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Prolos et écolos, entendez-vous !

31 mars 2015 / François Ruffin

Comment imaginer une « écologie populaire » sans le mouvement ouvrier ? Et un mouvement ouvrier sans, demain, l’écologie populaire ? De Gardanne à Nantes, les deux se heurtent parfois. Heureusement, il y a les métallos de l’Isère…

Les écolos ? Des « hippies ».
Les cégétistes ? Des « stals ».
C’est à Gardanne qu’on découvre cette bonne entente : des militants de Sos-forêts manifestent contre une centrale à bois, et contre la CGT de la boîte. Qui, elle, se frite avec la CGT-forêt du coin…

Mais à Nantes également, les patrons du bâtiment mobilisent leurs salariés dans la rue, avec des pancartes « Oui à l’aéroport », contre les zadistes. En face, la CGT locale se divise : un dirigeant se prononce « pour tous les projets porteurs de développement économique et d’emplois » - tandis que se forme, en Loire-Atlantique, un « collectif CGT des opposants à Notre-Dame-des-Landes ».

C’est le grand clivage, ces temps-ci, à gauche.

Alors, comment unir le rouge et le vert ? Comment lier, plutôt qu’opposer, justice sociale et exigence environnementale ? Comment réconcilier les « stals » et les « hippies » ? Y en a qui cherchent…

La croissance en question

Intitulé de la journée : « La croissance est-elle la solution ? »
Où se débat se tient-il ?
A l’université d’été des Verts ?
Dans les colonnes de la Décroissance ?

Non, à la Bourse du Travail de Grenoble, à l’initiative de la CGT-métallurgie de l’Isère, devant 110 délégués CGT, de Alcatel, de Citroën, de Caterpillar, de Rolls-Royce, et en présence du désormais n°1 de la centrale, Philippe Martinez.

Dans son rapport d’orientation, très orienté, Fabrice Lallement, délégué CGT de Soitech, ne fait pas que poser la question. Il livre aussi la réponse. Et c’est non, trois fois non, la croissance n’est pas la solution : « Nous avons toutes et tous été bercés dans le dogme de la croissance et du productivisme… Il faut en finir avec l’obsession des gains de productivité… On pompe de plus en plus dans des biens communs disponibles en quantité limitée… »

Avec, pour lui, dans sa vie personnelle, d’évidentes contradictions : « Moi, je suis végétarien, je circule à vélo, mais c’est vrai que je ne suis pas à l’aise avec mon activité professionnelle, avec sa finalité. Soitec fabrique des semi-conducteurs, des plaquettes de silicium, que vont utiliser Samsung ou Intel. Donc, je participe à l’industrie des gadgets.

Mais il m’est déjà arrivé pire. Mon chef voulait me confier un projet pour l’armement américain, une boîte qui était en lien avec Israël et tout ça. Je suis allé le voir dans son bureau : ‘Moi, je ne veux pas bosser là-dessus.’ Mais en sachant très bien, c’était hypocrite, que si moi je bottais en touche, la collègue d’à côté, elle accepterait. Il aurait mieux valu que je prenne le projet et que je le plante, volontairement, que je le sabote. Mais je n’en suis pas là.

En même temps, je suis dans une boîte qui a viré un tiers de l’effectif, on est descendus de 1200 à 800 salariés, donc, au quotidien, je suis pris dans ce travail syndical, la bagarre de l’emploi. C’est toute la difficulté d’un syndicat de boîte : comment ne pas arrêter tes revendications au portail ? En CE, je pose la question de la finalité de l’entreprise : la direction me prend pour un Martien. Tu pisses dans un violon. »

Putsch écolo

Pour ce putsch écolo chez les métallos, Fabrice n’a pas oeuvré seul. A ses côtés, Yohann, technicien chimiste chez Radiall, même pas trente ans, lecteur de Jean-Claude Michéa, syndiqué depuis à peine un an et déjà promu au bureau de l’Union Métallo 38.

Patrick, le secrétaire de l’USTM 38, lui qui dans son bureau a installé une petite biblio et un coin bistro, qui sert un whisky sans eau en citant Accardo, lecteur de Kempf et de Gorz, et qui essaie de tenir en équilibre, comme ça, entre les deux, entre la réflexion et l’action, entre une aspiration un peu intello et sa base prolo.

Et la volubile Marie-Laure, la quarantaine, ouvrière passée technicienne chez STMicroelectronics : « On a besoin de l’industrie, là vous avez un stylo, une chaise, quatre murs, tout ça c’est de l’industrie, de la plasturgie, de la chimie, on en a besoin. Mais c’est certain qu’on fonce dans le mur, il faut qu’on s’arrête.

Et puis moi, ça me ramène partage du travail : on ne peut pas continuer non plus avec des gens qui travaillent trop, et d’autres pas du tout. Là, je ne comprends pas, ils vont augmenter le temps de travail pour réduire le chômage ! J’aime bien les maths, mais là ils vont devoir m’expliquer longtemps. Une vraie décroissance, ça passe par diminuer la durée du travail.

Et puis aussi, je crois, par lui rendre un sens, au travail : pour quoi je travaille ? Je suis entourée d’ingénieurs, de thésards, de docteurs, qui ne savent pas à quoi ils servent. Ils ont un bon boulot, un bon salaire, ils sont contents, mais je suis souvent interpelée là-dessus  : ‘on n’a pas fait toutes ces études pour ça’. »

Et d’en revenir à ces questions fondamentales pour les travailleurs, devenues utopiques, « crise » oblige :
Que produire ?
Où produire ?
Comment produire ?

Retrouver un horizon

La Charte d’Amiens, en 1906, le truc qui sert de table de la loi à la CGT, assignait « une double besogne, quotidienne et d’avenir » : « Des revendications immédiates », mais aussi, dans les esprits, « la préparation de l’émancipation intégrale ».

Cet horizon a disparu.
Et même : tout horizon a disparu.

C’est le gros du mouvement ouvrier qui, en dépression, roué de plans sociaux et de coups dans le dos, s’est replié sur lui-même, comme une huître, sur des « revendications immédiates », défensives qui plus est, contre les exigences du patronat, contre les « réformes » du gouvernement.

Mais comment imaginer une « écologie populaire » sans le mouvement ouvrier ?
Et un mouvement ouvrier sans, demain, l’écologie populaire ?

Que les métallos de Grenoble nous ouvrent le chemin…




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Lire aussi : Pour une gauche de transformation sociale et écologique

Source et images : Article transmis amicalement à Reporterre par Fakir, qui consacre son numéro de printemps aux « Bio’lchelviks » (Dessins © Soulcié et Piérick).

Dessin : « L’important est d’avoir des ennemis communs » (Soulcié)

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