Saut de puce ou long voyage : d’où viennent les habits de friperies ?

Durée de lecture : 8 minutes

20 janvier 2021 / Justine Guitton-Boussion et Anne Speltz (Reporterre)



Balles de vêtements acheminées par bateau depuis les États-Unis, pièces chinées chez des particuliers ou issues de dons... Avant d’atterrir en friperies, les habits de seconde main sont collectés, triés, dispatchés. Bref, ils voyagent. Reporterre retrace leur trajet. Alors, écolos les friperies ?

Les friperies sont chargées d’histoires. Dans ces boutiques, que l’on soit à Paris, Marseille ou Nantes, règne toujours une odeur particulière, un parfum de souvenirs. Certains vêtements ont l’âge de nos grands-parents, d’autres ont été fabriqués il y a moins d’un an, portés et aussitôt abandonnés.

Depuis plusieurs années, les professionnels de la mode constatent un « boom » de la seconde main, en ligne (grâce à des plateformes comme Vinted ou Leboncoin) comme en boutique. En 2019, selon une étude de l’Institut français de la mode, 40 % des Français ont acheté au moins un vêtement ou un accessoire d’occasion.

Cette pratique n’est plus réservée à une classe sociale particulière. « Nous avons toutes sortes de clients, des jeunes, des personnes âgées, des stylistes, des costumiers », observe Maïssa Guerrida, responsable des friperies Guerrisol de toute la région parisienne. « Ils viennent pour la qualité et les prix qu’on trouve ici. »

Outre le coût, une autre raison est de plus en plus avancée : l’écologie. D’après les fripiers, ce sont « des jeunes, souvent », qui leur en parlent. Des jeunes qui ne veulent plus consommer de vêtements neufs, en raison des conséquences de leur fabrication sur les ressources naturelles. Ils se tournent donc vers les friperies, sans nécessairement se poser davantage de questions. Mais que savons-nous de ces pulls en laine, entassés négligemment par dizaines dans des bacs « Tout à deux euros » ? Connaissons-nous leur origine, le trajet qu’ils ont parcouru avant d’arriver dans nos mains ? Faisons le point.

Les clients s’intéressent au prix et à la qualité, et non à l’origine des vêtements

Commençons par le commencement : comment se fournissent les friperies. Chacune a sa manière de sélectionner les pièces. Certaines passent par des particuliers, grâce à un système de dépôt-vente. « Les clients prennent rendez-vous, et on leur achète certains de leurs vêtements, explique Monein, vendeuse de la boutique Chinemachine, dans le 18e arrondissement de Paris. On choisit du vintage, des vêtements de designers, des pièces originales. »

À Chinemachine, les vêtements sont achetés directement aux particuliers : « On choisit du vintage, des vêtements de designers, des pièces originales. »

Au cours de la discussion, les vendeuses apprennent parfois que tel pantalon a été acheté à l’étranger lors d’un voyage, ou que tel foulard a été donné par une aïeule. Mais l’origine des pièces n’est pas une condition de sélection pour le magasin : « On privilégie surtout la qualité. » Ce n’est pas un critère non plus pour les clients. « Les plus jeunes recherchent de la seconde main, ils savent qu’on achète d’anciens vêtements à des particuliers et ça leur suffit », poursuit Monein.

D’autres fripiers préfèrent parcourir des kilomètres pour dénicher eux-mêmes la perle rare. Ainsi, quelques rues plus loin, Patrick Lambert, propriétaire de la boutique Marchand d’habits, propose « uniquement de l’ancien » à ses clients. Brocantes, déballages, ventes aux enchères, usines de différents pays : les provenances sont aussi variées que les vêtements qu’on trouve dans ce petit magasin – des pulls des années 60 en passant par des robes du XIXe siècle. Tous sont choisis un par un, avec soin.

Patrick Lambert possède la boutique Marchand d’habits depuis huit ans. Chaque pièce qui y est proposée est soigneusement choisie, chinée dans des brocantes, des ventes aux enchères ou des usines.

Mais ses clients accordent là encore peu d’importance à l’origine de l’habit. « Ce qui les intéresse, c’est la qualité, la matière, remarque Patrick Lambert. C’est de savoir si une veste a été faite par un tailleur ou industriellement, par exemple. »

Des habits venus des quatre coins du monde

Dans le même quartier, le magasin By Flowers propose lui aussi des vêtements choisis à la pièce. Des portants de chemises colorées et de fourrures imposantes remplissent le tout petit espace. Des dizaines de vestes très seventies pendent du plafond et entourent Henri, le cogérant du lieu.

« Pour sélectionner les habits, je suis le plus souvent accompagné par une collègue. On ouvre les balles de vêtements de nos fournisseurs, on fouille parmi le stock », indique-t-il. Parmi ces fournisseurs, certains achètent du stock dans toute l’Europe, ou encore au Canada. Les marchandises sont acheminées depuis ces pays par bateau.

« C’est largement plus écologique de s’habiller en friperie que d’acheter du neuf », estime Henri, cogérant de la boutique By Flowers.

« Même s’il y a une empreinte environnementale lorsqu’on fait venir certains vêtements d’Amérique, c’est tout de même largement plus écologique de s’habiller en friperie que d’acheter du neuf, estime Henri. Il y a déjà tellement de vêtements qui existent ! »

Certaines enseignes de friperies plus grandes, plutôt que de sélectionner à la pièce, préfèrent acheter des gros stocks à leurs fournisseurs. C’est par exemple le cas des mythiques magasins Guerrisol – connus pour leur foisonnement de choix et leurs prix cassés —, ou encore les enseignes du groupe Eureka Fripe.

« On va chercher des vêtements dans une quinzaine d’usines du monde entier, réparties sur les cinq continents », dit Éric Rey, directeur Retail du groupe. Une jupe chinée dans une boutique Kilo Shop à Paris peut donc provenir d’Australie. « Je pense qu’il ne faut pas chercher la petite bête, poursuit le directeur. Il vaudrait mieux brûler les vêtements déjà portés sous prétexte que les acheminer en bateau alourdirait leur empreinte carbone ? »

Plus de 46.000 points de collecte de vêtements en France

Selon Éric Rey, l’important n’est pas de regarder systématiquement l’origine des pièces, mais plutôt de réfléchir à notre consommation : « Avons-nous besoin d’autant de vêtements ?, s’interroge-t-il. Aujourd’hui, j’estime que cinq paires de jeans, cinq ou six pulls, deux ou trois manteaux, ça me suffit. Je pense qu’il faut jouer sur l’aspect gaspillage plus que sur l’origine des vêtements. »

Les mythiques magasins Guerrisol, connus pour leur foisonnement de choix et leurs prix cassés, achètent des gros stocks à leurs fournisseurs.

En France, pour éviter le gaspillage justement, il existe plus de 46.000 points d’apport où déposer d’anciens vêtements dont on ne veut plus — la carte est disponible ici. Le service de collecte et de tri de ces textiles est effectué par des associations et des opérateurs indépendants, le tout coordonné par l’écoorganisme Refashion (anciennement appelé Eco TLC).

Si vous déposez un pull dans un conteneur dédié, il sera collecté puis envoyé à un centre de tri conventionné. En 2019, 63 opérateurs de tri étaient conventionnés par Refashion, dont 49 en France. Les salariés de ce centre décideront alors de l’avenir du pull : la réutilisation (revente dans une boutique associative ou une friperie) ou le recyclage (effilochage pour en faire des chiffons par exemple). En 2019, sur 196.054 tonnes de textiles triés, 57,8 % ont été réutilisés et 33,5 % ont été recyclés.

Toutefois, parmi les vêtements réutilisés, seulement 5 % ont été revendus en France. « Certains textiles ne sont pas vendus chez nous parce que nous n’avons pas de marché intéressé, en France ou en Europe, précise Sandra Baldini, directrice marketing et communication de Refashion. Il y a toute une partie de vêtements qui sont envoyés et revendus en Afrique. » De même, la jupe australienne retrouvée dans une friperie parisienne a aussi été déposée dans un conteneur, en Australie, a été triée et revendue à une usine, dans laquelle s’est fourni la boutique française.

En 2019, sur 196.054 textiles triés, 57,8% ont été réutilisés et 33,5% ont été recyclés.

Pour les professionnels du secteur, ces transports de vêtements sont nécessaires à la filière. « C’est une erreur stratégique d’imaginer la collecte et le tri des textiles de façon locale », estime Jean-Mayeul Bourgeois, cogérant de l’entreprise Gebetex Tri Normandie, un des opérateurs de tri conventionnés par Refashion. D’après lui, les Français ne s’habillent pas de la même façon à Marseille, Strasbourg ou Brest ; et les individus ne choisissent pas les mêmes vêtements en France, aux Pays-Bas ou aux États-Unis. « Si on veut avoir un produit cohérent en sortie d’usine de tri, un panel de produits différents, il faut faire entrer des produits de différentes origines dans le centre de tri », résume-t-il. Et donc accepter que certains produits viennent d’un peu plus loin.

À chacun de faire son choix parmi les différents modèles de boutiques de seconde main. Mais attention à ne pas dissocier cette démarche écologique d’une action politique, prévient Nayla Ajaltouni, coordinatrice du collectif Éthique sur l’étiquette. « Le choix des consommateurs est important, mais malheureusement ce ne sera pas suffisant si on n’impose pas des changements de nos modes de production, affirme-t-elle. Il faut prendre le mal à l’origine : on a laissé proliféré des modèles de production low cost extrêmement coûteux pour les travailleurs et la planète. Pour voir un changement, il faut passer par des lois. »





Lire aussi : De la « fast fashion » à la mode éthique, le secteur du textile se rêve plus vertueux

  • Source : Justine Guitton-Boussion pour Reporterre
  • Photos : © Anne Speltz/Reporterre
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