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ReportageAgriculture

« Si je suis encore vivante, c’est grâce à eux » : ces bénévoles viennent au secours d’agriculteurs en détresse

Andrée Jollet (g), fondatrice de l'association AME Paysans Gascogne, et Cécile Goudenèche (d), agricultrice en difficulté aidée par l'association.

En Gironde, une association vient en aide aux agriculteurs en grande difficulté, parfois au bord du suicide. Sa poignée de bénévoles leur offre une aide juridique, administrative, et surtout un soutien psychologique.

Cet article fait mention de suicides et de pensées suicidaires.



Bieujac (Gironde), reportage

Sous la chaleur écrasante, au milieu du pré, elle regarde attendrie les petits veaux qui viennent de naître. Cécile Goudenèche a de grands yeux verts qui brillent et la peau tannée par le soleil. Elle sourit beaucoup, mais ne sait toujours pas bien quoi répondre quand on lui demande comment elle va. « Un peu mieux », tempère-t-elle.

À Bieujac, en Gironde, Cécile élève seule une soixantaine de blondes d’Aquitaine, réputées pour leur viande. Issue d’une famille d’éleveurs, elle a toujours connu la ferme : depuis toute petite, elle a aidé ses parents, fait les foins, assisté aux naissances.

Cécile Goudenèche élève seule une soixantaine de Blondes d’Aquitaine. © Amandie Sanial / Reporterre

En 2010, lorsque son père est parti à la retraite, elle a pris les rênes de l’exploitation familiale. Sur ses conseils, elle est passée en bio, puis a investi dans un laboratoire et une chambre froide pour transformer et vendre la viande directement à la ferme. Les ventes ont décollé, l’argent est entré, mais pas suffisamment pour rembourser les prêts à l’installation ni payer la Mutualité sociale agricole (MSA).

Au fil des mois, Cécile a vu les huissiers se succéder à sa porte et ses comptes en banque bloqués. L’éleveuse s’est enlisée dans des difficultés financières et tente de se reconstruire après avoir quitté son conjoint violent. Elle le dit sans détour aujourd’hui : « Je suis passée au bord du suicide. J’étais complètement dépassée. »

À la retraite de son père, Cécile a pris les rênes de l’exploitation familiale : «  Il ne me l’a pas dit souvent, mais il était fier.  » © Amandie Sanial / Reporterre

À l’Association pour le maintien de l’agriculture paysanne où elle vend sa viande, peu de temps après avoir repris la ferme, elle a rencontré celle qu’elle appelle aujourd’hui « ma petite Andrée ». Andrée Jollet n’est pas très grande, mais à entendre ceux qu’elle a aidés, elle peut déplacer des montagnes. Figure locale du monde associatif paysan, elle a passé sa vie au service des agriculteurs.

Andrée Jollet a d’abord été comptable agricole jusqu’à sa retraite en 2004, puis à la tête de l’association Solidarités Paysans Gironde, un premier réseau d’aide aux agriculteurs en détresse. C’est alors qu’Andrée a découvert l’ampleur de la catastrophe : « Quand je travaillais, je n’ai jamais connu de redressement judiciaire ni de liquidation. Aujourd’hui, les agris souffrent de tout : les aléas climatiques, la grippe aviaire, la dermatose nodulaire, et maintenant l’arrachage des vignes. »

Andrée Jollet est une figure du monde associatif agricole du Sud-Gironde. © Amandie Sanial / Reporterre

Selon une étude menée par la MSA, 529 exploitants se sont suicidés en 2016. Si les chiffres récents manquent, on estime qu’en France un agriculteur se suicide tous les deux jours en moyenne.

Frappée de plein fouet par la crise viticole, avec des ventes de vin en chute libre, la Gironde est particulièrement touchée par ce fléau : en mai 2025, Christophe Blanc s’est donné la mort au milieu de ses vignes. Quatre mois plus tard, Jonathan Mayer, également viticulteur, a mis fin à ses jours à 37 ans. Après plusieurs années de lutte pour sauver l’exploitation viticole familiale, Guillaume Petregne, 44 ans, s’est suicidé le 31 décembre.

« On ressent le mal-être des agriculteurs tous les jours. Au-delà des problèmes financiers, ils se sentent seuls, abandonnés. Souvent, l’écoute fait plus de bien que la recherche de solutions : en les écoutant, on leur redonne de l’estime », dit Andrée Jollet.

Dès 2006, Andrée a décidé d’aller à la rencontre des agriculteurs sur leurs exploitations, sinon, elle les reçoit dans un local à Sauveterre-de-Guyenne. C’est là qu’a commencé l’accompagnement de Cécile, qui dure depuis plus de quinze ans.

« Elle est arrivée avec ses dossiers sous le bras, elle était au bord du gouffre, se souvient Andrée. On s’est assises, et on a tout épluché. » L’association parvient notamment à échelonner les paiements à la MSA et à débloquer ses comptes bancaires. « Ça m’a donné un nouveau souffle », sourit Cécile.

« Quand on nous dit “au secours”, on arrive »

Après des différends au sein de l’association Solidarités Paysans Gironde, Andrée Jollet a créé AME Paysans Gascogne (pour « accompagner, maintenir, écouter ») en 2016, et s’est entourée de spécialistes à la retraite : une avocate, un magistrat, et aussi une ancienne viticultrice et une spécialiste du marché du vin.

« Chacun intervient selon ses compétences », résume Andrée. Les bénévoles accompagnent au tribunal, font les demandes de RSA, montent les dossiers de surendettement. Tous les quinze jours, ils reçoivent lors de permanences à Langon, mais s’adaptent surtout aux besoins des agriculteurs. « Quand on nous dit “au secours”, on arrive », sourit Andrée.

Le téléphone d’Andrée sonne en continu, et elle répond à tout le monde. © Amandie Sanial / Reporterre

La dizaine de bénévoles fait aussi partie du réseau des Sentinelles agricoles, des volontaires formés par la MSA pour repérer et prévenir les situations de mal-être. Pour Andrée, il faut aller plus loin et créer des dispositifs permettant aux agriculteurs de redresser la barre avant la liquidation : « Il existe bien une aide juridictionnelle, pourquoi ne pas créer une aide à la comptabilité pour ceux qui n’ont pas les moyens ? »

Assises dans la fraîcheur de la grange, Cécile et Andrée sirotent une limonade. Régulièrement, elles se retrouvent pour faire le point sur la situation de l’éleveuse, qui a connu un nouveau coup dur il y a cinq ans : son père est mort en deux mois d’un cancer du poumon. Un choc énorme pour Cécile, qui ne parvenait plus à gérer l’exploitation.

Encore une fois, Andrée était là, et l’a convaincue de vendre 8 hectares de terres. « Pour moi, c’était une honte, un échec. J’ai compris plus tard qu’il valait mieux réduire mon exploitation et m’en sortir que me suicider. »

Cécile a eu du mal à se remettre de la mort de son père et de la vente de ses terres. «  J’ai mis longtemps avant de retourner voir mes vaches  », raconte-t-elle. © Amandie Sanial / Reporterre

À 55 ans, Cécile n’est pas sortie d’affaire : elle doit encore 11 000 euros à la MSA et ne se verse toujours pas de salaire. L’argent qui rentre sert à rembourser les crédits, payer les factures et les assurances. Elle doit aussi s’occuper de sa mère, malade, qui vit encore dans la maison de famille attenante à la ferme. Pourtant, elle ne changerait de métier « pour rien au monde ».

Cachée sous un chapeau de paille multicolore, Andrée note leur prochain rendez-vous dans son grand cahier, qui garde les secrets de tous les agriculteurs suivis par l’association : les dettes, les liquidations, les audiences au tribunal…

« La vérité, c’est que c’est un système qui les broie »

À 82 ans, elle se rend encore dans les fermes et connaît chaque dossier. Son téléphone sonne en continu, et elle répond à tout le monde : au bout du fil, une viticultrice malade, un éleveur qui a besoin de conseils.

« Aider les gens, ça a été ma vie », résume-t-elle. Andrée œuvre aussi à faire comprendre que l’échec n’est pas le fait des agriculteurs : « La plupart portent l’héritage d’une famille, ils ont l’impression de détruire ce qui a été construit. On pourra dire qu’ils ont fait des erreurs de gestion, mais la vérité, c’est que c’est un système qui les broie. »

Andrée connaît chaque dossier et chaque agriculteur personnellement. À 82 ans, elle continue de se rendre sur les exploitations. © Amandie Sanial / Reporterre

L’association vient en aide à tout agriculteur en danger, pas seulement ceux de la vigne et de l’élevage bovin. Caroline Garrigue en fait partie : passionnée d’équitation depuis l’enfance, elle voulait vivre entourée de chevaux. En 2001, elle s’est installée dans le sud de la Gironde sur une propriété de 11,5 hectares, qu’elle achète en 2010.

Elle y élevait des chevaux et donnait des cours d’équitation, mais consacrait 80 % de son temps à l’agriculture : faire naître les poulains, réparer les clôtures, travailler le foin… Quand est arrivé le Covid-19, tout s’est effondré.

« Je me suis retrouvée avec des cheptels à nourrir seule, sans aucune aide. On a été totalement oubliés par l’État. J’étais bouffée par les charges, je ne m’en sortais plus », décrit-elle, encore en colère six ans plus tard.

« Je leur ai dit que si on ne m’aidait pas, j’allais leur crépir les murs en rouge »

Les difficultés financières ont plongé sa famille dans l’abîme : Caroline a subi des violences de la part de son mari, qui a sombré dans l’alcoolisme. Voyant qu’elle ne pouvait bientôt plus payer son emprunt, elle s’est rendue à la MSA dans un ultime sursaut : « Je leur ai dit que si on ne m’aidait pas, j’allais leur crépir les murs en rouge. »

Comprenant sa détresse, la MSA de Gironde l’a orientée vers AME Paysans Gascogne. Où elle a rencontré Andrée. Ensemble, elles ont passé en revue tous les dossiers : le redressement économique, les multiples accidents du travail qui ont entraîné un handicap.

Au moment de son départ à la retraite, les bénévoles ont réétudié le dossier de Caroline et ont fait doubler sa pension. Surtout, ils sont disponibles de jour comme de nuit. « Quand ça ne va pas, Andrée décroche à n’importe quelle heure, en disant “ne t’inquiète pas”. Si je suis encore vivante, c’est grâce à eux. »

«  Souvent, l’écoute fait plus de bien que la recherche de solutions : en les écoutant, on leur redonne de l’estime  », dit Andrée Jollet. © Amandie Sanial / Reporterre

À 65 ans, Caroline vient de prendre sa retraite mais vit toujours sur son exploitation. La gestion des terres est désormais dévolue aux propriétaires des chevaux. « Maintenant, je retrouve la passion du début », dit-elle.

Andrée et les autres bénévoles l’appellent encore « deux à trois fois par semaine », si bien que Caroline réfléchit maintenant à s’engager autrement dans l’association : « J’aimerais qu’on forme une chaîne. Nous qui avons été sauvés grâce à eux, notre rôle, c’est de donner notre temps pour aider d’autres agriculteurs. »

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