Près de Meaux, un refuge d’oiseaux menacé par un projet de décharge

Durée de lecture : 8 minutes

6 mai 2019 / Laury-Anne Cholez (Reporterre)

En Seine-et-Marne, les habitants se mobilisent contre un projet d’usine de recyclage de déchets du bâtiment. Car le site choisi, une ancienne usine de sucre, est devenu un refuge pour des centaines d’espèces d’oiseaux.

  • Marne (Seine-et-Marne), reportage

« Vous ne pensez pas qu’on pourrait faire une Zad ici ? » Nous sommes en Seine-et-Marne, à quelques kilomètres de la ville de Meaux. Depuis plus de deux ans, les membres du Mouvement associatif de résistance aux nuisances environnementales (Marne) se battent contre l’installation d’une usine de retraitement des déchets du bâtiment : le projet Terzéo. « Notre département accueille déjà 80 % des déchets de toute la région. On en a marre d’être la poubelle de l’Île-de-France », tempête Yves Giulianotti, membre du collectif.

Terzéo prévoit de s’installer sur le site d’une ancienne usine de sucre, abandonnée par Béghin-Say en 2003. Soit 64 hectares de friches et d’anciens bassins, qui font aujourd’hui la joie des canards, des hirondelles, des bécassines, des grèbes à cou noir et autres gravelots. Près de 180 espèces d’oiseaux y ont été recensées ces dix dernières années, dont 89 protégées au niveau national, et 13 inscrites sur la liste rouge des espèces menacées en France. Dans ces bassins barbote aussi le pélodyte ponctué, un crapaud classé par la convention de Berne. Et la nuit, cette zone sombre fait le bonheur des volatiles nocturnes. « Depuis que l’usine a fermé, les gens viennent pour admirer des oiseaux. Ils sont presque plus nombreux que sur la zone Natura 2000 », assure Jean-Luc Eouzan, de la Ligue de protection des oiseaux (LPO). L’ancienne usine jouxte en effet le site Natura 2000 des boucles de la Marne.

Les 64 hectares de friche font le bonheur des oiseaux, dont le grèbe à cou noir.

Pour y entreprendre des travaux, Terzéo a donc demandé une dérogation obligatoire. En attendant de la recevoir, Amaury Cudeville, directeur de développement du groupe Clamens, à l’origine du projet avec Cosson (filiale du groupe Colas), détaille à Reporterre les mesures de compensation prévues. Sur les 61 hectares de la friche, l’activité industrielle n’en consommera que 14 hectares. Les 47 hectares restants seront voués à devenir des espaces à vocation naturelle pendant les cinq premières années. « Nous allons notamment créer 8 hectares de plage, très appréciés par des espèces comme l’oedicnème criard car il en manque dans les environs. De plus, à la fin de l’exploitation du site dans 30 ans, seuls perdureront 7 hectares de plateforme, dont la destination sera à définir. Il y aura donc 57 hectares d’espaces à vocation naturelle recréés. » Amaury Cudeville explique également, photos à l’appui, que d’ici 10 ans, les bassins tant appréciés aujourd’hui par les oiseaux devraient s’assécher et disparaître. « Alors que nous nous engageons à construire des bassins qui resteront pendant 70 ans », assure-t-il.

« Pendant trente ans, il va y avoir une activité industrielle, avec des travaux sans cesse »

Une affirmation que réfute Astério Fernandez, porte-parole de l’association Marne. « Il n’y a aucune raison pour que ces bassins s’assèchent. Surtout ceux qui sont bâchés. Ils sont sans cesse alimentés par de l’eau de pluie. » Les opposants estiment que les solutions compensatoires proposées ne sont que des « mesurettes » ne prenant pas en compte les modifications environnementales de la zone : éclairage de nuit, disparition de zones de nichage, pollution, bruit, circulation des poids lourds. « Il ne faut pas oublier que pendant trente ans, il va y avoir une activité industrielle, avec des travaux sans cesse. Puis à la fin, ils vont enterrer des déchets dangereux pour l’éternité, avant de recouvrir le tout d’une pelouse, une sorte de prairie, qui ne conviendra pas du tout aux espèces qui existent actuellement », déplore Astério Fernandez.

Les opposants montrent que le site se situe à proximité d’un captage d’eau potable qui alimente 25.000 habitants de la région.

Quelle est la nature de ces déchets qui inquiètent tant les opposants ? Pour le comprendre, il faut se plonger dans le protocole industriel que Clamens souhaite mettre en place. Son objectif est de recycler les terres excavées issues des chantiers de construction. Elles seront lavées pour en extraire du granulat : des petits morceaux de roches indispensables, entre autre, à la fabrication de béton. Au bout de la chaîne resteront des résidus argileux pollués, surnommés « galettes », non recyclables et voués à être enterrés sur place. « D’un côté, on est obligé d’importer du granulat pour construire des bâtiments en Île-de-France. De l’autre les terres excavées polluées remblaient des carrières, ou sont stockées dans des centres parfois situés sur des terres agricoles », dit M. Cudeville. Une hérésie pour l’industriel de Clamens, qui insiste sur le côté vertueux de Terzéo, qu’il définit comme de l’économie circulaire : les terres excavées autrefois inutilisées sont transformées en granulat qui repart sur les chantiers. Il prévoit de traiter 200.000 tonnes de terre par an pour en extraire 150.000 tonnes de granulat, soit l’équivalent d’une carrière d’une taille de 100 hectares. Il restera donc 40.000 tonnes par an de ces fameuses galettes, qui seront soigneusement emballées avant leur mise en terre. Amaury Cudeville détaille les multiples protections prévues, supérieures aux attentes réglementaires : « Si une goutte d’eau arrivait quand même à tout traverser et que le plastique était déchiré, elle mettrait 100 ans à passer à travers toutes ces couches. »

Un discours qui n’a pas convaincu Astério Fernandez. « Ces membranes de protection ne sont pas prévues pour durer une éternité. Qu’arrivera-t-il quand Terzéo aura fermé ? Si jamais il y a une fuite ? » D’autant que le site se trouve à proximité d’un captage d’eau potable qui alimente 25.000 habitants de la région. Carte à l’appui, Amaury Cudeville démontre que la nappe phréatique concernée n’est pas la même que celle qui passe sous la future usine. Même en cas d’accident, il affirme qu’il n’y a aucun risque de contamination. « C’est faux, rétorque Astério Fernandez. Selon le rapport d’un hydrogéologue, il y a des communications possibles entre les deux nappes phréatiques. »

« Nous sommes ici face à un projet de prédation sur la nature »

Au-delà des combats d’experts en hydrologie, Amaury Cudeville préfère insister sur la dépollution que va entreprendre son groupe avant de s’installer. En effet, les anciens bassins qui servaient à récupérer l’eau de lavage des betteraves à sucre de Béghin-Say sont pollués à l’arsenic. Lorsque l’autoroute A140 a été construite en 2003 au beau milieu du site, une partie de la terre de plusieurs bassins a été raclée et mise dans un sarcophage. Un ouvrage qui fuit et continue de polluer. Terzéo s’est engagé à décontaminer ce sarcophage ainsi que les deux bassins restants. Coût envisagé des travaux : 8,5 millions d’euros, sur 35,2 millions d’euros d’investissement. Ces garanties ont rassuré la préfète, qui a donné son feu vert en février dernier. Mais le groupe préfère attendre avant d’envoyer les bulldozers. « C’est le printemps et ce n’est pas forcément le meilleur moment pour commencer les travaux et déranger les espèces protégées sur le site », avance Amaury Cudeville.

Annie Lahmer et Mounir Satouri, élus régionaux du groupe Alternative écologiste et sociale, venus rencontrer les opposants à Terzéo.

Une trêve écologiste ? Ou plutôt un sursis juridique ? Car les opposants viennent tout juste d’attaquer l’arrêté préfectoral devant le tribunal administratif. L’industriel ne voudrait pas non plus froisser les élites politiques locales, toutes opposées au projet. Même Jean-François Copé, le maire Les Républicains de Meaux, a demandé un moratoire. La campagne pour les élections municipales aurait-elle déjà commencé ? En tout cas, ce revirement politique a surpris Amaury Cudeville : « On nous a bien délivré tous les permis de construire. Nous ne ferions pas ce projet sans l’accord des élus que nous avons rencontré pendant de longs mois, sans aucune animosité. »

Samedi 13 avril, Annie Lahmer, Bénédicte Monville et Mounir Satouri, trois élus régionaux du groupe Alternative écologiste et sociale, ont rencontré les opposants à Terzéo. « Nous sommes dans un territoire peu peuplé où les gens viennent surtout dormir et ne s’y sentent pas particulièrement attachés. Le collectif Marne a réussi à créer une dynamique autour de la question des déchets. Ils ont fait pression sur les politiques, comme on le voit avec la décision de Jean-François Copé », explique Bénédicte Monville.

Le collectif rêve de transformer l’ancienne usine et ses bassins en parc naturel.

« Nous sommes ici face à un projet de prédation sur la nature. Cela pose la question du modèle de développement que nous souhaitons pour nos territoires et aussi la question de la décroissance face à des choses comme le Grand Paris », renchérit Mounir Satouri. Le directeur de développement du groupe Clamens, Amaury Cudeville, assure au contraire que Terzéo, sur lequel il travaille depuis une dizaine d’années, n’a pas de lien avec le Grand Paris. Et en veut aux opposants : « Je leur reproche de faire du populisme et de propager la peur auprès des habitants et des élus. Quand nous voulons leur parler de recyclage, ils nous opposent le principe de précaution. On a toujours le mauvais rôle. C’est facile de dénoncer, mais que proposent-ils comme alternative ? » Réponse du collectif : un parc naturel. Tous rêvent de transformer cette ancienne usine en une réserve ornithologique, à l’instar d’autres friches de Béghin-Say, comme à Lieusaint (Seine-et-Marne) ou à Thumeries (Nord).

Une idée qui ravirait les amoureux de la nature mais qui n’apporterait aucune réponse à cette question cruciale : que faire des montagnes de déchets issues de l’industrie du bâtiment ? Réponse d’Astério Fernandez. « Notre territoire a déjà assez donné. Mais surtout, le lieu choisi pose de réelles problématiques environnementales qu’il n’y a pas ailleurs. Une zone humide, avec une importante biodiversité que nous devons protéger. »


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Source : Laury-Anne Cholez pour Reporterre

Photos : © Laury-Anne Cholez /Reporterre sauf celle de l’oiseau.
. chapô : Vue du site de l’ancienne usine, où la nature a repris ses droits.
. grèbe à cou noir : photo prise en Belgique, à Hollogne-sur-Geer par Frank Vassen / Flickr

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