RDC : une maraîchère tente le circuit court sur internet

Durée de lecture : 6 minutes

2 mars 2020 / Nicola Hiexe (Reporterre)

En République démocratique du Congo, seuls 10 % des terres arables disponibles sont cultivées. Marie-Hélène, maraîchère, s’est saisi de ce potentiel et a décidé de vendre sa production — ananas, bananes, avocats...— sur Internet, en circuit court.

  • Kimpese (République démocratique du Congo), reportage

Il est 5 h du matin lorsque Marie-Hélène quitte Kinshasa, la capitale de la République démocratique du Congo (RDC), pour se rendre à Kimpese. C’est dans ce village, situé à 200 km de là, dans la province du Kongo central qu’elle a installé sa ferme maraîchère en 2015, avec des maisons traditionnelles mais surtout de grands champs qu’elle cultive avec des habitants de la région. « En arrivant à Kinshasa en 2011, mon mari et moi ne trouvions pas de bons légumes dans les marchés, donc on s’est dit qu’il y avait quelque chose à faire. » La RDC, compte au moins 80 millions d’hectares de terres arables disponibles.

Marie-Hélène près de ses bananiers dans sa ferme à Kimpese.

De quoi nourrir les Congolais mais aussi l’Afrique et une partie de la planète. Pourtant, ce potentiel reste sous exploité. Seuls 10 % de ces terres sont cultivées. « Ici, avant, c’était une colline, ce n’était que de la brousse. On a commencé par louer six hectares au village d’à côté pendant six mois et ça s’est vraiment bien passé. Maintenant, on a une location sur dix ans. »

Sur le terrain qu’elle loue, avec l’aide de son mari ingénieur en agronomie, elle pratique l’agriculture de conservation. « C’est la couverture des sols : on ne va pas travailler les sols en profondeur, on va plutôt le couvrir. En le couvrant, on le protège de l’humidité, de l’érosion et puis on nourrit le sol. On plante des légumineuses qui se décomposent et qui vont nourrir le sol. » Une façon de cultiver de manière durable. « Ça améliore la terre au fur et à mesure. Dans l’agriculture de conservation, il y a aussi cette idée d’harmonie. L’idée c’est d’avoir de la diversité sur un champ. »

« Le problème des agriculteurs, c’est les intermédiaires. On voulait casser ce système »

Elle fait pousser des tomates, des ananas, des bananes, des avocats, du pondu (feuilles de manioc)... et plus encore. Une production qu’elle a décidé de vendre sur Internet. Les légumes vont ainsi du producteur au consommateur sans passer par la case « intermédiaires ». Pour Marie-Hélène, c’est la recette gagnante : « Le problème des agriculteurs, c’est les intermédiaires. Le transport coûte très cher et ils payent en plus très cher pour vendre leur marchandise au marché. On voulait casser ce système. »

Le circuit court n’est pas une nouveauté au Congo. La plupart des vendeurs informels — les vendeurs de rue — utilisent ce système. Ils vendent des produits cultivés dans un rayon de 200 km autour de la capitale, avec pour seuls intermédiaires les « mamans manœuvre ». Yves Nkandu, attaché de recherche en agronomie à l’université de Kinshasa nous explique leur fonctionnement. « Elles se rendent auprès des agriculteurs, leur achètent la marchandise avant de prendre la route jusqu’au marché central de Kinshasa où elle sera ensuite revendue aux détaillants. »

Les habitations traditionnelles de la ferme.

Si vu d’Europe 200 km ne semble pas être une distance infranchissable, en RDC, c’est une autre histoire. La route du Kongo central est certes l’une des mieux entretenues de RDC mais les infrastructures sont modestes. Dès qu’il pleut, les routes sont inondées et deviennent difficilement praticables. Pour un transporteur, prendre la route à ce moment-là est un pari. Une prise de risque qu’il répercute sur les prix. Mais le plus coûteux restent les barrages policiers. « Ils taxent les conducteurs à fond, c’est pour ça que le transport est aussi cher, ils estiment la marchandise que transportent les camions et taxent en fonction », explique Marie-Hélène. « Ce n’est pas de leur faute, ils ne sont pas payés non plus, il faut bien qu’ils vivent… Il y a tout un système qui est mis en place : si tu as de l’argent, il faut que tu en files. »

Un travailleur agricole devant un champ.

À Kinshasa, un policier gagne au début de sa carrière 211.421 francs congolais par mois soit environ moins de 70 euros. Un salaire de misère. Selon le classement Mercer, Kinshasa est classée 22e ville la plus chère du monde en 2019. Paris n’arrive qu’en 47e position. Ce racket organisé relève de la survie pour ces officiers mais pèse sur le dos des agriculteurs. Même avec seulement deux intermédiaires entre le producteur et le consommateur, cela reste peu rentable.

En vendant par internet, Marie-Hélène touche aussi une catégorie socio-professionnelle importante : ceux qui sont assez riches pour avoir accès à une connexion, en RDC, moins de 20% des gens.

« Là je fais de la concurrence aux supermarchés, s’amuse Marie-Hélène, j’ai accès à cette classe haute dont je suis la plus proche, qui a les moyens d’aller au supermarché. Les légumes y sont quasiment tous importés. Certains viennent du Kivu [à plus de 1000 km à l’est du pays], mais rien n’est fait ici. » Alors que le Congo a largement les moyens de nourrir tous ses habitants, le pays importe près de deux millions de tonnes de vivres pour deux milliards de dollars par an.

« Il n’y a pas de volonté politique de protéger les agriculteurs et leur travail »

Selon Marie-Hélène, ces importations seraient dues à un complexe : « Pour les gérants de supermarché, ce qui est congolais n’a pas bonne réputation et ne va pas se vendre. » Le prix est un autre paramètre : « Le local est trop cher par rapport aux taxes à l’importation. On ne sent pas de volonté politique de protéger les agriculteurs et leur travail. Il y a des oignons qui arrivent de Belgique et ils sont moins chers que les oignons produits ici. Les gars qui produisent les oignons ici ne roulent pas en Rolls Royce, ils ne peuvent pas dépenser moins. »

Capture d’écran du site de vente en ligne de produits locaux.

Pourtant, elle reste optimiste et assure que « ça commence à changer. Le marché local va rentrer dans les mœurs. » Un projet semble lui donner raison. Depuis, plusieurs mois, un groupe de Congolais se mobilise pour créer une chaîne de supermarchés 100 % congolais qui mettrait en avant la production locale. Si le collectif en est pour l’instant qu’au stade de la recherche de financements, l’objectif est clairement de « repousser les produits importés qui nous volent les taxes et les salaires », comme le déclare Al Kitenge, à l’origine du projet, à Reporterre. À quelques mois des festivités commémoratives de l’indépendance de la RDC, ce réseau de supermarchés a « la volonté de corriger une faute qui a duré soixante ans. »


Puisque vous êtes ici…

… nous avons une faveur à vous demander. La crise écologique ne bénéficie pas d’une couverture médiatique à la hauteur de son ampleur, de sa gravité, et de son urgence. Reporterre s’est donné pour mission d’informer et d’alerter sur cet enjeu qui conditionne, selon nous, tous les autres enjeux au XXIe siècle. Pour cela, le journal produit chaque jour, grâce à une équipe de journalistes professionnels, des articles, des reportages et des enquêtes en lien avec la crise environnementale et sociale. Contrairement à de nombreux médias, Reporterre est totalement indépendant : géré par une association à but non lucratif, le journal n’a ni propriétaire ni actionnaire. Personne ne nous dicte ce que nous devons publier, et nous sommes insensibles aux pressions. Reporterre ne diffuse aucune publicité ; ainsi, nous n’avons pas à plaire à des annonceurs et nous n’incitons pas nos lecteurs à la surconsommation. Cela nous permet d’être totalement libres de nos choix éditoriaux. Tous les articles du journal sont en libre accès, car nous considérons que l’information doit être accessible à tous, sans condition de ressources. Tout cela, nous le faisons car nous pensons qu’une information fiable et transparente sur la crise environnementale et sociale est une partie de la solution.

Vous comprenez donc sans doute pourquoi nous sollicitons votre soutien. Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, et de plus en plus de lecteurs soutiennent le journal, mais nos revenus ne sont toutefois pas assurés. Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre

Lire aussi : En République démocratique du Congo, des compagnies minières chassent les paysans

Source et photos : Nicola Hiexe pour Reporterre

THEMATIQUE    Agriculture International
3 avril 2020
Confinés avant le virus, ils témoignent
Enquête
2 avril 2020
Désinfecter les villes ? Destructeur pour les milieux aquatiques
Info
2 avril 2020
La crise sanitaire est l’occasion de réfléchir à la décroissance choisie
Tribune


Sur les mêmes thèmes       Agriculture International