Au Havre, la bétonisation de l’estuaire détruit la biodiversité

Durée de lecture : 6 minutes

25 avril 2019 / Mathieu Maitenaz (Reporterre)

À Port 2000, la construction effrénée d’entrepôts pour recueillir les marchandises de millions de conteneurs en provenance d’Asie inquiète les défenseurs de l’environnement. Les milieux naturels irremplaçables de l’estuaire sont détruits malgré les efforts faits pour limiter le désastre.

Le Port du Havre poursuit son expansion et ravage toujours un peu plus son environnement. En février dernier, le groupe Panhard, l’un des principaux promoteurs d’immobilier logistique, a débuté la construction d’un bâtiment de 50.000 m², et prévoit 100.000 m² supplémentaires d’entrepôts sur les 11 hectares de terrain que lui a alloué Haropa, le groupement d’intérêt économique qui associe les ports du Havre, de Rouen et de Paris.

Plus grave, les autorités portuaires viennent d’obtenir l’autorisation de créer un nouveau parc logistique – PLPN3, pour Parc logistique du Pont de Normandie 3 –, une vaste zone de 114 hectares. « La zone logistique s’étendra alors au-delà du Pont de Normandie. Au total, près de 300 hectares de zones estuariennes et humides seront soustraits à la rive nord de la Seine lorsque PLPN3 sera achevé », chiffre Paul Ferlin, membre du Comité de bassin Seine-Normandie, au nom de France Nature Environnement

La construction de Port 2000 a nécessité le dragage de plus de 46 millions de m3 de matériaux

2006 a été une année charnière pour le port havrais et une année noire pour les défenseurs de l’environnement. C’est l’année de la mise en service de Port 2000, que certains appellent depuis la « capitale du conteneur français ». Près de trois millions de « boites » y ont transité en 2018. Ces conteneurs contribuent à faire que 80 % de la marchandise présente dans les rayons d’une grande surface (hors produits d’alimentation) vient aujourd’hui de la Chine et de ses voisins du sud-est asiatique.

Jusqu’à 2006, les conteneurs arrivaient dans le port historique. « Avec la montée en puissance de la mondialisation, les autorités portuaires ont décidé de leur dédier un nouveau port, alors que selon nous, pour les accueillir, un réaménagement du port intérieur était possible en faisant déménager la CIM (raffinerie de pétrole) », se rappelle Pierre Dieulafait, président de l’association Écologie pour Le Havre. D’ailleurs, étant donné la concurrence effrénée à laquelle se livrent les grands ports du « Range nord » (Le Havre, Anvers, Rotterdam, Hambourg), la capacité de Port 2000 est toujours, plus de dix ans après son démarrage, en dessous des prévisions.

La construction de Port 2000 a provoqué la destruction des espaces de nurserie pour des poissons nobles.

Pour construire Port 2000, un gigantesque polder [1] a été gagné sur l’estuaire dont l’embouchure s’est rétrécie de deux kilomètres. Des travaux titanesques ont duré six ans et nécessité le dragage de plus de 46 millions de m3 de matériaux, dont la moitié a été utilisée pour la construction des digues et terre-pleins. « Cela a considérablement modifié la dynamique des sédiments. Des espaces de nurserie pour des poissons nobles (bars, soles, carrelets...) ont été stérilisés. À l’époque, les études d’impact minimisaient l’influence sur la pêche, mais une diminution de la ressource a vite été constatée », déplore le président de l’association.

Au traumatisme qu’a été la mise en service de Port 2000 vient s’ajouter l’emprise croissante des zones logistiques. Dans des centaines d’entrepôts (plus de deux millions de m2 au total), les entreprises et leurs logisticiens (Bolloré Logistics, DHL, Geodis Wilson ....) « dépotent » les conteneurs et « éclatent » leur contenu en direction des multiples points de ventes. Leur extension a été progressive avec des dommages croissants sur la mosaïque d’habitats marins et terrestre de l’estuaire (vasières, prairies humides, pré-salés, roselières ...) d’un intérêt vital pour de très nombreuses espèces.

Une île artificielle pour accueillir les oiseaux marins et un îlot reposoir sur les dunes ont été créés

Heureusement, les problématiques environnementales gagnent du terrain. « Dans les années 70, cela n’aurait pas gêné les responsables du Port de bétonner l’estuaire », se rappelle Sylvie Barbier, ex présidente d’Écologie pour le Havre. La population était peu sensibilisée à ces questions, considérant comme prioritaires les emplois créés localement par le développement du commerce maritime. « La construction du Pont de Normandie [mis en service en 1995] a coïncidé avec un réveil des préoccupations écologiques qui ont heureusement pris de l’importance, y compris chez certains responsables du Port », se rappelle-t-elle.

C’est à cette époque qu’a été créée, sous l’impulsion de la Commission européenne, la Réserve naturelle nationale de l’Estuaire de la Seine. 8.528 hectares enclavés entre le fleuve et la zone industrialo-portuaire, récupérées pour l’essentiel sur des friches industrielles. « Cet espace a permis à une faune très diversifiée et à des espèces menacées de se maintenir dans un écosystème qui s’étend sur 27 kilomètres de longueur », se félicite Bruno Lecoquierre, président de la Maison de l’estuaire, gestionnaire de la réserve.

D’autres contreparties ont été obtenues depuis par les écologistes, avec la création d’une île artificielle pour accueillir les oiseaux marins et celle d’un îlot reposoir sur les dunes. « Après des début difficiles, l’îlot accueille de nombreux oiseaux et l’île attire des phoques, ce qui n’était pas prévu », s’amuse Pierre Dieulafait. Autre mesure compensatoire, le creusement d’un méandre sous le Pont de Normandie, destiné à diversifier les habitats et à réinstaller de la faune aquatique. Mais c’est un échec car il est en train de se combler.

Les défenseurs de l’environnement ont obtenu la création d’un ilôt, construit pour les oiseaux mais fort apprécié des phoques.

Les zones logistiques inquiètent tout particulièrement les défenseurs de l’environnement car elle morcellent l’espace naturel alors que toutes les espèces animales, y compris les oiseaux, qui sont très nombreux, ont besoin d’un espace continu pour prospérer. Les oiseaux migrateurs sont les plus menacés. « Chaque année, 80.000 à 120.000 “migrants” – on est sur la route de l’Afrique – font halte dans l’estuaire pour se ravitailler et se reposer. Nous constatons aussi une perte d’hirondelles de rivage et de martin-pêcheurs », relève Marc Deleegher, membre local de la Ligue de protection des oiseaux.

Les entrepôts isolent aussi de plus en plus la réserve naturelle. « L’un des enjeux est désormais de maintenir voire de restaurer les “filandres”, ces échanges d’eau entre la Seine et la réserve où de nombreuses espèces de poissons viennent se nourrir avant de retourner en mer. Il faut aussi lutter pour conserver au maximum l’unité de l’éco-système en constituant des “trames vertes” dans ces gigantesques zones logistiques », explique Paul Ferlin.

Là encore, il serait injuste de dire que les aménageurs ne font rien. Lorsque Bolloré Logistics a créé sa plate-forme au sein du Parc logistique du Pont de Normandie 2 – PLPN2 –, une mare et des noues paysagères ont été installées pour permettre la reproduction d’amphibiens, ainsi que des zones de « cheminement vert ». Nécessaire mais largement insuffisant pour Pierre Dieulafait : « Des mesures sont certes prises désormais mais elles sont partielles et imparfaites. Une fois que l’équilibre naturel est bousculé, on ne peut pas le recréer. »


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[1On parle de polder pour désigner de la terre gagnée sur la mer, par endiguement et assèchement.


Lire aussi : Les zones humides doivent être protégées, alertent deux parlementaires

Source : Mathieu Maitenaz pour Reporterre

Photos : © Maison de l’estuaire
. chapô : Vasière et Pont de Normandie
. Port 2000
. L’îlot reposoir construit pour les oiseaux

DOSSIER    Eau, mers et océans Étalement urbain

THEMATIQUE    Nature
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