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ReportageEau

Quand chasseurs et naturalistes s’allient pour restaurer des mares

La mare de Bélesta, dans le Tarn, réhabilitée en 2021 et qui accueille une vaste biodiversité.

Depuis dix ans, la Fédération des chasseurs du Tarn a restauré 150 mares. Un programme qui assure la présence de gibier, et qui profite également à toute la faune environnante.

Lempaut (Tarn), reportage

Sa chaise pliable est posée là, tranquillement, à l’ombre du sentier, un peu cachée de la route. Depuis quelques temps, Christian Montagné s’y installe pour observer la vie sauvage qui se déploie autour de sa mare restaurée, en contrebas du petit village de Lempaut, au sud de Castres.

« Le soir, je vois des ragondins, des abeilles venues s’abreuver, des grenouilles. Elles font un tapage invraisemblable, au point que mes invités se plaignent. Parfois, il y a même des hérons qui viennent ici. C’est une renaissance incroyable ! » se réjouit cet ancien professeur d’économie.

C’est la Fédération des chasseurs du Tarn qui est venue, en 2021, lui proposer de réhabiliter ce point d’eau de 250 m2 abandonné depuis des années et progressivement comblé par le limon issu des exploitations alentour.

Libellules, tritons et rainettes

« Puisque cette mare était relativement grande, on a curé à différents niveaux de profondeur pour avoir une faune et une flore diversifiée, relate Nicolas Puigmal, chargé de mission environnement à la Fédération des chasseurs. Comme elle est située au-dessus d’une source, l’eau a jailli comme si on avait ouvert un robinet à fond ! En accord avec l’éleveur voisin, on a aussi installé une clôture pour éviter que le bétail qui pâture à côté ne vienne s’y baigner et piétiner les herbiers aquatiques, qui sont des habitats pour la faune, ainsi que la végétation qui stabilise les berges. »

Deux grenouilles dans la mare de Christian Montagné. © Antoine Berlioz / Reporterre

Un panneau pédagogique a été installé pour les écoles et les promeneurs qui viennent étudier la biodiversité du coin, parmi lesquelles des libellules, des demoiselles, des tritons palmés et des rainettes méridionales. « Pendant la sécheresse de 2022, la mare était le seul point d’eau à un kilomètre à la ronde », se souvient le technicien.

La mare de Bélesta fait partie des 150 qui ont été restaurées par la Fédération de chasse tarnaise depuis dix ans, grâce au programme régional Trame verte et bleue. Celui-ci est également financé par la région Occitanie, l’Agence de l’eau Adour-Garonne, l’Union européenne et l’Office français de la biodiversité (OFB), par le biais de l’écocontribution qui alimente un fonds destiné à financer les actions des Fédérations de chasse en faveur de la biodiversité.

« C’est aussi le rôle du chasseur que de préserver ces espaces et cette diversité »

Précisons-le tout de suite : si ces dernières se donnent tant de mal pour restaurer ces habitats naturels, c’est avant tout pour s’assurer que le gibier reste dans le secteur. « Avoir des points d’eau est important, notamment en période de sécheresse, pour que les animaux puissent s’abreuver », confirme en creux André Bonnet, président de la société locale de chasse et administrateur de la fédération départementale.

On aurait donc affaire à un simple calcul cynique pour faire chauffer les fusils ? Pas tout à fait : « Il n’y a pas que le gibier qui profite de la restauration de la mare, mais aussi les odonates, les batraciens. C’est aussi le rôle du chasseur que de préserver ces espaces-là et cette diversité », assure-t-il.

Chasseurs, naturalistes et propriétaires des terrains travaillent main dans la main pour restaurer et entretenir les mares. © Antoine Berlioz / Reporterre

Une analyse que soutient Charles Stépanoff, chercheur à l’École des hautes études en sciences sociales et spécialiste de la chasse : « Il arrive que des chasseurs creusent des mares ou plantent des couverts végétaux sans subventions pour avoir des animaux qu’ils ne chassent jamais, comme les grenouilles ou les hirondelles. C’est aussi un plaisir pour eux de voir une diversité d’êtres vivants sur leurs lieux de vie. »

« Même si le but premier est de développer le gibier, cela profite également à d’autres espèces, notamment les amphibiens, les petits passereaux qui vont boire, ou encore les reptiles qui cherchent le frais l’été. Donc il n’y a rien de critiquable dans leur projet », estime Maxime Beulaud, technicien de l’environnement à l’antenne tarnaise de l’OFB.

Des promeneurs pour prêter main forte

« Ce sont les sociétés locales de chasse qui, comme elles connaissent très bien le territoire, identifient les mares à restaurer et nous font un premier bilan de leur état », explique Nicolas Puigmal. Charge ensuite à la Fédération de chasse de s’occuper du diagnostic écologique et de la restauration proprement dite, qui va du curage à l’élagage d’arbres en passant par la construction de petits habitats pour les amphibiens.

« Si les travaux ne sont pas trop lourds, des chasseurs bénévoles peuvent s’en charger », raconte-t-il. Preuve que ces projets locaux sont fédérateurs, des promeneurs viennent parfois prêter main forte. C’est le cas d’une mare située sur la commune de Puylaurens et restaurée par la Fédération des chasseurs en 2021. « Des randonneurs nous aident à retirer régulièrement les branchages », témoigne André Bonnet.

Des empreintes fraîches de chevreuils, qui indiquent que plusieurs d’entre eux sont venus s’abreuver le matin même. © Antoine Berlioz / Reporterre

La Fédération des chasseurs du Tarn, grande défenseuse de la biodiversité ? Elle ne s’est pourtant jamais opposée frontalement au projet de l’autoroute A69, largement décrié pour ses effets sur la faune sauvage.

Lire aussi : L’A69, une autoroute écolo ? On a vérifié

Pour Christophe Maurel, directeur de l’antenne tarnaise du Conservatoire d’espaces naturels d’Occitanie et ancien directeur de la Ligue pour la protection des oiseaux du Tarn, ce paradoxe n’en est pas vraiment un : « Il faut distinguer la dimension politique des fédérations et les techniciens [salariés de ces fédérations], qui sont souvent des gens convaincus par les problématiques de préservation des milieux naturels et de très bons naturalistes. Ils font parfois un formidable travail de terrain. »

« Heureusement, le monde agricole est loin d’être hostile au milieu associatif »

C’est le cas de Nicolas Puigmal, diplômé d’un master en écologie, qui entretient aujourd’hui d’excellentes relations avec le Syndicat mixte du bassin de l’Agout, qui assure la gestion et l’entretien des cours d’eau de l’ensemble du bassin-versant. « Le Syndicat nous aide à prendre en compte les effets de la mare sur les cours d’eau avoisinants et à monter des dossiers. C’est un vrai travail de réseau et de partage d’informations » , explique-t-il.

Les mares créent un écosystème vertueux pour tous les espaces aux alentours. © Antoine Berlioz / Reporterre

À l’inverse, le syndicat de rivière bénéficie de l’aide de la Fédération des chasseurs pour porter des projets auprès des agriculteurs. « Elle m’a ouvert des portes, raconte Rachida Berrayah, technicienne de rivière sur le bassin-versant du Sor. Par exemple, j’ai essayé pendant de longs mois de convaincre un agriculteur de planter une ripisylve sur un cours d’eau situé sur l’une de ses parcelles, mais il estimait que le cahier des charges était trop contraignant. Quand on s’est présentés avec la Fédération, ça s’est tout de suite mieux passé car je n’étais plus vue comme l’écologue de service. »

« Heureusement, le monde agricole dans son ensemble est loin d’être hostile au milieu associatif et on peut parfois être très bien introduit chez les agriculteurs sans passer par les fédérations, tempère Christophe Maurel. Mais il faut reconnaître qu’avec leur réseau des sociétés de chasse, elles pénètrent très facilement le monde rural, qui a beaucoup moins d’a priori à leur endroit. »

Spirale positive

Nicolas Cestrières, lui, n’a pas eu besoin d’être convaincu. Céréalier bio établi non loin de Puylaurens et engagé dans des pratiques agroécologiques depuis plusieurs années, il a d’abord accepté avec enthousiasme l’aide de la Fédération de chasse et de l’association Arbres & paysages tarnais pour planter 8 km de haies sur son exploitation de 224 hectares.

Nicolas Cestrières, céréalier bio, a pour projet de réhabiliter une ancienne mare sur son terrain. © Antoine Berlioz / Reporterre
Asséchée lors de la période de remembrement, la mare de Nicolas Cestrières est devenue un gros roncier. © Antoine Berlioz / Reporterre

Parti un jour inspecter ses parcelles de blé, il a découvert, près d’un bâtiment abandonné, une mare asséchée par un drain agricole à l’époque du remembrement. Ayant déjà visité la mare de Bélesta, son réflexe a été d’appeler la Fédération pour entamer les démarches de restauration. « C’est souvent comme ça que ça marche, on approche l’agriculteur au regard d’un besoin spécifique et, quand la confiance s’est établie, on peut aller plus loin », souligne Nicolas Puigmal.

Pour Nicolas Cestrières, la restauration à venir de la mare est une bénédiction : « Cela va attirer des insectes sur place qui vont permettre de nourrir les oiseaux, lesquels pourront à leur tour manger les chenilles qui, avec le réchauffement climatique, se sont multipliées dans mes champs. »

Au programme : curage, retalutage, réouverture du milieu et déplacement du drain agricole. « On sent que c’est humide. Avec un peu de chance, il y a une source en dessous, ce qui ne serait pas étonnant. Les anciens creusaient rarement des mares à l’aveuglette », veut croire Nicolas Cestrières. Fin du suspense en septembre, date de début des travaux.

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