Revoir « 2001 l’odyssée de l’espace », un songe sur le destin de l’humanité

Durée de lecture : 6 minutes

18 juin 2015 / Patrice Lanoy (Reporterre)

La version « concert » de 2001, l’odyssée de l’espace, donnée le 30 mai 2015 à la Philarmonie de Paris, propose une lecture métaphorique du chef-d’œuvre de Kubrick.« Il n’est pas inhumain de chercher au-delà des horizons. Mais il serait idiot de chercher en oubliant un instant qui nous sommes. »


La Nasa a fêté récemment le cinquantième anniversaire de la première « marche dans l’espace », cest-à-dire la première sortie d’un astronaute hors de son engin spatial : il s’agissait d’Ed White, le 3 juin 1965. Astronaute « étasunien », oublie-t-on de préciser par là-bas. Car dans la dangereuse course à l’espace qui occupait en ces années-là Etats-Unis (White mourut en 1967 dans l’incendie de la capsule Apollo 1) et URSS, c’est le russe Alexeï Leonov qui remporta la manche. Quelques semaines plus tôt, le 18 mars 1965, il fut le tout premier homme à s’extirper d’une machine placée en orbite. Pour toute une génération, l’image de Leonov flottant devant la Terre devint une icône de la marche vers le progrès.

Ce que l’on ignorait alors, et que Leonov révélera des années plus tard, c’est qu’il rencontra d’énormes difficultés à retourner à bord. Dans le vide sa combinaison s’était dilatée, rendant ses mouvements presque impossibles. Il dut improviser et se battre avec le sas durant de longues minutes avant se sauver sa peau. Ensuite, l’équipage de Voskhod 2 rentra dans l’atmosphère de façon acrobatique, atterrissant loin de la zone prévue, les cosmonautes devant passer la nuit dans une forêt « peuplée de loups », selon les versions romantiques.

Le rêve d’une conquête de l’espace était en marche. Les machines allaient nous libérer de la planète comme les caravelles de Colomb avaient libéré l’Européen de son continent. Réalisé par Stanley Kubrick, le film 2001 : l’Odyssée de l’espace sortait en 1968, avant même le premier pas sur la Lune, et donnait le ton : l’avenir de l’humanité pointait vers le grand large des étoiles.

L’avenir ? Mais lequel ?

Au premier regard, ce scénario écrit par Kubrick et Arthur C. Clarke est une sorte de space-opéra en quatre actes consacré à... Diable sait-on à quoi au juste est consacré ce fleuve allégorique ? Tout ce que l’on semble pouvoir en dire, c’est qu’à différentes époques de l’histoire humaine, comme soudain dressés à notre intention, de mystérieux mégalithes apparaissent.

Ouverture du film. L’aube de l’humanité. La première structure apparait, plantée entre rocs et désert. Dans ce chaos de roches et de couleurs, sa géométrie parfaite, sa noirceur sans faille, sont un point d’interrogation. Des hominidés hirsutes s’effraient, s’approchent, reniflent. Puis découvrent l’usage d’un fémur en gourdin, reprennent de plus belle leurs chasses et disputes, mais cette fois fracassant avec la force toute nouvelle de l’outil les crânes de leurs proies ou des humains des clans rivaux.

Quelques centaines de milliers d’années plus tard. Sur la Lune. Des cosmonautes en scaphandres élégants palpent un autre mégalithe : il a été découvert au fond d’un cratère. Toujours aucun message. Mais ce qui saute aux yeux, cette fois, ce sont ces humains entourés de machines, vaisseaux, stations spatiales, robots, outils de communication. Malgré tout cet attirail, ils se trouvent aussi démunis et inquiets que leurs ancêtres de la savane, ils ne comprennent pas davantage que les hominidés. Mais eux le dissimulent. Ils se prennent en photo devant le mégalithe. Et font mine de savoir à force de grands discours.

Troisième étape, cette fois en 2001 (ce qui semblait loin en 1968 !). Une mission spatiale exploratoire est lancée vers la planète Jupiter. Tel un phare, le signal radio d’un autre mégalithe attire par là-bas les astronautes. Mais durant le voyage, à bord du vaisseau se noue un drame. HAL, l’ordinateur du bord (dont le nom est formé des lettres IBM décalées d’un rang) se met à tuer un à un les membres de l’équipage comme on écraserait des mouches. Unique survivant, l’astronaute Bowman parvient de justesse à retourner à bord du vaisseau Discovery, puis à s’approcher de la machine devenue plus folle qu’un humain. Et voici qu’HAL chantonne son dernier couplet, tandis que Bowman déconnecte les circuits contaminés par le doute et le mensonge. A ce moment, l’astronaute découvre que la véritable mission de l’expédition avait été dissimulée à l’équipage, mais pas à la machine...

Enfin, dans un quatrième acte psychédélique, Bowman quitte le vaisseau, plonge vers Jupiter, se retrouve cerné de lumières, de tunnels, de mobilier Louis XVI, et chaque fois que quelque chose l’interpelle, qu’il se penche vers un nouveau mystère, il ne découvre que lui-même.

Lecture musicale et métaphorique

Kubrick semble demander ce que désirent ces hommes en quête d’excitation et de nouveauté. Pourquoi partent-ils affronter les plus profonds mystères ? Le récit en surface de 2001 propose la réponse d’une civilisation extra-terrestre, d’une « autre intelligence » que nous pourrions découvrir.

Dans la version « concert » du film, donnée le 30 mai 2015 à la Philharmonie de Paris, la présence vivante de la musique du film propose une lecture autrement métaphorique.

La structure musicale souligne le fait que les apparitions de mégalithes coïncident avec les découvertes, les ruptures de savoir. Ils deviennent des marqueurs des révolutions de la connaissance. Des bornes noires et symboliques qui marquent les changements de paradigmes, les rivages incertains et périlleux que nous abordons lorsque des découvertes nous dotent de pouvoirs accrus. André de Ridder à la baguette de l’Orchestre de Paris, avec le soutien du Choeur Accentus, ponctue parfaitement ce premier indice.

Le thème d’Ainsi parlait Zarathoustra de Richard Strauss lève le rideau avec fracas. Et l’on entend les propos de l’ermite de l’œuvre phare de Nietzsche, sortant de sa méditation, clamant que si Dieu est mort, l’homme « surhumain » doit apprendre d’urgence à trouver sa place. Surhumain signifiant que l’on doit se civiliser, apprendre à se conduire face à toute cette puissance. Et que ne pas le faire serait signer sa perte.

L’arrivée du premier mégalithe coïncide avec la découverte du premier outil. Marteau, mais aussi massue. A la musique brutale de Richard Strauss succède soudain la danse peignée : Le beau Danube bleu. Fondu enchaîné. Dans un ciel serein valse une station spatiale comme à l’instant d’avant tournoyait en l’air le gourdin primitif. Le monde moderne, celui de la conquête sophistiquée et calme, aurait circonscrit l’incendie qui menaçait les âmes. Nouveau mégalithe. Les modernes machines sont superbes et sages. Elles dansent comme leurs maîtres et leur offrent la puissance du monde.

Quelques scènes plus tard, une machine nommée HAL décidera d’exterminer tous ceux qui sont à sa portée. Sans colère. Une parfaite logique, deux doigts de crainte et une totale étrangeté au monde humain. Il n’est pas inhumain de chercher au-delà des horizons. Mais il serait idiot de chercher en oubliant un instant qui nous sommes.



Source : Patrice Lanoy pour Reporterre

Photo :
. navette : Wikimedia (CC)

THEMATIQUE    Culture et idées
20 septembre 2019
Les simulations françaises décrivent un avenir catastrophique
Info
20 septembre 2019
Philippe Martinez : « Avec les écologistes, on se parle ; ce n’était pas le cas avant »
Entretien
25 juillet 2019
Éradiquer les punaises de lit, une véritable guerre des nerfs
Enquête


Sur les mêmes thèmes       Culture et idées