123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

ReportageLuttes

Reblochons et chauves-souris : une zad savoyarde contre l’autoroute A412

La Chab'zad est née pour s'opposer à l'autoroute A412, en novembre 2025.

Voilà trois mois qu’une zad a été créée en Haute-Savoie pour lutter contre un projet d’autoroute de 16,5 km visant à relier le Chablais et l’agglomération genevoise.

Allinges (Haute-Savoie), reportage

Le chemin pour accéder au champ est devenu un petit torrent. Une fois passée la barricade de bric et de broc où se mêlent slogans politiques et dessins du Porco Rosso de Hayao Miyazaki, la « Chab’zad », comme elle est surnommée, s’étend sur un terrain de plusieurs niveaux, tous gorgés d’eau.

Les zadistes — une petite vingtaine le jour de notre reportage — ont placé de la paille sur le chemin principal pour accéder au camp, en contrebas, pour éviter qu’il ne devienne une coulée de boue. « Quand on nous a annoncé qu’il allait pleuvoir une ou deux semaines, on s’est dit qu’on était dans la merde », rigole Arthur (un pseudo), la vingtaine. Mais les occupants de ce terrain agricole situé sur la petite commune d’Allinges, dans le Chablais savoyard, peuvent se réfugier au chaud dans des habitations construites par l’ancien propriétaire du terrain. Celui-ci est un opposant historique au projet d’autoroute de l’A412, qui avait acheté le terrain pour bloquer les travaux.

«  Qui sème le béton aura bientôt la dalle  », peut-on lire sur cette banderole. © Martin Delacoux / Reporterre

Depuis mi-novembre 2025, des militantes et militants occupent le terrain pour protester contre l’A412, route qui doit traverser douze communes, plusieurs bois et zones humides où vivent, entre autres, des castors. Cette autoroute de 16,5 km, pensée dès les années 1980, doit relier Thonon-les-Bains et Machilly, dans l’agglomération du Grand Genève. Le but : « désenclaver » le territoire et ainsi atteindre plus rapidement Annemasse et Genève, en Suisse, assure le concessionnaire Amedea (Eiffage-APRR).

Grenouilles et chauves-souris

« Eiffage mobilisera ses savoir-faire en matière d’aménagement responsable du territoire pour mettre en œuvre une intégration écologique du projet ambitieuse », peut-on lire sur son site. Qui évoque une véloroute et des parkings pour faciliter le covoiturage.

Ses opposants, eux, évoquent pêle-mêle une autoroute chère (le prix du péage sera à plus de 3 euros), inutile, et désastreuse pour l’environnement — l’autoroute et les aménagements occuperont 150 à 160 hectares, soit 214 à 230 terrains de football. Environ 70 sont des terres utilisées par des agriculteurs producteurs de reblochon et les travaux entraîneront donc une perte de 110 000 fromages par an, selon un décompte de Jérôme Déthès, président de la Confédération paysanne de Haute-Savoie, interrogé sur France Inter.

Les zadistes font le lien entre leur zad et la résistance à l’expropriation de l’ancienne gare de Luméville-en-Ornois, dans la Meuse, dans le cadre du projet d’enfouissement des déchets nucléaires. © Martin Delacoux / Reporterre

Quid de la biodiversité ? Les « vingt-quatre heures naturalistes » de France Nature Environnement Haute-Savoie, qui ont eu lieu dans la forêt et les prairies de Plambois en 2016 sur le tracé de l’autoroute en projet, ont permis de mettre en lumière la richesse des populations d’amphibiens (sonneur à ventre jaune, salamandre tachetée, triton alpestre...). Ainsi qu’un « important cortège de chauve-souris ».

« Cette occupation permet d’avoir une grosse visibilité et de faire vivre notre lutte, explique Arthur, d’une voix posée. Situé entre le bourg et la voie ferrée, le terrain était la propriété d’un maraîcher, mort il y a un peu plus de cinq ans. On décèle les traces d’un grand potager où l’on voit encore quelques choux, ainsi que plusieurs structures agricoles. Les occupants du terrain comme Arthur et Graine, lui aussi la vingtaine, espèrent bien pouvoir cultiver quelques légumes quand l’hiver et la pluie se seront retirés.

Zoom sur l’échangeur de Perrignier réalisé par des architectes et urbanistes du Collectif Affluent. Collectif Affluent

Un doublon avec le Léman Express

Ils se contentent pour le moment de glaner des invendus et de consommer des denrées amenées par quelques personnes qui les soutiennent, comme des membres de ACPAT, une association locale créée en 1987 pour lutter contre ce projet sur le plan juridique. Élisabeth Charmot est la secrétaire de l’association : « L’A412 n’a aucun sens, d’autant que le tracé fait doublon avec le Léman Express [un réseau de trains au départ Genève] qui est déjà très efficace. » Chaque jour, plus de 60 000 usagers empruntent le train selon la SNCF.

« Le trafic à la mise en service pourrait être plus faible que ce qu’anticipe le
concessionnaire pressenti »
, lit-on dans un avis de l’autorité de régulation des transports de 2024.

« L’A412 n’a aucun sens »

L’association multiplie les recours juridiques et a récemment gagné en référé contre des sondages techniques effectués trop proches de maisons. Une manière de lutter complémentaire à l’occupation de ce terrain, selon les militants.

Bien que l’A412 soit un projet plus modeste que l’A69, longue de 53 km, la comparaison est dans toutes les têtes. « Je ne sais pas si on peut arrêter ce projet quand on voit ce qui s’est passé pour l’A69. Mais cela ne m’empêche pas d’être là et d’être joyeux ! Nous sommes toujours en capacité de ralentir le projet et de le décrédibiliser », lance Arthur.

legende