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ReportageMonde

Privatiser les fleuves d’Amazonie, la menace qui plane sur les peuples autochtones

Le 4 février, des manifestants ont rencontré, sur les lieux de l'occupation de l'entrepôt de Cargill, des représentants du gouvernement brésilien et de la Fondation nationale des peuples autochtones.

À Santarém, au Brésil, un millier de militants autochtones se mobilise contre un projet de privatisation des voies navigables au profit de l’agrobusiness. Ce projet pourrait entraîner de graves conséquences environnementales.

Rio de Janeiro (Brésil), correspondance

Danses, chants, rituels traditionnels autochtones… dans la ville amazonienne de Santarém, il y a comme un changement d’ambiance dans l’entrepôt de stockage de grains de Cargill, entreprise étasunienne considérée comme le plus grand négociant agroalimentaire au monde.

Depuis dix-neuf jours, près d’un millier de militants autochtones, issus de quinze ethnies différentes et emmenés par le Conseil indigène Tapajós Arapiuns (Cita), occupent pacifiquement ce lieu stratégique pour l’exportation du soja et autres denrées cultivées par les acteurs de l’agronégoce [1] dans le centre-ouest et le nord du Brésil.

Au cœur de leurs inquiétudes, un décret promulgué par le gouvernement brésilien en août 2025, ouvrant la voie à une possible concession au secteur privé de la gestion de plus de 3 000 km de voies navigables, dont les fleuves Tapajós, Tocantins et Madeira, lieux de vie ancestraux de plusieurs milliers de peuples autochtones. Des entreprises privées pourraient alors être responsables de l’entretien des voies et récolter un péage, dans les limites fixées par l’État, sur une période variant de douze à quinze ans selon les fleuves.

Les militants autochtones demandent la révocation du décret, qu’ils voient comme une porte ouverte à d’innombrables dérives écologiques. © Apoena Audiovisual

Dans une note envoyée à Reporterre, le ministère des Ports et des Aéroports précise que le décret en question autorise « uniquement le gouvernement fédéral à mener des études techniques, environnementales et sociales concernant une éventuelle concession des fleuves ».

Reste que le 23 décembre dernier, le gouvernement fédéral émettait un appel d’offres pour le dragage du fleuve Tapajós — opération consistant à enlever les sédiments présents dans le fond d’un cours d’eau. Dans un premier geste en direction des protestataires, le gouvernement a annoncé vendredi 6 février la suspension de l’appel d’offres.

Mercure et déforestation

Les militants autochtones, de leur côté, maintiennent leur revendication d’une révocation du décret, qu’ils voient comme une porte ouverte à d’innombrables dérives écologiques.

Des notes émises par le Secrétariat à l’Environnement et au Développement durable de l’État amazonien du Pará, par l’Institut Chico Mendes de conservation de la biodiversité, et par l’Institut brésilien de l’environnement et des ressources renouvelables, pointent entre autres un risque d’appauvrissement de la qualité de l’eau et des difficultés accrues pour les pêcheurs pouvant exposer les populations locales à une insécurité alimentaire. Ces notes point également une modification des cycles de reproduction de la tortue Podocnemis expansa, dans ce qui constitue la deuxième plus grande zone de reproduction de l’espèce.

« Les poissons risquent d’être contaminés, et nous avec »

« Le dragage risque aussi de faire remonter le mercure accumulé dans le fond du fleuve depuis des années, à cause de l’orpaillage illégal. Les poissons risquent donc d’être contaminés, et nous avec », martèle Alessandra Korap Munduruku, une des leaders autochtones présentes sur place, jointe par téléphone.

La région est déjà largement impactée par l’arrivée en force de l’agronégoce, au tournant des années 2000. « L’arrivée de Cargill à Santarém [le port est opérationnel depuis 2003] est un des fondements de l’augmentation de la pression exercée sur les communautés traditionnelles, ainsi que pour la croissance de l’agronégoce dans la région », souligne Ciro Brito, avocat spécialiste en droit environnemental.

En 2018, l’Institut national de recherches spatiales calculait que, depuis le début de l’implantation de l’entreprise dans la région en 1999, Santarém avait perdu plus de 1 000 km² de forêt, soit l’équivalent de plus de 100 000 terrains de football. L’État du Pará, où se situe Santarém, est celui où la forêt amazonienne a le plus reculé entre 2006 et 2023.

Une absence de consultations des peuples autochtones

Pour Alessandra Korap Munduruku, la privatisation des voies navigables s’ajoute à la longue liste des « projets de mort » menaçant l’Amazonie toute entière. À terme, le projet, pensé pour faciliter la circulation de navires de grande envergure, doit s’additionner au Ferrogrão, ligne de chemin de fer de 933 km, elle aussi pensée pour faciliter l’écoulement de la production de l’agronégoce. « Les fleuves d’Amazonie sont en train de devenir un corridor logistique, et ceux qui sont dans le chemin doivent céder la place », déplore la leader autochtone.

Alessandra Korap Munduruku, une des leaders autochtones, participait à la rencontre avec les représentants du gouvernement brésilien. © Apoena Audiovisual

Le sujet avait déjà fait couler beaucoup d’encre au cours de la COP30, tenue à Belém, à quelques centaines de kilomètres de Santarém, en novembre 2025. Plusieurs manifestants avaient d’abord tenté d’envahir la zone de négociations, avant d’en bloquer l’entrée quelques jours plus tard, pour attirer l’attention sur leurs revendications.

D’autant que les manifestants soulignent que l’absence de consultations sur le projet est une violation de la Convention 169 de l’Organisation internationale du travail (OIT) ratifiée par certains pays, dont le Brésil, et relative aux droits des peuples autochtones visant à favoriser leur participation aux décisions publiques.

Lire aussi : Des militants autochtones forcent l’entrée de la COP30 : « On a le droit d’être entendus »

Sous pression, le gouvernement avait promis la tenue de consultations sur le projet… avant de lancer l’appel d’offres pour le dragage du fleuve Tapajós, un mois plus tard. Face à la mobilisation, le gouvernement a envoyé des représentants du ministère des Peuples autochtones, de la Fondation nationale des peuples autochtones (Funai) et du Secrétariat général de la Présidence (équivalent du Premier ministre). Pas assez pour convaincre les manifestants, qui demandent à discuter directement avec le président Lula. En attendant, la mobilisation continue.

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