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Dans les discours politiques les émotions ont remplacé les faits

Montage.

Selon une étude, la rationalité des discours politiques aux États-Unis chute depuis les années 1970. Un déclin corrélé avec la polarisation du débat et les inégalités économiques, qui se ressent jusqu’en France.

Le débat politique est-il de plus en plus irrationnel ? Le recours, par les élites politiques elles-mêmes, aux émotions et aux intuitions au détriment d’une argumentation rationnelle n’a rien de nouveau. Mais le procédé semble dangereusement se généraliser.

François Bayrou en est la plus récente incarnation. Jusqu’aux dernières heures de son mandat, l’ancien Premier ministre a donné dans le catastrophisme pour justifier son budget, quitte à déformer substantiellement la réalité.

Il n’a jamais cessé de justifier son éphémère politique au nom du « ressenti ». Ainsi a-t-il affaibli l’Office français de la biodiversité, en raison de « l’humiliation » que ses agents feraient ressentir aux agriculteurs. Ou encore justifié sa politique migratoire, au nom du « sentiment de submersion » qu’il prêtait aux Français.

Montée de l’irrationnel depuis les années 1970

Plus globalement, l’art éprouvé du mensonge et de la manipulation du langage par le pouvoir macroniste, comme les outrances de l’administration Trump de l’autre côté de l’Atlantique, signalent une même dynamique : les gouvernants ont de moins en moins besoin de se soucier des faits pour justifier leurs politiques.

Le phénomène pouvait paraître difficile à quantifier et à objectiver sur le temps long, jusqu’à ce qu’une équipe internationale de chercheurs prenne le problème à bras-le-corps. Ils ont compilé un corpus monumental de textes : 8 millions de discours prononcés par les parlementaires du Congrès des États-Unis entre 1879 et 2022. Puis ils ont, par traitement informatique, analysé l’évolution sémantique de ces discours, comptabilisant ce qui relevait de raisonnements fondés sur des preuves, contre ce qui relevait de la rhétorique guidée par les sentiments ou l’intuition.

Leurs résultats ont été publiés le 10 avril dans la revue Nature Human Behaviour. Ils indiquent une situation relativement stable jusqu’aux années 1940, puis une montée de la rationalité des discours dans l’après-guerre, qui culmine au milieu des années 1970. Et, depuis cette époque, une chute libre vers des discours de moins en moins rationnels, le niveau le plus bas étant atteint pour la dernière année des données, en 2022.

Les auteurs notent que le déclin des discours fondés sur les faits est corrélé à plusieurs autres phénomènes, notamment à une hausse de la polarisation du débat public et, plus surprenant de premier abord, la courbe suit aussi celle de la hausse des inégalités.

Précision importante, la baisse de la rationalité « précède les changements dans les inégalités de revenus, de sorte qu’une plus grande importance accordée au raisonnement fondé sur des preuves est associée à une réduction ultérieure des inégalités de revenus », écrivent les chercheurs.

Le recours au pathos par le néolibéralisme

Comment interpréter ces résultats ? Les auteurs de l’étude prennent soin de souligner que ces corrélations n’établissent pas de lien de causalité suffisamment étayé en l’état. Ils ne sont, pour autant, pas les premiers à explorer l’hypothèse d’un lien entre la montée des inégalités et la transformation des formes de légitimation discursive.

« Par exemple, Cornel West ou Nancy Fraser ont souligné combien les logiques néolibérales, en exacerbant les fractures sociales, ont contribué à délégitimer les formes de rationalité technocratique associées au consensus d’après-guerre », dit à Reporterre Husam Ma’Ayah, doctorant à l’université de Bretagne occidentale et spécialiste de l’analyse des discours politiques.

« Dans ce contexte, l’appel à l’émotion ou à l’expérience personnelle devient une manière de réaffirmer une forme d’authenticité populaire, face à un discours perçu comme distant, élitiste, voire complice du statu quo », précise-t-il.

Le moment clé de la bascule dans les discours, à la fin des années 1970, correspond à la fin des Trente Glorieuses, aux chocs pétroliers et à la montée du chômage. Pour faire accepter le tournant néolibéral qui se prépare, et préserver les intérêts du capital malgré une croissance en berne, les élites politiques passeraient donc de la raison aux émotions, du logos au pathos. L’hypothèse étant qu’une telle stratégie aurait permis de recueillir l’adhésion d’une majorité d’électeurs pourtant rationnellement lésés par une telle politique.

« Parler aux tripes des gens plutôt que de cultiver l’esprit critique des électeurs »

« Newt Gingrich a été le théoricien de ce recours au pathos aux États-Unis, dit Albin Wagener, enseignant-chercheur en analyse de discours à l’université catholique de Lille. Le but est de parler aux tripes des gens pour les faire adhérer à une cause, plutôt que de cultiver l’esprit critique des électeurs. »

La crise écologique peut-elle être une autre clé d’explication ? Les années 1970 sont aussi celles de la prise de conscience et des premières alertes écologiques, à l’instar du rapport Meadows sur les limites de la croissance. Avant que les décennies suivantes ne fassent qu’exacerber le constat de l’urgence écologique et climatique globale.

En d’autres termes, à mesure que la science démontrait que le paradigme économique dominant nous entraînait dans le mur, on peut supposer qu’il soit devenu de plus en plus intenable pour les gouvernants de recourir à la raison pour justifier la perpétuation des mêmes politiques.

« C’est fort possible, même s’il serait faux de croire que les discours environnementaux ne recourent jamais eux-mêmes à l’émotion, répond la sémiologue Cécile Alduy, chercheuse au Centre de recherches politiques. Il est vraisemblable que le discours fondé sur les émotions et les intuitions permet d’évacuer du débat les problèmes tangibles et prouvés scientifiquement. » Elle souligne toutefois que cette évolution du langage est bipartisane aux États-Unis et ne peut donc selon elle pas être associée causalement à la seule idéologie néolibérale.

Le tournant publicitaire du politique

L’étude publiée dans Nature Human Behaviour ne permet de quantifier le phénomène qu’aux États-Unis, mais plusieurs chercheurs ont observé le même type d’évolution discursive en France ces dernières décennies. C’est notamment ce qu’a documenté le linguiste Patrick Charaudeau, professeur émérite de l’université Sorbonne-Paris-Nord et chercheur au CNRS.

Lui met en exergue une bascule discursive plus récente, à partir des années 2000, qui tiendrait moins d’une stratégie idéologique que d’une évolution conjointe des médias et des spécialistes de la communication politique.

« J’ai réuni et analysé un corpus de texte de commentateurs politiques. On commente de plus en plus la forme au détriment du fond. Par exemple, sur un évènement comme la condamnation en justice de Marine Le Pen, certains termes comme ”le narratif” ou “les éléments de langage” reviennent sans cesse. On analyse la stratégie politique plutôt que le fond, on projette les gens dans un récit plutôt que dans un argumentaire. Or, on manipule plus facilement par la narration que par l’argumentation », dit-il.

« Phénomène Hanouna »

Cette dérive médiatique est venue se superposer à une autre : la transformation des campagnes politiques, remodelées par les techniques de la publicité en plein essor dans les années 1960 et 1970. « Après le duel Nixon-Kennedy, on entre dans l’utilisation de campagnes de communication de masse, avec des flux financiers de plus en plus importants, des spots publicitaires, le “branding” des candidats. On entre de plain-pied dans une société de consommation médiatique », décrit Cécile Alduy.

« Sauf qu’avec la publicité, le consommateur sait que c’est exagéré, on est dans un contrat de “semi-dupe”. Les mêmes méthodes utilisées en politique sont beaucoup plus perverses », note Patrick Charaudeau.

Dernier ingrédient du cocktail : la libération d’une violence verbale inédite, que le linguiste associe au développement des réseaux sociaux ainsi qu’à de nouvelles formes de débats télévisuels, qu’il englobe sous l’appellation de « phénomène Hanouna ».

Concentration des médias et illibéralisme

« La France a certains garde-fous par rapport aux États-Unis, notamment sur le financement des campagnes électorales et la diffusion des clips de campagne. Mais le système médiatique tend à s’américaniser. On voit une dégradation de la parole politique dans ses argumentaires », s’inquiète Cécile Alduy.

Un phénomène accentué par la concentration capitalistique croissante des médias entre les mains de quelques milliardaires. « C’est une clé d’explication majeure à mon sens, souligne la chercheuse. Le traitement de l’information est de plus en plus indigent. On ne crée plus de culture commune pour les électeurs. Sans espace public commun nourri des mêmes informations factuellement vérifiées, il n’y a pas de discours politique rationnel possible. Et jouer sur l’émotion est beaucoup plus efficace électoralement. »

Du pain béni pour les pouvoirs illibéraux. Dans un entretien récent à Reporterre, le chercheur en sciences politiques Raphaël Demias-Morisset décrivait comment le mépris actuel des institutions et du jeu parlementaire relevait d’une montée de l’illibéralisme en France, dont les racines remonteraient « au basculement antidémocratique et autoritaire qui s’est opéré à partir des années 1970 au Chili avec Augusto Pinochet, puis dans les années 1980 avec Ronald Reagan aux États-Unis et Margaret Thatcher, au Royaume-Uni ».

De Thatcher à Lecornu

Or, « ce registre langagier, qui fait appel aux émotions plutôt qu’à la raison, est une caractéristique des élus illibéraux. Il vise à dramatiser les enjeux des réformes proposées pour persuader qu’il n’y a pas d’alternative — c’est la poursuite du “There is no alternative” [“Il n’y a pas d’alternative”] développé au Royaume-Uni par Margaret Thatcher dans les années 1980, pour justifier son refus de négocier avec les syndicats. Pour certains chercheurs, cette façon de pratiquer le pouvoir renvoie à une forme de “populisme technocratique” néolibéral », dit Raphaël Demias-Morisset.

Écho direct à ces analyses : la nomination, le 9 septembre, de Sébastien Lecornu, fidèle macroniste, au poste de Premier ministre, est intervenue pile entre l’annonce du projet de rachat — abandonné depuis — du journal Le Parisien par le milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré et celle du rachat du média Brut par l’autre milliardaire magnat des médias Rodolphe Saadé. Autant de nouvelles qui n’augurent rien de bon pour l’avenir de la rationalité des débats politiques.

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