Profs, ingénieurs, livreurs : ces paysans cumulent deux métiers
Antoine Hache est maraîcher au sein du collectif Commun Jardin, installé à Besançon depuis 2022. - © Raphaël Helle / Reporterre
Antoine Hache est maraîcher au sein du collectif Commun Jardin, installé à Besançon depuis 2022. - © Raphaël Helle / Reporterre
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Près de 1 agriculteur sur 5 exerce au moins une autre activité en plus de son métier de paysan. Un choix de vie pour certains, une nécessité économique pour d’autres.
Doubs et Saône-et-Loire, reportage
Dans son jardin de 4 000 m², Carole cultive des légumes, des plantes et des fruits, qu’elle transforme en condiments. Depuis janvier, cette éducatrice spécialisée reconvertie dans l’agriculture a repris un emploi à mi-temps. Installée en Saône-et-Loire il y a huit ans, cette maraîchère de 47 ans travaille aussi dans un centre d’accompagnement de personnes sans-abri. « Jusqu’en décembre, j’étais bénéficiaire du RSA [revenu de solidarité active] en parallèle de mon activité, qui ne me rémunérait pas à hauteur d’un salaire, explique-t-elle. Mais vivre du RSA n’était pas une fin en soi. »
Comme elle, selon la MSA (la Sécurité sociale agricole), près de 22 % des chefs d’exploitation ou d’entreprise agricole n’exercent pas cette profession à titre exclusif. Ce chiffre, qui a très légèrement augmenté au cours des quatre dernières années, n’inclut pas les agriculteurs non déclarés comme chefs d’exploitation — qu’ils soient salariés ou qu’ils aient un autre statut. Un peu plus de 1 agriculteur sur 5 se partage donc entre les champs et une autre activité.
C’est le cas de Thomas, 31 ans, qui, en plantant sa fourche dans un tas de fumier, énumère son planning de la semaine : « Aujourd’hui, je suis là ; demain, j’ai une réunion pour mon activité de coaching avec un groupe d’entrepreneurs créatifs ; et vendredi, un rendez-vous en tant que développeur web. »
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Deux jours par semaine, cet ex-ingénieur mécanique reconverti comme maraîcher depuis 2021 chausse ses bottes et arpente les allées du potager associatif Which Garden, en Saône-et-Loire également. Ses multiples activités lui garantissent un équilibre financier, et le préparent à un projet futur : une ferme où co-existeraient accueil, formations, restauration…
Contrainte économique
« Auparavant, il était normal de cumuler plusieurs activités, dont l’agriculture. C’est seulement dans les années 1960 qu’une part de la population s’est spécialisée, et est devenue agricultrice. Mais environ un quart de ces personnes ne se sont pas spécialisées, et cette part est restée relativement stable » , explique Marine Chaillard, doctorante en économie à l’Université catholique de Lille.
Grâce à une étude menée dans le Nord-Pas-de-Calais, Marine Chaillard, doctorante à l’université de Lille, a distingué plusieurs profils de paysans pluriactifs. Certains sont officiellement chefs d’exploitation, mais délèguent majoritairement voire totalement leur travail agricole, et passent peu de temps sur leur ferme : « Je suis juste chef d’exploitation […]. Je ne suis pas vraiment pluriactif car je ne suis pas vraiment agriculteur », résume l’un de ceux interrogés par la doctorante.
Chargés de la stratégie, de l’administratif, des itinéraires techniques, certains se rendent toutefois sur le terrain, quand leur activité tierce le leur permet, les week-ends, les soirs, ou lors de leurs congés. Et se font aider par des équipements technologiques ou par leur famille. L’aspect patrimonial apparaît alors souvent comme l’une des raisons d’une telle organisation : « Ce sont des personnes qui ne veulent pas céder l’exploitation familiale, mais qui n’ont pas forcément envie de devenir agricultrices », remarque Marine Chaillard.
Ces profils se distinguent donc de celui de Carole, Thomas et de bien d’autres. « 40 % des personnes qui s’installent en agriculture aujourd’hui sont pluriactives, et une part d’entre eux le restent », avance Marine Chaillard.
Lola Dubois, cofondatrice du site Slasheurs-Cueilleurs, confirme que la plupart des paysans pluriactifs qu’elle accompagne à travers sa structure sont en reconversion professionnelle ; mais leur approche de la pluriactivité n’est pas toujours la même : « Certains la voient de manière purement rémunératrice, et n’aiment pas leur activité tierce. D’autres ont vraiment besoin de cet équilibre, pour se reposer physiquement quand les enjeux agricoles sont trop intenses, ou encore pour garder une stabilité financière. »
Même s’il est difficile de quantifier les différentes situations, les motivations restent donc souvent économiques, d’autant plus lors d’une installation. « Cela m’a permis de me lancer progressivement », avance Isabelle. En 2021, lorsqu’elle s’est installée, à 35 ans, comme éleveuse de chèvres en Isère, elle a conservé son poste de veilleuse de nuit dans un foyer pour personnes handicapées, qu’elle occupait depuis 2011. « Durant les deux premières années, mon activité agricole était déficitaire, donc je ne pouvais pas me prélever un salaire. La double activité m’a permis de ne pas me mettre en péril financièrement », détaille-t-elle.
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En Essonne, grâce à un contrat d’appui au projet d’entreprise (Cape), Matthew a pu conserver un mi-temps en tant que professeur d’anglais à l’université, tout en testant la cressiculture. « J’ai pu me former pendant cinq ans sans pression financière », témoigne-t-il. « Les pluriactifs prélèvent moins de revenus sur leur exploitation que les autres agriculteurs, constate Marine Chaillard, une partie d’entre eux utilise ce revenu pour de l’épargne, ou de l’investissement. »
Ce système de financement peut compenser l’accès restreint aux aides à l’installation pour les doubles actifs — divisées par deux, voire davantage pour ceux n’ayant pas de diplôme agricole : « Si je n’avais pas eu une autre activité, j’aurais pu toucher 60 000 euros d’aides », calcule Anne-Fleur, 39 ans. Chargée d’études marketing pendant sept ans, elle s’est reconvertie dans le maraîchage en 2018, mais a continué de réaliser des missions dans son ancien secteur, « très rémunérateur », ce qui lui a permis de se passer des aides.
Le choix d’une double activité
Comme Isabelle et Matthew, Anne-Fleur souhaite cesser cette deuxième activité d’ici la fin de l’année. Mais pour d’autres, ce revenu s’avère indispensable, même après plusieurs années. Ou alors il le devient, comme l’illustre la situation de Carole. Mais l’argent n’est pas l’unique raison qui conduit des paysans à mener une double vie professionnelle. À Besançon, le collectif Commun Jardin, qui regroupe six maraîchers âgés de 33 à 61 ans, a ainsi fait de cette modalité un principe de leur projet.
Tous sont issus d’autres secteurs professionnels et ont conservé leur métier à côté : Gaëlle est aussi orthophoniste ; Antoine, coursier à vélo ; Thomas, ingénieur… Durant la semaine, chacun passe deux à trois journées sur le nouveau terrain que la mairie leur met à disposition, après trois ans dans un espace-test. « Sur l’année, on a presque l’équivalent de deux temps pleins, pour un peu plus de 1 hectare, résume Gaëlle. Quand on est ici, on n’est pas aussi crevés que quelqu’un qui y passerait 50 heures par semaine ! »
En combinant un travail physique avec une profession plus intellectuelle, elle a aussi l’impression de pouvoir « s’aérer ». « J’adore mon métier d’orthophoniste, mais je n’ai pas envie de faire la même chose toute la semaine ! » En continuant à donner ses cours, Matthew a aussi pu combler la solitude qu’implique souvent l’agriculture, « en gardant des contacts avec les collègues et les étudiants ».
En outre, les compétences des deux métiers peuvent parfois se croiser : « Quand on a eu un boulot dans l’industrie ou les services, on est outillés pour remplir des papiers administratifs, construire une stratégie, résoudre les problèmes au sein des équipes, gérer une réunion », liste Anne-Fleur.
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Le cumul d’activités n’est toutefois pas de tout repos. « Quand je travaille de nuit, je rentre à 8 heures pour la traite, c’est éprouvant physiquement, raconte Isabelle. Si je n’avais pas cette autre activité, je pourrais commencer et finir plus tôt », remarque-t-elle. Autant que physique, la fatigue est aussi mentale : gérer deux activités, donc deux organisations, requiert une organisation chronométrée, décrit Carole : « En ce moment, je vais dans les bois à 7 heures pour récolter la sève de bouleau, puis je pars pour 9 heures dans le centre où je travaille, et quand je rentre après 17 heures, je prépare mes emballages pour le conditionnement. »
« Sur l’année, on a presque l’équivalent de deux temps pleins »
Ces contraintes supposent une compréhension de la part des employeurs : un emploi du temps concentré sur quelques jours de la semaine, un mi-temps annualisé, des congés durant les périodes les plus denses… La question du statut à adopter peut aussi devenir un casse-tête.
« Les institutions agricoles n’adoptent pas de politique spécifique aux doubles actifs, ils ne sont pas considérés », estime Marine Chaillard. Ce qui peut aussi se traduire par un sentiment d’illégitimité. Pourtant, pour la chercheuse, « les doubles actifs doivent trouver leur place dans le milieu agricole. Ils amènent de l’innovation, et du lien avec le reste de la société ».
Pour Lola Dubois, cette modalité d’exercice de l’agriculture apparaît « comme une piste à la problématique du renouvellement des générations de paysans », quand près de 60 % des agriculteurs pourraient partir à la retraite d’ici dix ans. À condition toutefois que ce choix ne soit pas uniquement contraint par une trop faible rémunération dans le secteur agricole, et qu’il ne soit pas source d’une surcharge de travail.