Ce conteur utilise les histoires pour protéger la nature
- © Adrien Marotte / Reporterre
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Depuis plus de vingt ans, le conteur gabonais Chyc Polhit sème ses histoires en France et en Afrique. Pour lui, les contes sont plus que des récits pour enfants : ils portent une mémoire ancestrale et une sagesse écologique.
Parc national de Moukalaba-Doudou (Gabon), reportage
« Ogoulaye » : il suffit de ce mot, en langue punu, pour que le conteur gabonais Chyc Polhit convoque le silence et réveille des histoires. « Lorsque je dis “il était une fois”, ou plutôt “ogoulaye”, les hommes, les femmes cessent d’être des adultes. Je vois monter en eux le petit enfant endormi, qui vient se pencher sur le balcon de leurs yeux, de leurs oreilles », dit-il.
Chyc Pohlit est un passeur. De son Gabon natal aux scènes des festivals français, il raconte pour éveiller les consciences. Et aujourd’hui, il est revenu à la source : dans le parc national de Moukalaba-Doudou, dans le sud du Gabon, au cœur de son ethnie punu, pour écouter la nature, se reconnecter et puiser dans la parole des ancêtres de nouvelles histoires.
Dans le village de Mougagara, au cœur d’une nature luxuriante, une rivière fend la forêt en deux. C’est ici que Chyc est reçu par le chef de terre, Paga Paga. Vêtu d’une tunique rouge, d’un bonnet surmonté d’une plume, tenant dans une main son « balai à palabre » — le bâton rituel qu’il surnomme son « troisième pied » — et dans l’autre le kindu, petit instrument cérémoniel, le chef traditionnel l’accueille pour une veillée sacrée — une cérémonie traditionnelle où le chef coutumier tisse un lien avec l’esprit des ancêtres.
Autour d’un feu, devant un arbre kévazingo, espèce protégée et considérée comme sacrée, le guide spirituel ferme les yeux, récite des incantations. De longues gouttes de sueur perlent sur son visage. Puis, il entonne en langue lumbu un proverbe ancestral, transmis depuis des générations. « Ce lieu a été créé pour faire revivre ce que les ancêtres ont laissé », proclame-t-il d’une voix chargée d’émotion. Chyc s’incline. « Je suis venu ici pour puiser, pour m’enrichir de cette sagesse, pour prolonger cette parole et la porter au-delà. »
Il ajoute : « Pour moi, aborder la conservation par le biais du conte, c’est dire comment les autochtones l’intégraient dans leurs us et coutumes. On plaque souvent des modèles de conservation occidentaux sur les cultures africaines, alors qu’elles avaient déjà une forme de préservation. Et cette mémoire est enfouie dans le conte. »
Se faire éléphant, le temps d’un conte
L’une des forces du conte, dit-il, est sa capacité à faire transposer. « Quand je dis “il était une fois une petite tortue” ou “un hippopotame”, j’invite le public à transposer son vécu dans le corps de l’animal. Quand on se fait tortue, quand on se fait éléphant, on adopte leur posture, on apprend la modestie », explique-t-il.
Le bestiaire traditionnel est en effet porteur de sens. « Dans les contes gabonais, l’animal a une valeur totémique. Si je convoque un hippopotame et que je le mets en vis-à-vis d’une fourmi, j’active des concepts complexes avec un narratif accessible. Le premier est un colosse, entre terre et mer. L’autre est minuscule, travailleuse. À travers ces figures, je peux parler de tous les sujets. »
Ce savoir ancien, Chyc, qui vit dans l’agglomération de Nancy (Meurthe-et-Moselle), veut le transmettre aux enfants d’Afrique comme à ceux d’Europe. « Le lien est simple : je me dis que la terre part d’ici, passe sous l’océan et arrive en France. On est connectés à la même terre. Les contes qui émergent de celle-ci parlent aux enfants français comme ils me parlent à moi. Parce qu’ils convoquent un langage universel, tactile, primitif. Celui qui sait sentir le rugueux d’un marbre, ou se laisser toucher par un souffle. »
Le silence des marbres
À Dighoudou, Christiane Nziengui vit au milieu de blocs de marbre monumentaux qui surgissent de la savane comme des bras levés vers le ciel. Un paysage lunaire, sculptural, seulement traversé par des éléphants qui s’aventurent à la tombée du jour. « Les contes, c’est ce qui nous relie à nos origines. Ça nous permet de savoir d’où on vient, qui nous sommes. On grandissait au village, à côté des vieux. On découvrait beaucoup de contes et de légendes autour de l’Afrique, de la nature. Il ne faut pas que nos valeurs se perdent », explique cette habitante du village.
Chyc entoure un rocher de ses bras, comme pour faire corps avec ce milieu. Il ferme les yeux, l’écoute. « Ces marbres m’ont parlé. Ils m’ont dit : “Reconnecte-toi à la terre, elle te dira ce qu’il faut dire”. »
C’est ici qu’il veut trouver l’inspiration pour ses futurs contes. « Je veux raconter l’histoire de ce territoire, de ces gorilles, de ces éléphants. La conservation commence par le respect de la vie », déclare-t-il. Un concept emprunté au docteur alsacien Albert Schweitzer, prix Nobel de la paix en 1952, qui était venu fonder un hôpital au cœur de la forêt gabonaise au début du XXe siècle. Une source d’inspiration pour lui.
Il a fait sienne l’une de ses maximes : « L’enfant qui sait se pencher sur l’animal souffrant saura un jour tendre la main à son frère. »
Aujourd’hui, au Gabon, les voix des conteurs s’éteignent. Ce savoir se dilue. Les campagnes se vident et la nature s’éloigne. Pour Magalye Moussonda, la conservatrice du parc, il faut réactiver cette mémoire. « La conservation, ce n’est pas juste protéger les animaux. C’est préserver les savoirs, les rites, les traditions. Et les contes sont au cœur de cette transmission. » Au Gabon, les interdits ancestraux ont protégé bien des forêts. « On disait aux enfants : “Là, tu ne vas pas. Là, tu ne coupes pas.” On le disait avec des histoires. »
Le parc organise des programmes d’éducation à l’environnement, mais n’a pas toujours les moyens de le faire. « Dans les villages, le conte touche plus que n’importe quel discours moderne. Il est universel. Accessible. Et surtout, il parle vrai. »
Pour Steeve Ngama, spécialiste gabonais des conflits entre humains et animaux, « la coexistence avec les éléphants passe par une éducation écologique des populations, sur les bons comportements à adopter et ceux à éviter ». Ces géants n’hésitent plus à se nourrir à proximité des villages, ravageant les plantations et poussant les habitants à fuir vers les villes.
Il plaide pour un retour aux savoirs traditionnels, souvent véhiculés par les contes et proverbes liés aux animaux. Ces récits, autrefois transmis oralement, ne se contentaient pas de raconter des histoires : ils enseignaient aussi comment comprendre le comportement animal et ajuster le sien en conséquence. « Dans ces contes, il y avait une vraie transmission du savoir : sur les animaux eux-mêmes, mais aussi sur notre rapport à eux. »
Gniak Mambi ou la naissance de soi
Chyc, lui, veut ouvrir des brèches. Et fait entendre que la préservation débute par l’imaginaire. « La conservation commence par une conscience. Puis elle est dite, proclamée par la bouche. Et c’est là le rôle des conteurs. »
Il rêve de voir naître un tourisme poétique et sensible, où l’on viendrait aussi pour rencontrer les populations, leurs récits, leurs mémoires. « On ne vient pas seulement voir les éléphants. On vient entendre les histoires, comprendre les us et coutumes. C’est ça que je veux mettre en valeur. »
Chyc aime finir avec une histoire. Celle d’un œuf pas comme les autres. « Il était une fois un petit œuf qui s’appelait Gniak Mambi. Il avait percé deux trous dans sa coquille pour observer le monde, mais refusait d’éclore. “Si je sors, disait-il, je serai une proie ou un prédateur.” Recueilli par une maman crocodile, il entend un jour : “La vérité te libérera… ou te condamnera.” Alors il naît. Et rencontre le monde. »
« C’est mon histoire, dit Chyc. Moi aussi, je me croyais à l’abri, dans ma coquille, en vivant en France. Mais il faut sortir. Il faut venir ici, sentir le souffle de la terre, écouter les dires. » Car dans ces contes, il y a bien plus qu’une morale. Il y a une façon d’être au monde. Une invitation à l’humilité. « Si les contes ne changent pas le monde, je continuerai à raconter des histoires. Pour que le monde, lui, ne me change pas. »