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Reportage — Santé

Scandale du chlordécone : aux Antilles, « le parcours du combattant » des malades

En raison du chlordécone, le Guadeloupéen Tiburce Cléon a été opéré d’un cancer de la prostate en 2021.

En Guadeloupe et en Martinique, les malades du chlordécone ont des difficultés à se faire indemniser auprès du fonds dédié ouvert fin 2021. Une double peine alors qu’une plainte contre l’utilisation de ce pesticide utilisé dans les bananeraies pourrait aboutir à un non-lieu.

Capesterre-Belle-Eau (Guadeloupe), reportage

Sa cicatrice au ventre est équivoque. Peut-être peste-t-elle aussi contre le pesticide. Sous le soleil de Capesterre-Belle-Eau, dans le sud-est de la Guadeloupe, Élin Jaffard détaille sa ventriloquie involontaire. « Je suis diminué depuis l’opération, je ne peux même pas soulever plus de 15 kilos. J’ai des douleurs, et ma cicatrice au ventre gonfle de temps en temps. Ça ronfle, comme s’il y avait de l’air. Quand c’est calme, quelqu’un assis à côté de moi peut l’entendre », dit l’ancien ouvrier agricole de 56 ans. L’homme aux lunettes noires a été opéré d’un cancer de la prostate en 2019. Comme Tiburce Cléon, approchant les 67 ans, ouvrier de bananeraies de 1972 à 2020 dans la plantation Maleneck au lieu-dit Saint-Denis. Et opéré de ce même cancer l’année passée. Une pathologie qui touche sévèrement les Antilles.

Avec 227,2 cas sur 100 000 hommes chaque année, la Martinique détient le « record » du monde de cancer de la prostate selon une étude publiée dans la revue International Journal of Cancer en 2019. Les chiffres de la Guadeloupe sont proches. Pour les deux travailleurs, le responsable de leur cancer est le chlordécone. « Et les coupables sont les patrons qui l’ont acheté, et l’État qui l’a autorisé », disent-ils.

Bananier en Guadeloupe, en 2011. Wikimedia Commons/CC BY-SA 4.0/Asram

Ce pesticide a été utilisé massivement dans les plantations de bananes antillaises entre 1972 et 1993, vanté par les producteurs de bananes comme le tueur du charançon, insecte qui détruisait les cultures. Interdit dès 1990 en métropole, le produit a continué d’être utilisé aux Antilles du fait de deux dérogations successives émises par le ministère de l’Agriculture.

Le 22 décembre dernier, Élin Jaffard et Tiburce Cléon ont appris la nouvelle : un décret publié au Journal officiel reconnaît désormais comme maladie professionnelle les cancers de la prostate liés à l’exposition aux pesticides dans le cadre du travail. Accompagnés par la CGT Guadeloupe (CGTG), les deux hommes ont envoyé sans enthousiasme leur dossier début janvier, sans trop y croire. « Quand j’ai entendu ça, j’ai pas sauté de joie, précise Élin Jaffard. Cette annonce, c’est pour calmer notre colère. »

Élin Jaffard a été opéré d’un cancer de la prostate en 2019. © Romuald Gadegbeku/Reporterre

« Je me suis évanoui trois fois »

Ce matin-là, les deux hommes voient la pluie chaude relayer le soleil. « Dans les plantations à l’époque, le chlordécone te suivait avec les éléments », se souvient Tiburce Cléon. Après le crachin, ils le respiraient dans l’air humide. Pendant le désherbage au soleil, c’étaient les vapeurs qui cognaient. Et lors du transport des régimes de bananes, même à 50 mètres de la terre épandue, le vent donnait sa gifle chlordéconée.

« Je me suis évanoui trois fois en mettant ce produit. Certains vomissaient. Les patrons ne nous ont jamais expliqué ce qu’on risquait avec le chlordécone. Gants, masques... c’était même à nous d’acheter nos protections. Un jour, j’ai vu des oiseaux morts sur la parcelle ; là, j’ai compris que c’était dangereux », raconte Élin Jaffard. L’ouvrier agricole a travaillé trente ans dans la banane, de 1988 à 2018, dans la plantation de Blondinière. Licencié pour un différend avec son employeur, il a au moins été exposé au pesticide jusqu’en 1993 (l’année de son interdiction). Lui affirme que le produit a continué à être utilisé bien après cette date.

« Tout prend du temps »

Si le décret précise qu’il faut avoir travaillé au moins dix ans au contact du chlordécone, et que moins de quarante ans se soient écoulés entre la dernière exposition et le diagnostic du cancer de la prostate, les exposés de moins de dix ans peuvent tout de même faire la demande auprès d’une commission régionale.

Tiburce Cléon a débuté comme ouvrier en 1972. Âgé de 16 ans, il est vite baptisé au Curlone (le nom commercial du chlordécone), mis en circulation cette année-là. Aujourd’hui devenu grand-père, il remplit toutes les « conditions » exigées par le décret. Élin Jaffard s’attend à batailler pour ses indemnités : « Tout prend du temps. Même si mon dossier est validé, on ne va pas m’appeler pour me dire “M. Jaffard, apportez-moi un RIB.” Je suis prêt pour ça. »

« Certains ne se font même pas soigner »

« Tu portes des couches, toi ? demande M. Cléon.
— Non, répond M. Jaffard.
— Pendant cinq mois après mon opération, j’ai dû en porter, moi. La prostate, ça te met comme un bébé. C’est pour ça que peu de gens en parlent ici », continue M. Cléon.

Incontinence, troubles de l’érection : l’ablation de la prostate change la vie des malades. Avec plusieurs visites mensuelles à l’hôpital, Tiburce Cléon poursuit encore sa rééducation. « C’est une maladie qui touche la virilité, l’intimité, les hommes dans leur foyer. Donc, bien qu’elle soit très présente, elle reste taboue. Certains ne se font même pas soigner », regrette Annick Hery, syndicaliste à la CGTG.

« Maintenant, il faut que quelqu’un paye »

Sans ses deux grands frères morts d’un cancer, Élin Jaffard ne sait pas s’il aurait entrepris les démarches ni réclamé ces indemnités. « Mes deux frères ont travaillé dans la banane. L’un a eu un cancer du pancréas, le deuxième, un cancer à l’estomac. C’était il y a une quinzaine d’années. Moi, j’ai pu me faire soigner à temps. Maintenant, il faut que quelqu’un paye. Beaucoup d’anciens ouvriers sont déjà morts, et ne pourront jamais faire reconnaître le fait qu’ils ont été empoisonnés. »

Si les dossiers de Tiburce Cléon et Élin Jaffard sont déjà partis, un grand nombre de malades connaissent des démarches encore plus fastidieuses. Dues, notamment, au manque d’information.

Un bananier en face du cimetière de Gourbeyre, en Guadeloupe, en 2005. Flickr/CC BY 2.0/Daniel Jolivet

« Ce sera le parcours du combattant »

Son cabinet d’avocat a été contacté par plusieurs anciens travailleurs des bananeraies afin de monter des dossiers d’indemnisation : « Ce décret, c’est la reconnaissance que ce que l’on dit depuis des années, Guadeloupéens et Martiniquais, est vrai, affirme Me Harry Durimel, maire vert de Pointe-à-Pitre, qui en tant qu’avocat a porté plainte contre X en 2006 pour l’empoisonnement des Antilles au chlordécone. Mais ce sera le parcours du combattant pour obtenir les indemnisations. »

Les juges d’instruction du pôle santé publique du tribunal judiciaire de Paris ont notifié ce 25 mars la fin des investigations aux associations guadeloupéennes et martiniquaises au sujet de cette plainte. Les magistrates ont annoncé leur intention de clore le dossier sans prononcer de mise en examen, l’orientant vers un non-lieu. Harry Durimel ne compte pas en rester là : « Nous avons deux mois pour demander de nouvelles investigations. Nous pouvons encore utiliser plusieurs recours. Ce n’est qu’un effet d’annonce, ce n’est pas terminé. »

L’antenne antillaise de l’association Phyto-Victimes a envoyé une cinquantaine de dossiers de victimes potentielles. Pixnio/CC0

Début janvier, l’association Phyto-Victimes a ouvert son antenne antillaise en Martinique. Celle-ci est en partie financée par l’État, dans le cadre du plan chlordécone IV lancé l’an passé. L’association aide les potentiels indemnisés à constituer leur dossier. Véronique Devonin, seule chargée de mission aux Antilles, se démène : « Certains documents sont difficiles à obtenir comme le certificat médical, où il faut que la constatation détaillée mette en avant le lien entre pathologie et pesticides. Les médecins sont réticents à le faire, ils pensent que cela les engage à quelque chose. »

L’association organise des webinaires avec les médecins pour communiquer sur ces pratiques. Et quand un dossier est enfin complet, la validation prend du temps. Il doit d’abord passer par la Caisse générale de sécurité sociale (CGSS), dont « les délais peuvent varier », dit la chargée de mission. Puis, il est envoyé au fonds d’indemnisation des victimes de pesticides, en métropole. Celui-ci a 120 jours pour prononcer accord, refus, ou nouvelle étude du dossier. « Les indemnités allouées aux victimes dépendent des séquelles de la maladie, du salaire. C’est un calcul complexe, mais on parle de rentes mensuelles de quelques centaines d’euros pour les indemnisés », explique Véronique Devonin.

Depuis son ouverture, l’antenne antillaise de l’association Phyto-Victimes a envoyé une cinquantaine de dossiers de victimes potentielles, toutes de Martinique. La faiblesse de l’accompagnement aux côtés de personnes usées par de lourdes pathologies, parfois illettrées, est encore un frein aux demandes d’indemnisations.

Pour constituer son dossier, Tiburce Cléon a été aidé par ses enfants. Maintenant, il place le mot « patienter » toutes les deux phrases. « Pour que mon corps guérisse, il faut patienter. Et pour ces indemnisations, il faut patienter. » Chez Élin Jaffard, la patience est piquée de colère : « Une vie à bosser, pour ça. Des fois, oui, tu rages. Je ne sais pas si c’est vrai, ces indemnités. Tant que je ne les ai pas vues, je reste méfiant. » Il faudra attendre pour voir. Chaque jour compte.

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