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Nature

Sept photographes animaliers racontent l’histoire de leurs clichés

Lynx, bouquetin ibérique et chouette hulotte vivent dans nos forêts et montagnes.

Reporterre a donné carte blanche à sept photographes animaliers pour raconter les dessous d’une de leurs photos réalisées en France. Des récits pleins de poésie.

Délicats, de petits flocons saupoudrent les fleurs gelées d’une robe blanche. Une ribambelle d’empreintes fraîches sillonne le chemin, dont les cairns disparaissent peu à peu. Et soudain, un bruit. Une odeur. Est-ce une ourse à la démarche nonchalante ? Un lagopède au plumage immaculé ? Ou seulement la bogue d’un marronnier, bien décidée à rester cramponnée à sa branche jusqu’au crépuscule de l’automne et qu’une bourrasque matinale vient de décrocher à jamais ? Peu importe.

Ce qui compte, c’est ce frisson incontrôlable, provoqué par cet instant de flottement, d’incertitude et d’espérance. Une sensation que sept photographes ont été invités à conter pour Reporterre. Nous leur avons donné carte blanche pour décrire les dessous d’un de leurs clichés, capturé sans artifice à deux pas de chez eux.

Loin des coulisses controversées que Reporterre vous dévoilait en novembre, entre nourrissages de grands prédateurs et sacrifices de batraciens et martins-pêcheurs, ces sept histoires témoignent de rencontres intimes et poétiques. Celles entre l’humain et les êtres fascinants qui l’entourent. Car la photographie animalière, c’est aussi (et surtout) l’art d’immortaliser avec éthique et humilité la beauté du vivant.

« Le fantôme des forêts », Guillaume François et Amélie Sabanovic

Assis au pied d’un résineux, Amélie et moi attendons après 180 jours et nuits à l’affût un instant qui ne viendra peut-être jamais. Nos dos épousent le tronc d’un if, âgé au moins d’un siècle. Ses branches tortueuses, aux allures de grand parasol, veillent à nous protéger des intempéries : le parfait cocon pour braver au mieux l’air glacial de l’hiver et son vent ardent, qui souffle et s’engouffre dans cette vallée reculée.

Sa sagesse nous inspire et nous invite à l’imiter pour mieux nous fondre dans ce paysage si singulier que rien ne semble troubler. Depuis notre cache, nous observons une sente de passage. Elle se faufile entre les arbres et s’efface à l’horizon.

Lynx boréal, imprévisible esprit des forêts jurassiennes. © Guillaume François

Ce jour de février 2023, le rare et discret lynx boréal annonce sa venue. Dans la résonance des falaises, au cœur de cette forêt jurassienne, son cri rauque et puissant retentit. Il feule à seulement quelques kilomètres de nous.

Une demi-heure s’écoule, au rythme du soleil déclinant. Et voilà que son regard apparaît entre l’écorce de deux arbres. Ses yeux plongés dans les nôtres, il semble lire nos âmes pour déceler nos intentions. Difficile de lui cacher quoi que ce soit, c’est lui le prince des lieux. Lui qui décide de ces rencontres inattendues. Il nous a conduit là, tel un maître à penser, dans les méandres insoupçonnés de ce monde libre et sauvage. Désormais, il disparaît, la nuit lui appartient.

« Toi et moi, si différents », Fanny Zambaz

Mes yeux s’ouvrent pour accueillir un lever du jour, sublimé par le givre. Mon cœur s’anime d’un ravissement soudain qui me pousse à sortir. Dehors, en ce glacial matin d’hiver, je chausse mes skis de randonnée et m’avance dans une clairière.

Arrivée à mon affût, je tente de me réchauffer tout en m’appliquant maladroitement à rester silencieuse. Bouger, c’est hurler ma présence. Ne pas bouger, c’est m’engourdir. Et m’engourdir, c’est accueillir la passivité, qui empêche l’émerveillement pourtant à portée de main. Je me sens si inadaptée. Je m’emmitoufle dans d’innombrables couches thermiques et duvets, puis m’immobilise enfin.

Renard roux, dissimulé au milieu du grand blanc du massif jurassien. © Fanny Zambaz

Toi, tu es là, roulé en boule au milieu de cette immense étendue givrée. Quelques flocons descendent délicatement se poser sur la végétation. Dans ce coin égaré du massif jurassien, tu dors. Tu es chez toi, paisible. Rien ne semble te perturber, certainement pas le raffut de mon inconfort. Ton attitude tranquille me rassure : suis-je donc une hôte de passage discrète, malgré tout ?

En t’observant, je réalise à quel point ta simple présence m’apaise. Il y a longtemps que mon espèce a perdu sa capacité à vivre dehors, simplement. Elle a choisi de s’enfermer dans un monde empli d’artifices et d’opulence. Par moments, ce monde-là m’étouffe. Le tiens, lui, me remplit d’un souffle vital.

Nous sommes là, toi et moi, si différents.

« Le sens de la vie », Julien Canet

Il est parfois difficile de cerner toute la complexité du monde et le sens de notre vie. Il peut être aisé de se fixer un cap et de le suivre sans difficulté. Mais le sens de la vie peut aussi être trouble. On navigue alors dans un paysage brumeux, sans lumière apparente, dépourvu de toute gaieté.

Puis, un beau matin de novembre, alors que les chouettes hululent encore à l’approche de l’aurore et que notre corps s’anime péniblement dans les monts fraîchement garnis de roux, quelques silhouettes caprines déambulent en fond de vallée.

Bouquetin ibérique à l’apogée du rut, dans les Pyrénées ariégeoises. © Julien Canet

Au détour d’un rocher, nos pupilles effleurent celles d’un habitant des cimes. Un grand mâle, à l’apogée du rut, navigue fièrement au milieu de ses congénères. Il toise tout rival et déploie ses courbes divines pour charmer sa promise. Son manteau de séduction s’illumine à la faveur d’une clarté que seul l’automne sait nous offrir.

Tout est parfait. Les premières lueurs enflamment son visage et dévoilent avec lui le véritable sens de notre vie. Dans ces lieux. Dans ses yeux.

« Bubble Gum », Ambre de l’Alpe

En ces premiers jours d’automne, l’été chante toujours, tel la cigale, sans rien voir venir de sa fin. Une mer de nuage s’est déchirée, laissant courir quelques rayons hagards au cœur de la vallée. La douceur caresse les jardins, les derniers fruits mûrissent, les abeilles butinent, et une écharpe de brume se tisse tranquillement à mi-hauteur. Les montagnes, tout près, élèvent leurs faces sombres et austères, presque dépourvues de névés, haut dans le ciel sans contraste. La terre craquelle sous les assauts de la sécheresse.

Dans le jardin, autour de la mare, oiseaux et insectes processionnent pour s’approvisionner en eau. Bientôt se mettent à tournoyer des libellules. Une, deux, trois… six. Ailes de diamant, corps incandescents. Des bijoux volants. Deux semblables qui virevoltent sans trouver perchoir à leurs pieds, une kaki métallisé qui se fond dans un buisson, deux rouges, plus posées, qui se reposent inlassablement sur les mêmes perchoirs.

Libellule, en équilibre sur sa brindille. © Ambre de l’Alpe

Une, gigantesque, vert irisé, explore la voûte sombre d’où arrive l’eau. Elle est si grande qu’on la prendrait presque pour un oiseau. Ses ailes font vibrer l’air à son passage, traînant à leur suite un bruit étrange, pareil à celui d’un bourdon qui ferait des claquettes. Elle visite les lieux, repart vers d’autres horizons voisins, revient. Sans jamais tenir en place, emportée par son élan tourbillonnant.

Au bord de l’eau scintillante, la petite rouge est plus abordable. Elle se cambre, se trémousse un peu, agite ses ailes de quelques à-coups contrôlés, tourne sa tête ronde, décolle, pivote, virevolte, se repose, fait volte-face, attend. Recommence. Sous sa brindille, l’eau, éblouissante, luit entre les nénuphars et, au-dessus d’elle les pruniers rouges élèvent leurs longues branchettes de l’année, encore toutes garnies de feuilles couleur sang brandies vers le soleil rutilant.

« La hulotte des cheminées », Nathalie Houdin

L’hiver est arrivé mais le froid tarde à se faire sentir. Dans la forêt, à la nuit tombée, commence à retentir le chant de la hulotte. J’essaye de la trouver en scrutant tous les arbres alentour. Rien ! Pourtant, je suis sûre qu’elle est là, quelque part, près de cette bâtisse.

Soudain, une silhouette attire mon regard vers le toit. Blotti dans une cheminée, le petit rapace sommeille, immobile et paisible. À ma grande surprise, et à ma grande joie, son concubin aux grands yeux noirs apparaît dans la cheminée voisine. Madame et Monsieur font donc chambre à part.

Hulotte perchée dans une cheminée, pour s’abriter des flocons isérois. © Nathalie Houdin

Le couple passera tout l’hiver ici. Une chance pour la photographe que je suis, d’autant que leur logis est proche du mien. Alors, de temps en temps, je leur rend discrètement visite. J’aperçois tantôt l’une, tantôt l’autre, tantôt les deux à la fois. Les flocons tapissent parfois leur plumage roussâtre d’une robe blanche, que les rayons du soleil finiront par faire fondre. J’immortalise quelques scènes et repars à pas de loup pour ne pas les déranger.

Puis, le printemps signe l’heure de leur départ. Une seule d’abord quitte son abri hivernal, sûrement en quête de l’endroit idéal pour bientôt mettre au monde ses petits. Plus tard, s’envole à son tour le mâle. Alors, un peu mélancolique, je m’interroge : les reverrai-je un jour ?

« La toilette », Camille Poirot

La nature demeure, sans nul doute, un des plus forts vecteurs d’émotions et d’instants de magie pour qui se donne la peine de l’observer. Du microscopique au vaste paysage, elle dévoile le sublime à chaque échelle où on la regarde. Pourtant, sans doute est-il plus facile de s’émouvoir de l’apparition, fugace et longuement rêvée, d’un grand prédateur, que du merle qui campe au fond de son jardin.

Je côtoie pléthore de passionnés traquant le lynx, le loup, ou encore, comme moi, l’ours dans les Pyrénées. Les réseaux sociaux sont envahis de photos de renards, pour combien d’images de campagnols, leur proie principale ?

Cette rencontre avec ce petit mulot sylvestre dans la forêt pyrénéenne sonne pour moi comme un rappel : le sauvage, ici, c’est peut-être bien lui, avant tout, et il l’incarne certainement mieux qu’aucune autre âme de la vallée.

Mulot sylvestre à l’oreille déchirée, dans les Hautes-Pyrénées. © Camille Poirot

Ce jour-là, c’est alors que je m’approche discrètement d’une harde d’isards, en lisière du bois, qu’il apparaît sur une souche devant moi. Je m’attends à le voir disparaître en un éclair dans une cachette. Pourtant, au lieu de cela, il se pose sur un rocher moussu pour commencer une petite toilette.

À la vue de son oreille déchirée, je me prends d’un coup à imaginer les épreuves qu’il a endurées. La vie est risquée quand on est un petit rongeur : il est le repas potentiel du chat forestier, du renard, de l’hermine, de la martre ou encore de la chouette de Tengmalm.

Bien sûr, le frisson est différent de celui qui me parcourt à la vue majestueuse d’un ours, mais ce genre de scène ressasse régulièrement en mon esprit l’idée que la beauté du vivant se trouve partout, et qu’il suffit d’y prêter attention. La poésie du sauvage, ce sont aussi les invisibles, ceux que l’on ne voit pas ou que l’on ne regarde plus, ceux qui ne sont pas sous les projecteurs et déjà confortablement installés dans nos cœurs.

« L’histoire d’Avalon », Myriam Dupouy

Avalon est la première image de mon livre, Abracamera, et ce n’est pas un hasard. Elle fait partie de ces photos longtemps rêvées. Lorsqu’un instant pareil s’offre enfin à vous, toutes les heures d’observation, d’affût et de désespoir qu’il a nécessité s’évaporent… Il ne reste qu’un cadeau inoubliable.

Cependant, il arrive presque trop tôt car dans des moments comme ceux-là, vous faites face à plusieurs options : soit l’émotion est tellement forte que vous êtes incapable de déclencher (oui, ça arrive !), soit vous savourez simplement (et accessoirement oubliez aussi de déclencher), ou vous capturez cet instant fugace en sachant instinctivement que plus jamais vous ne revivrez cela… Alors oui, ces photos-là arrivent toutes trop tôt car ensuite, on se dit inévitablement : « Que faire après ça ? »

Cerf élaphe, dont la silhouette apparaît dans la brume d’une forêt du Loiret. © Myriam Dupouy

Ce matin-là, la forêt brillait de mille feux. Dans une portion broussailleuse à proximité de cette futaie, je pouvais entendre plusieurs cervidés se déplacer et se rapprocher tranquillement. Je me suis cachée derrière la souche d’un arbre mort, avec le soleil dans l’axe et une coulée fréquentée à quelques dizaines de mètres seulement. Réunir toutes les conditions ne donne pourtant pas la moindre certitude.

Mais parfois, la magie opère : mon trio (une biche, son petit de l’année et le jeune daguet sur l’image) est sorti des fourrés, a traversé devant mes yeux et a paisiblement rejoint la lisière. Seul le daguet a entendu le clic de mon premier déclenchement. Il s’est dressé une fraction de seconde pour me faire face avant de continuer son chemin.

Et voilà mon rêve sur le papier, pour l’éternité…

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