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Suicide des agriculteurs : une loi examinée à l’heure où le mal-être augmente

Parmi les causes multiples, la précarité, la pression accrue ou l'épuisement moral. (Photo d'illustration)

L’Assemblée nationale examine le 11 décembre une proposition de loi pour prévenir le suicide des agriculteurs. Une initiative saluée, malgré des réserves.

Un agriculteur se suicide chaque jour. Pour faire face à ce fléau, la proposition de loi visant à prévenir le mal-être et le risque suicidaire dans le monde agricole sera examinée le 11 décembre à l’Assemblée nationale, à l’occasion de la niche parlementaire du Parti socialiste. Portée par le député de Haute-Garonne Arnaud Simion, elle prévoit un renforcement des dispositifs de détection et d’accompagnement des agriculteurs les plus fragiles.

Première mesure, le renforcement et la généralisation des sentinelles agricoles. Créé en 2011 et coordonné par la Mutualité sociale agricole (MSA), ce réseau de bénévoles formés — retraités, conseillers, vétérinaires, membres d’organisations agricoles, etc. — est chargé de repérer les signes de détresse et d’orienter les agriculteurs vers les dispositifs d’aide. En 2024, plus de 5 000 de ces vigies étaient actives sur le territoire, mais pas toujours bien réparties.

« Le déploiement a été erratique, regrette Arnaud Simion. Sur la façade ouest, où certaines filières, notamment les éleveurs porcins, ont subi beaucoup de suicides, le réseau est très structuré. Mais à l’est, presque rien. En Haute-Garonne, où le revenu agricole par unité d’exploitation est parmi les plus bas de France, il n’y a que 44 sentinelles, contre 80 dans les Deux-Sèvres. »

Le texte prévoit aussi la création d’un guichet départemental unique donnant accès aux différents dispositifs d’aide et d’accompagnement. « Il y a plein de dispositifs, mais tout est diffus : c’est un labyrinthe », déplore Arnaud Simion. Ce guichet serait une « porte d’entrée avec une équipe identifiée, un lieu capable de coordonner l’ensemble du réseau local ».

Enfin, serait créée une mission nationale « robuste, charpentée, avec des moyens dédiés », indique le député de Haute-Garonne : « Je loue le travail d’Olivier Damaisin [coordinateur national interministériel du Plan de prévention du mal-être en agriculture lancé en 2022], mais on ne peut objectivement pas traiter une question aussi importante avec trois équivalents temps plein. »

Précarité, pression accrue, épuisement moral...

L’enjeu est de taille. Cet été, la MSA alertait sur un risque suicidaire bien plus élevé dans ce secteur que dans le reste de la population : +46 % pour les assurés agricoles de 15 à 64 ans, et jusqu’à +77 % pour les chefs d’exploitation. Les causes de ce surrisque sont multiples, explique à Reporterre Virginie Le Bris-Fontier, enseignante-chercheuse en sociologie à l’université de Bretagne Sud.

Parmi les causes les plus évidentes, la précarité économique. Si le revenu médian annuel des ménages agricoles en 2020 (22 800 euros) pouvait paraître correct, il dissimulait des disparités importantes. Les 10 % des ménages agricoles les plus modestes gagnaient moins de 10 900 euros par an et 17,7 % des exploitants agricoles vivaient sous le seuil de pauvreté, contre 14,4 % parmi l’ensemble de la population. Parmi les filières les plus fragiles, les maraîchers (24,9 % sous le seuil de pauvreté), les éleveurs ovins et caprins (23,6 %) et les éleveurs de bovins allaitants (21,5 %).

Pour pallier la faiblesse de ses revenus, près de 1 agriculteur sur 5 exerce au moins une activité en plus de son métier de paysan — avec la fatigue que cela peut représenter. Nécessité de produire plus, conjointe obligée de prendre un emploi à l’extérieur, explosion du temps de travail, effets dévastateurs des aléas climatiques et des fluctuations du marché… Les éleveurs rencontrés par Reporterre en 2024 étaient unanimes : c’est la galère.

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« Le secteur agricole traverse par ailleurs de profondes transformations structurelles : bureaucratisation croissante du métier, concentration des exploitations, pression accrue à la productivité, standardisation technique, concurrence internationale, observe la sociologue. Ces évolutions peuvent nourrir une impression de perte de maîtrise et de sens du métier. » Des « injonctions contradictoires », comme produire plus en réduisant les conséquences environnementales, peuvent selon elle « générer un sentiment de tension et d’épuisement moral ».

Difficile de garder le cap quand on habite à la ferme et que vies professionnelle et personnelle sont si étroitement imbriquées. « L’échec économique, la liquidation judiciaire ou l’impossibilité de transmettre l’exploitation peuvent être vécus comme des échecs personnels, touchant à l’histoire familiale et au patrimoine », explique Virginie Le Bris-Fontier. Enfin, dans ce milieu encore très masculin, « les normes de virilité professionnelle — tenir, ne pas se plaindre — peuvent freiner la demande d’aide psychologique ». De fait, d’après la MSA, le risque de suicide est cinq fois plus élevé chez les hommes que chez les femmes.

Mal-être en hausse

L’isolement social et géographique peut encore aggraver la situation. C’est ce qu’ont observé Anne Priour, médecin généraliste à Carentan-les-Marais (Manche), et sa conseur Émilie Delalande, qui ont consacré leur thèse à ce fléau. « Certains se sentaient isolés, notamment après un divorce, rapporte la médecin. Un éleveur me racontait qu’il faisait exprès de rester debout jusqu’à 2 heures du matin pour voir le laitier, parce que c’était son seul lien social. »

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Les médecins, qui pourraient aider et accompagner, sont peu sollicités. « Les agriculteurs se tournent peu vers leur médecin généraliste, et encore moins vers les spécialistes. Ils essaient de résoudre leurs problèmes avec leur entourage proche, ou disent : “Je suis épuisé, j’ai trop de travail, mais ce n’est pas le médecin qui va traire mes vaches” », observe Anne Priour. Ce que confirment les chiffres de la MSA : 79 % des personnes décédées n’avaient pas consulté l’année précédant leur suicide.

« Ce n’est pas le médecin qui va
traire mes vaches »

Ces problèmes de santé mentale se sont aggravés ces dernières années. Créée au début des années 1990, l’association Solidarité Paysans s’appuie sur un réseau de bénévoles présent dans 88 départements pour aider les agriculteurs en détresse, que leurs difficultés soient économiques, administratives ou personnelles. Elle accompagne entre 4 000 et 4 500 agriculteurs chaque année, avec « une augmentation des sollicitations chaque année de +10 à +15 % rien que l’année dernière », indique Jérôme Martinez-Garcia, son coordinateur national.

Difficile de distinguer ce qui relève d’une libération de la parole, d’une meilleure connaissance du travail de l’association ou d’une aggravation de la situation des agriculteurs. « Mais on sait que certains territoires connaissent une augmentation des appels directement liée à des filières en crise : élevage bovin, viticulture », relève Jérôme Martinez-Garcia.

Une initiative saluée, malgré des réserves

Dans ce contexte, la proposition de loi d’Arnaud Simion est plutôt bien accueillie par les experts. La généralisation des sentinelles agricoles semble pertinente à Virginie Le Bris-Fontier, « dans la continuité des recherches montrant que les agriculteurs se confient plus facilement à des acteurs de proximité — techniciens, vétérinaires, comptables agricoles, voisins, etc. ». Quant au guichet unique, elle pourrait « accroître la lisibilité et la visibilité des dispositifs existants, et ainsi faciliter l’accès à l’aide ».

Côté secteur agricole, l’initiative est saluée, malgré quelques réserves. « C’est très bien. Mais lors de notre audition, nous avons beaucoup insisté sur l’importance d’un dispositif de prévention clair, neutre et pluriel, car il existe de nombreuses visions de l’agriculture. L’accompagnement ne peut pas reposer que sur les chambres d’agriculture ou la MSA, qui est l’organisme qui perçoit les cotisations. Il faut aussi garantir la confidentialité des situations », explique Jérôme Martinez-Garcia.

Le coordinateur national de Solidarité Paysans alerte sur le fait que certaines sentinelles, comme les conseillers bancaires, les membres des coopératives ou des chambres d’agriculture, pouvaient être parties prenantes des difficultés de l’agriculteur. Encore faut-il aussi que les moyens existent pour prendre en charge les agriculteurs dont on détecte le mal-être, alors que « la santé mentale dans les territoires est sinistrée, avec des fermetures de centres et de dispositifs ».

Car l’accompagnement des agriculteurs nécessite des moyens financiers. Pourtant, fin novembre, la Confédération paysanne dénonçait la décision du gouvernement de diminuer « drastiquement » les dispositifs de soutien aux fermes en difficulté dans le projet de loi de finances 2026 : baisse de 80 % des crédits alloués à l’aide à la relance des exploitations (Area), diminution de l’aide à la cessation d’activité permettant d’accompagner les reconversions professionnelles et du fonds d’allègement de charges.

Enfin, il est crucial de s’attaquer aux causes structurelles du surrisque suicidaire, rappelle Jérôme Martinez-Garcia : « Il existe un enjeu capital sur la question du revenu, qui n’est pas prise en charge par la loi aujourd’hui. »

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