123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

ReportageAgriculture

Prix, normes, importations : la colère agricole couve aussi au Royaume-Uni

Le 3 mars 2024, à Canterbury, en Angleterre.

Près de 200 agriculteurs ont défilé le 3 mars dans la ville anglaise de Canterbury pour sensibiliser à leur cause. Ils réclament une protection contre les normes étrangères moins rigoureuses et les pratiques des supermarchés.

Canterbury (Royaume-Uni), reportage

Dix minutes avant le top départ, David Catt, producteur de fruits, prévient la cinquantaine d’agriculteurs qui lui font face : « Surtout, on ne s’arrête pas et on ne bloque pas les voies ! On n’est pas là pour embêter les gens. Ce qu’on veut, c’est obtenir leur soutien. » Derrière, des dizaines de tracteurs sont alignés. Il est 11 h 50 sur le parking de Wincheap, la zone industrielle de Canterbury, dans le sud-est de l’Angleterre. Les agriculteurs sont venus de tout le comté du Kent pour faire passer ce message : « Back British Farming ! » (« Soutenez l’agriculture britannique ! »)

Les manifestants ont trois principales revendications : l’interdiction des produits non conformes aux normes anglaises, l’étiquetage transparent de l’origine des produits made in Britain et la garantie d’une sécurité alimentaire par le gouvernement. Ils sont aussi en colère contre les supermarchés qui maintiennent des prix d’achat et de revente très bas en période d’inflation des coûts de production agricoles.

David Catt a donné des consignes à ses collègues avant la manifestation. © Laure Van Ruymbeke / Reporterre

Munis de drapeaux britanniques, à la queue-leu-leu, les tracteurs s’élancent dans la ville historique. D’autres rejoignent le mouvement par diverses routes. Ils sont près de deux cents. « Il y a beaucoup de monde ! » s’enthousiasme l’un d’entre eux à son volant.

Les habitants, souriants, sortent de chez eux et les filment avec leurs téléphones : de telles initiatives sont si rares dans le pays. Au bord de la route ou dans les voitures, des enfants regardent les tracteurs avec émerveillement. D’autres conducteurs klaxonnent par solidarité. Il y a même des applaudissements.

Une file d’enviros 200 tracteurs s’est formée jusqu’à Canterbury. © Laure Van Ruymbeke / Reporterre

Du soutien, les agriculteurs en ont bien besoin. Depuis le Brexit, le modèle agricole britannique est en crise. Il y a d’abord eu ces accords de libre-échange signés avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande, deux pays aux normes moins contraignantes, qui font grincer des dents. « Nous avons ici des normes élevées, dit Clive Baxter, arboriculteur et représentant pour le Kent du NFU, le syndicat des agriculteurs. Nous demandons aujourd’hui à la population : voulez-vous baisser nos normes pour avoir des aliments produits à moindre coût ? Ou pensez-vous que les aliments soumis à des règles moins strictes ne peuvent pas être consommés ? Il faut choisir. »

Il se plaint également de taux d’insecticides autorisés plus faibles que dans l’Union européenne (UE) pour ses arbres fruitiers. Des doses légales insuffisantes pour être efficaces dans son domaine, défend-il. À côté de cela, le Royaume-Uni permet encore l’usage de 36 pesticides qui ont été récemment bannis de l’UE.

« Si ça continue, il n’y aura plus d’agriculture »

Les agriculteurs reprochent aussi au gouvernement de ne pas se soucier de la sécurité alimentaire du pays, qui importe 44 % de sa consommation. Suite à la sortie de la Politique agricole commune, les subventions sont tombées de 3,5 milliards à 2,1 milliards de livres sterling (de 4,09 à 2,45 milliards d’euros) par an et leur octroi est conditionné à des pratiques de protection de l’environnement.

« Nous sommes de plus en plus nombreux à abandonner la production pour cultiver des graines d’oiseaux ou planter des fleurs. Si ça continue, il n’y aura plus d’agriculture. Et s’il y a d’autres guerres ? Allons-nous dépendre encore plus des importations ? » s’énerve Robert Bant, éleveur de bœufs et d’agneaux.

Les tracteurs ont défilé dans le centre historique de la ville sous les marques de sympathie des habitants. © Laure Van Ruymbeke / Reporterre

Les agriculteurs ont voté en majorité pour le Brexit. Aujourd’hui, il n’est pas question de le remettre en cause. « Cela prend du temps, il faut que le pays puisse s’adapter, réagit un agriculteur qui souhaite rester anonyme. Le problème, ce n’est pas le Brexit, qui nous donne la maîtrise. Ce sont les politiques qui nous ont laissé tomber et les supermarchés qui contrôlent le marché. »

Pour une minorité, à l’instar de David Catt, la solution se trouvera dans un accord commercial pour rejoindre le marché unique européen. « Le débat sur le Brexit viendra plus tard, assure-t-il. Beaucoup d’agriculteurs ne veulent pas admettre leurs torts. Mais tous nos problèmes en découlent ». En attendant, la prochaine échéance est fixée à la fin du mois de mars. Destination Westminster, en tracteur bien sûr.

legende