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EntretienAgriculture

« Agrandissement et agriculture de firme compromettent le renouvellement des générations »

Des solutions existent pour favoriser l'installation de paysans et éviter que les fermes partent à l'agrandissement une fois les agriculteurs partis en retraite.

Alors que les agriculteurs vieillissent et que l’agrobusiness accapare les terres, le chercheur Dominique Lataste considère que les transmissions de ferme devraient bénéficier d’un « soutien accru de la part des institutions ».

Dominique Lataste est psychosociologue et formateur au sein du cabinet de formation Autrement dit à Riorges (Loire) et chercheur associé à l’université Paul Valéry à Montpellier. Il travaille sur les questions de transmission des fermes depuis vingt ans.


Reporterre – En 2020, plus d’un quart des agriculteurs étaient âgés de plus de 60 ans. Ils disposaient de près de 20 % de la surface agricole utile. Si près de la retraite, les deux tiers d’entre eux n’avaient pas de visibilité sur l’avenir de leur exploitation. Quelles chances que ces fermes échappent ainsi à l’agrandissement ?

Dominique Lataste – 200 exploitations agricoles disparaissent chaque semaine. 100 000 ont disparu entre 2010 et 2020. En parallèle, le nombre de fermes de plus de 200 hectares a progressé de 45 % en dix ans.

C’est un cercle vicieux. Ce processus d’agrandissement prive les jeunes, notamment les « hors cadre familial » et parmi eux les « non issus du monde agricole », de la possibilité de s’installer. S’y ajoute le développement d’une agriculture de firme, qui détient aujourd’hui environ 15 % des exploitations et accapare les terres.

«  Il faut que les agriculteurs aient des espaces pour construire une nouvelle forme de transmission pour remplacer la transmission familiale.  » © Mathieu Génon / Reporterre

Cela contribue à compromettre le renouvellement des générations, avec 7 installations pour 10 départs. Dans ce contexte, la question de la transmission reste encore largement impensée. Une analyse des termes utilisés dans la presse professionnelle révèle une inflation du mot « installation » au détriment de « transmission ». Pourtant, sans transmission, les possibilités d’installation sont réduites.


Lors du recensement de 2020, seuls 20 % des exploitants déclaraient que leur ferme serait reprise par un membre de la famille. Le désir de transmettre reste-t-il présent, même si c’est hors cadre familial ?

Avant les années 1970, un enfant, souvent un fils, était sociologiquement désigné et acculturé au métier pour reprendre les rênes de l’exploitation familiale. Ensuite, et surtout à partir des années 1990, cette pratique a progressivement décliné. Les agriculteurs ont alors espéré qu’un enfant « s’autodésigne » pour prendre la relève. Ce changement entraîne beaucoup d’incertitude, ce qui peut les empêcher de se préparer à transmettre hors cadre familial.

Lire aussi : Partir à la retraite, le casse-tête des agriculteurs

Pour autant, lorsqu’ils constatent que la transmission familiale n’est pas possible, les cédants peuvent imaginer transmettre hors cadre familial pour ne pas être le « dernier maillon de la chaîne qui les relie à ceux qui les ont précédés ».


À quelles difficultés peuvent-ils alors être confrontés ?

Elles sont multiples. Économiques, d’abord. Par exemple, les faibles pensions de retraite peuvent les inciter à poursuivre leur activité. Du côté des repreneurs, le coût élevé d’une installation peut les dissuader.

D’autres obstacles sont souvent évoqués comme l’inadéquation entre les exploitations à transmettre et les projets des candidats à l’installation [qui voudraient se lancer en maraîchage alors que le cédant est éleveur par exemple]. Certains ont des préjugés sur certaines productions mais peuvent découvrir lors de stages un intérêt pour des activités auxquelles ils n’avaient pas pensé initialement.


Il y a aussi, écrivez-vous, des freins psychosociaux à la transmission de sa ferme.

Le cédant a ses propres aspirations, il s’identifie à sa ferme, la considérant comme une extension de lui-même. Une transmission-installation réussie permet au cédant et au repreneur de réaliser leurs objectifs, tout en assurant la pérennité de la ferme. Dans le cadre d’une étude que j’ai menée en 2022 auprès de 130 agriculteurs de plus de 55 ans, j’ai observé que 87 % d’entre eux souhaitaient que le repreneur maintienne l’activité existant sur la ferme, dont 23 % ne voulaient « aucun changement ». Ces chiffres illustrent ce que les cédants peuvent attendre d’un « repreneur idéal ». Les candidats à la reprise, souvent non issus du milieu agricole, imaginent également une ferme idéale qu’ils pourraient créer ex nihilo sans avoir affaire à un cédant et à son histoire.

Pour favoriser la transmission-reprise, je pense qu’il faudrait accompagner cédants et repreneurs dans l’assouplissement de leurs représentations afin qu’ils trouvent une zone de cohérence propice à des négociations fructueuses. Encore faut-il que des dispositifs d’accompagnement de ce type existent.


À cheval sur ces difficultés économiques et psychologiques, il y a la question de la maison...

Dans l’étude que j’ai mentionnée, 69 % des agriculteurs avaient leur maison dans le corps de ferme, 40 % estimaient qu’il serait difficile pour eux de quitter leur domicile. Peu d’entre eux ont envisagé une maison de remplacement. La maison semble être un impensé dans le contexte de la transmission hors cadre familial. Pour les agriculteurs, la maison ne représente pas simplement un lieu de résidence, mais plutôt un prolongement de soi qui englobe le vivant, le paysage et les voisins. C’est à la fois un espace de vie et de travail, support des traces de leur histoire de vie. La nécessité de quitter cette maison pour favoriser une installation peut être perçue comme un sacrifice. Peut-être devrait-il être compensé par un soutien accru de la part des institutions.


Quels outils existent côté cédants pour encourager et faciliter la transmission ?

Des actions sont financées par l’État via le dispositif d’accompagnement à l’installation-transmission en agriculture (Aita). Des formations abordent divers aspects tels que l’économie, l’administration, l’estimation de la valeur de la ferme, les droits à la retraite, etc.

Cependant, j’observe sur le terrain qu’il est difficile de mobiliser les cédants pour qu’ils participent à ces formations. Je pense qu’il faut les considérer comme une étape normale de vie d’une exploitation agricole. La transmission nécessite des compétences spécifiques et il serait pertinent qu’un cycle de formation soit automatiquement proposé aux cédants, à l’instar de celui proposé aux porteurs de projet souhaitant s’installer.

Comment aller plus loin ? Le pacte de renouvellement des générations en agriculture et la loi d’orientation agricole pourraient-ils donner un coup d’accélérateur ?

Il me semble essentiel de financer l’accompagnement des cédants n’ayant pas encore identifié de repreneur. Le gouvernement devrait aussi envisager la généralisation sur l’ensemble du territoire national de mesures ou d’actions pertinentes comme le contrat emploi formation installation (Cefi) destiné aux porteurs de projet hors cadre familial.

Enfin, il faudrait instaurer des programmes de tutorat pour la découverte d’exploitations, notamment dans le domaine de l’élevage et mettre en place des dispositifs de mentorat entre les futurs cédants et ceux qui ont réussi à transmettre.

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