La transmission des fermes, un défi majeur pour l’agriculture
Alors que 50 % des agricuteurs seront à la retraite dans 10 ans, les « cédants » devraient être davantage épaulés par l'État (photo d'illustration). - © Mathieu Génon / Reporterre
Alors que 50 % des agricuteurs seront à la retraite dans 10 ans, les « cédants » devraient être davantage épaulés par l'État (photo d'illustration). - © Mathieu Génon / Reporterre
Durée de lecture : 9 minutes
Tracas administratifs, enjeu économique, frein psychologique... Vendre sa ferme est un rude et long parcours pour les agriculteurs qui partent à la retraite. L’enjeu est de taille face à l’expansion des méga-exploitations.
« Entre le moment où on a commencé à réfléchir à la transmission de notre ferme et l’installation de nos successeurs, il aura fallu huit ans. » Et il a fallu une heure de plus pour que Joël Marjollet, 63 ans, agriculteur bio à la retraite, ait le temps de raconter à Reporterre toutes les péripéties qui ont ponctué la cession de son exploitation.
Installé avec sa femme sur la ferme de ses parents à Longesseigne (Rhône), il a élevé dix-huit vaches montbéliardes, transformé une partie de leur lait en yaourt et cultivé des petits fruits rouges pendant plus d’une trentaine d’années. Alors que le gouvernement travaille sur un pacte et un projet de loi pour le renouvellement des générations en agriculture, le parcours mouvementé du couple montre à quel point la question des cédants mériterait d’être saisie à bras-le-corps.
« Notre souhait, c’était que notre ferme vive après nous », se souvient Joël Marjollet. Aucun de leurs trois enfants, pas même leur fils, diplômé d’un BTS agricole et salarié d’une entreprise de machines à traire, ne souhaitait reprendre. Les époux ont envisagé la transmission « hors cadre familial ». Ils ont suivi une formation, mûri un projet, peaufiné la petite annonce de présentation de la ferme. Les candidats ont afflué ; de belles rencontres se sont produites. « On est resté un an avec un gars. Même si on passe de super moments, il faut y mettre énormément d’énergie. Quand ça se casse la gueule, c’est très dur de devoir tout recommencer. »
Moins d’agriculteurs et plus de mégafermes
Il leur a fallu attendre 2021 pour rencontrer Nadège. Le couple a tout de suite eu « le feeling » pour cette femme de 38 ans, diplômée d’un master d’écologie, qui travaillait dans des parcs naturels régionaux tout en rêvant de s’installer avec des vaches. Deux stages, un déménagement et des heures de discussions plus tard, Nadège a pris les rênes du troupeau le 1er janvier 2023. Un an plus tard, un maraîcher l’a rejointe pour reprendre la culture des fruits rouges. Joël et sa femme continuent de donner des coups de main à leurs successeurs. « C’est un métier qui est tellement complexe : on est éleveur, vétérinaire, technicien, maçon, transformateur… Nous qui avons grandi à la ferme, nous avons beaucoup appris en regardant travailler nos parents. Pour des gens qui ne sont pas issus du monde agricole, tout ça ne s’apprend pas en six mois. »
Dans les années à venir, de nombreux agriculteurs vont se trouver confrontés à ce casse-tête. En 2020, 43 % des exploitants agricoles avaient plus de 55 ans. Qui va les remplacer ? Les agriculteurs, qui étaient 2,5 millions en 1955, n’étaient plus que 496 000 en 2020. Symptôme d’une agriculture de plus en plus concentrée et industrialisée, les fermes, de moins en moins nombreuses, ont grossi jusqu’à atteindre 69 hectares en moyenne en 2020, contre 55 hectares en 2010.
Lire aussi : La France a perdu 100 000 fermes en dix ans
Abiosol, qui œuvre depuis quinze ans à installer des agriculteurs bio en Île-de-France, a commencé il y a trois ans à accompagner les transmissions. « Des personnes qu’on a aidées à s’installer commencent à penser à la retraite. Il est important que leurs fermes soient reprises pour ne pas qu’elles repartent en agriculture conventionnelle [soit non bio] », explique à Reporterre Jade Jourdan, chargée de mission pour l’association. Or, « vendre sa ferme à l’agrandissement, c’est rapide et facile. La transmettre, beaucoup moins ».
Audrey Grégoire, accompagnatrice transmission pour l’association Initiatives paysannes dans les Hauts-de-France, a bien en tête la longue liste de tâches du futur cédant. « Dans l’idéal, il faut entreprendre les premières démarches au moins cinq ans avant de partir : réfléchir à ce qu’on a envie de transmettre, parler de son projet à sa famille et ses associés, prendre contact avec la Mutualité sociale agricole pour se renseigner sur ses droits à la retraite, faire estimer sa ferme », énumère-t-elle à Reporterre. Vient alors la recherche, potentiellement ardue, de celui ou celle qui reprendra le flambeau. Après, « c’est la dernière ligne droite : si on loue des terres, informer ses propriétaires qu’on a trouvé un repreneur ; se mettre d’accord sur ce qu’on transmet ou pas ; et enfin, demander sa retraite. »
« Rédiger une petite annonce de cession peut prendre des mois »
Chaque étape peut se révéler complexe. « Rédiger une petite annonce de cession peut prendre plusieurs mois, témoigne Jade Jourdan. Il faut sortir sa comptabilité pour savoir combien on vend via telle Amap et tel marché ; sortir le cadastre pour recenser les propriétaires à qui on loue – quinze en moyenne en Île-de-France – et se mettre d’accord avec toutes les parties… »
Au-delà de ces tracasseries administratives, la transmission peut être compromise pour tout un tas de raisons économiques – les mêmes qui rendent l’installation difficile. À mesure qu’elles grossissent, les fermes coûtent de plus en plus cher. « Entre 2000 et 2020, le capital immobilisé par ferme est passé de 173 000 à 275 000 euros. C’est le double de toute autre profession indépendante. En élevage laitier, des gens ont investi tout au long de leur carrière, parfois dans des robots de traite de plusieurs centaines de milliers d’euros, et veulent tout vendre d’un coup », expose à Reporterre Tanguy Martin, chargé de plaidoyer à Terre de liens. Les pensions agricoles sont si faibles – 800 euros en moyenne en 2020 – que les chefs d’exploitation ne peuvent pas se permettre de brader ce patrimoine.
Lire aussi : La réforme des retraites lèse aussi les agriculteurs
D’autant que psychologiquement, il n’est pas facile de refermer la porte sur le travail d’une vie. Amélie [1], maraîchère dans le Val-d’Oise, est sur le point de transmettre sa ferme à deux jeunes femmes qui portent un projet de restaurant adossé à un potager. « Le plus difficile, c’est le côté affectif. On laisse tout ce qu’on a fait, les arbres qui commencent à bien donner, la grange qu’on n’a pas eu le temps de transformer en lieu d’accueil… On a aussi un peu peur que le repreneur remette tout ça à plat. » Audrey Grégoire voit bien qu’il est compliqué pour certains des agriculteurs et agricultrices qu’elle accompagne de se projeter dans un après. « En agriculture, l’activité est très riche. Projet professionnel et projet de vie sont liés. Il peut être très difficile de s’imaginer à la retraite. »
Céder sa ferme... et donc déménager
Surtout si cela oblige à déménager, quand la maison fait partie intégrante de la ferme. Les époux Marjollet ont réussi à laisser sans trop de regrets leur maison à Nadège, parce qu’ils ont pu trouver une nouvelle habitation à leur goût. Sikko Cazemier, lui, cherche à transmettre sa ferme bio de Verneusses (Eure) où il élève soixante vaches laitières et cultive des céréales. S’il a bien conscience qu’il devra sans doute vendre sa maison, cela reste difficile à avaler. « C’est la maison familiale où sont nés et où on peut encore accueillir nos quatre enfants. On l’adore, on y tient beaucoup. On a fait des travaux dedans, elle est économe en énergie, bien isolée. Ça nous fait mal au cœur de la quitter », confie-t-il à Reporterre.
Les premiers contacts avec les repreneurs potentiels peuvent aussi être difficiles. « Il y a un fossé culturel évident entre des agriculteurs de 60 ans et des porteurs de projet en reconversion. Quand on était dans un schéma stable de transmission familiale depuis des générations, ça peut faire un choc de voir arriver, iPhone 12 en main, un bobo qui a fait du consulting en RSE [responsabilité sociale des entreprises] et arrive en post-burn out avec des idées plein la tête », résume avec humour Jade Jourdan.
Joël Marjollet voit bien que ses collègues sont nombreux à avoir du mal avec cette nouvelle génération qui n’est pas issue du monde agricole. « On entend que ce sont des rigolos, que ce n’est pas sérieux. C’est vraiment dommage, alors qu’on peut rencontrer des gens très intéressants, avec parfois des niveaux de formation bien supérieurs aux nôtres, comme des ingénieurs agronomes… », soupire-t-il.
« Ça nous fait mal au cœur de la quitter »
Des accompagnements existent pour aider les cédants à surmonter ces obstacles. Ils sont encadrés par le programme d’accompagnement à l’installation et à la transmission en agriculture (Aita), doté d’un budget annuel de 20 millions d’euros (pour la période 2019-2021) et décliné au niveau régional par des commissions et comités régionaux installation-transmission (Crit). Las, la transmission reste le parent pauvre de ce dispositif. « Sur cette enveloppe, le budget alloué aux cédants est de 1,2 million d’euros. Au niveau régional, aucun volet transmission n’est obligatoire ; en conséquence, quasiment aucune région ne les met en place, ou alors de manière très anecdotique », se désole Orlane Leu, chargée de l’installation transmission au réseau Civam.
Cela conduit à des inégalités importantes d’une région à l’autre. Exemple, le stage parrainage, outil précieux pour aider les cédants à tisser des liens solides avec un repreneur potentiel, n’existe ni en Île-de-France, ni dans les Hauts-de-France. « Nous sommes obligés de bricoler avec du salariat ou d’autres types de stages, mais rien qui permet cette dernière période de test et de montée en compétence », regrette Audrey Grégoire. D’autres mesures sont visiblement mal connues ou inadaptées : le répertoire départ-installation (RDI), piloté par les chambres d’agriculture, ne recensait que 2 641 annonces de cession à l’automne 2022 – un chiffre à rapporter aux quelque 21 000 départs de chefs d’exploitation par an.
Les petites exploitations sont les plus menacées
Aux côtés des chambres, le pôle inPact, auquel appartiennent le réseau Civam, Terre de liens, la Fadear… se mobilise aussi pour proposer des accompagnements ambitieux. Notamment pour les cédants de petites exploitations, celles-là même qui sont le plus menacées de disparition. « On n’aide pas seulement à remplir la déclaration d’intention de cesser l’activité. On propose un accompagnement global avec plusieurs acteurs », explique Orlane Leu. 2 000 cédants bénéficient chaque année de ces parcours.
Tous attendent du pacte et de la loi d’orientation agricole une véritable prise en main de cette question, avec par exemple des volets régionaux transmission obligatoires dans le cadre du programme d’accompagnement à l’installation et à la transmission en agriculture (Aita). Les premières mesures dévoilées en décembre 2023 ne suscitent guère d’enthousiasme. Orlane Leu résume : « Ce qui émerge est le renforcement d’un guichet unique, France service agriculture, au niveau de la chambre d’agriculture. Ce qui ne nous rassure pas, parce qu’on défend au contraire un pluralisme des parcours d’installation et de transmission. »