Sauver les baleines ou les pêcheurs de homards ? Le dilemme du Canada
Il ne reste que quelque 350 baleines noires dans l'Atlantique nord. - Flickr/ CC BY-NC-ND 2.0 Deed/FWC Fish and Wildlife Research Institute
Il ne reste que quelque 350 baleines noires dans l'Atlantique nord. - Flickr/ CC BY-NC-ND 2.0 Deed/FWC Fish and Wildlife Research Institute
Une baleine noire a été vue au Canada, qui a du coup fermé la zone de pêche concernée pendant une journée. Le secteur, qui en souffre, s’interroge : le Canada préfère-t-il sauver l’espèce plutôt que les pêcheurs ?
Montréal (Canada), correspondance
Dans l’Atlantique nord, il reste un peu plus de 350 baleines noires (Eubalaena glacialis, contre près de 500 il y a quinze ans), dont moins d’une centaine de femelles reproductrices. On reconnaît ces reines des océans - aussi appelées baleines franches - grâce à leur corps entièrement noir, nageoires en pagaies, et bouche très arquée, qui leur donne l’air de n’être guère impressionnées par ce qui les entoure. En anglais, on les appelle les « right whales » (les bonnes baleines). Pourquoi ? Parce qu’elles étaient les bonnes baleines à chasser, puisqu’elles nagent très lentement…
Dire que l’espèce est en péril est un doux euphémisme. Chaque apparition de l’une d’elles est guettée. Alors, quand un spécimen est observé dans le golfe du Saint-Laurent, le Canada n’hésite pas : la pêche au homard est suspendue à cet endroit. Le 22 mai, le gouvernement a ainsi fermé la zone où l’une d’elles avait été aperçue le 17 mai, afin d’éviter qu’elle ne soit blessée par des bateaux ou leurs lignes.
Blessées par les engins de pêche
Chaque année, des baleines se prennent dans des filets et en ressortent blessées. Trente-deux baleines noires ont ainsi été meurtries en 2023, dont une trentaine qui s’était empêtrée dans du matériel de pêche, d’après l’aquarium de Nouvelle-Angleterre. Des études montrent d’ailleurs que les baleines noires mesurent en moyenne 1 mètre de moins que dans les années 1980, en partie puisqu’elles traînent malgré elles des filets de pêche pendant des mois, ce qui retarde leur croissance.
Mais les fermetures de zones de pêche pour protéger la baleine mettent à genoux l’industrie, selon le président de l’Union des pêcheurs des maritimes, Réjean Comeau. « Notre saison dure huit semaines. Un jour sans pêche, c’est 10 000 dollars de moins. Pour les jeunes qui ont de gros emprunts à rembourser, c’est terrible. Et on sait que ça va se reproduire. »
Il en veut à Ottawa d’avoir fermé la zone sans avoir écouté les pêcheurs. Selon eux, la baleine avait été aperçue à une profondeur assez importante pour ne pas empêcher la pêche au homard. « La ministre n’a pas voulu s’asseoir avec nous pour en parler. Nous non plus, on ne veut pas que les baleines souffrent. Ce n’est pas nous qui décimons le troupeau, mais c’est nous qu’on blâme ! » Le gouvernement, étouffé par la pression d’une industrie de la pêche qui pèse 8 milliards de dollars d’exportation, a fini par céder et les pêcheurs ont pu reprendre leurs activités un jour plus tard, le 23 mai.
Et la baleine ? Elle n’a pas été revue pour l’instant, d’après le ministère des Pêches et Océans. Une autre a été aperçue quelques jours plus tôt également dans le golfe du Saint-Laurent. Elle était empêtrée dans des filets de pêche. « Elle a été sauvée, mais c’est la cinquième fois qu’elle se retrouve prise ainsi. Les séquelles peuvent être immenses », dit Kim Elmslie, directrice de campagne à l’organisme de protection des mers Océans Canada.
Pour autant, le gouvernement ne reste pas les bras croisés, selon elle. « Ils sont en retard sur la stratégie de protection de ces baleines, qui doit sortir depuis longtemps, mais on ne peut pas dire qu’ils ne font rien. » Entre 2017 et 2019, vingt-et-une baleines noires sont mortes dans le golfe du Saint-Laurent. Depuis, des mesures ont été prises.
L’observation d’un spécimen suspend désormais la pêche dans une zone de 2 000 km2 pour les engins fixes qui ne sont pas surveillés, comme les casiers à crabes ou homards, pendant quinze jours. Si une baleine noire est revue dans une zone fermée entre les jours 9 et 15, la fermeture s’applique sur toute la saison de la pêche. Ottawa a aussi lancé des projets pilotes avec des engins de pêche au homard sans corde que les pêcheurs peuvent tester, pour empêcher les blessures des baleines.
« Qu’elle aille au diable, la baleine... »
La crise vécue entre Ottawa et les pêcheurs risque de se reproduire, tant la baleine noire s’aventure de plus en plus dans le golfe du Saint-Laurent. Le réchauffement climatique la pousserait à y migrer, en raison notamment d’une baisse du nombre de copépodes, des petits crustacés constituant son péché gourmand, dans le golfe du Maine.
Réjean Comeau veut bien faire de la place aux baleines noires dans le golfe, mais défend son industrie avant tout. « La péninsule acadienne, sans la pêche, il n’y a plus rien. C’est la seule économie. Les familles se retrouveront à la rue. Faut-il sauver les familles ou la baleine ? Il y en a qui disent : “Qu’elle aille au diable, la baleine...”. »
Kim Elmslie ne remet toutefois pas en cause la douleur des pêcheurs et leur bonne volonté. « Il y a une équipe de sauvetage de baleines, la Campobello Whale Rescue Team, dont beaucoup de membres sont des pêcheurs. Ils viennent les aider à se défaire des filets. » Mais elle estime que les fermetures des zones de pêche sont inéluctables, faute de mieux. « Je comprends leur frustration et j’ai plein d’empathie. Avant, on ne voyait pas les baleines ici, et les changements climatiques les amènent dans un paradis de la pêche. C’est la tempête parfaite pour que la frustration monte chez les pêcheurs ! Mais on parle de baleines noires, il n’y en a presque plus. Il faut faire tout ce qu’on peut pour les protéger. »