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« Si l’écologie ne devient pas populaire, on est durablement en panne »

23 février 2016 / Entretien avec Clémentine Autain



Dans une situation où les frontières politiques se brouillent entre un gouvernement « de gauche » et la droite, Clémentine Autain pose les bases d’une refondation de la gauche.

Clémentine Autain est porte-parole d’Ensemble !, l’une des composantes du Front de gauche. Elle est également codirectrice, avec Roger Martelli, du trimestriel Regards.


Reporterre – Comment analysez-vous la situation politique actuelle ?

Clémentine Autain – Elle est difficile. Il n’y a pas de mouvement social de grande ampleur. L’hégémonie culturelle est passée à droite : Eric Zemmour enchaîne les best-sellers, Alain Finkielkraut a été élu à l’Académie française, et des éditorialistes comme Élisabeth Lévy ont pignon sur rue, en tenant des propos proches de ceux du FN. Ce contexte social et culturel rejaillit sur le plan politique. On pourrait se dire que, depuis 2012, François Hollande a tué la gauche. Mais le processus vient de plus loin. François Hollande a été secrétaire du Parti socialiste de 1997 à 2008 et, de congrès en congrès, il a fait passer des textes d’accommodement au marché financier, intégrant le néo-libéralisme au projet du PS. L’affaire est parachevée par le fait qu’il nomme Manuel Valls au poste de Premier ministre, Valls qui a fait campagne lors de la primaire et n’y a même pas obtenu 6 % sur une ligne libérale et autoritaire. On arrive au bout d’un processus copié sur d’autres social-démocraties européennes, qui se sont refondées sur le même mode que le parti des Démocrates états-uniens.


C’est-à-dire ?

Un parti dans les clous de la logique capitaliste et productiviste, qui accompagne l’ordre existant au lieu de le contester, qui épouse la monarchie présidentielle et l’idéologie dominante. En un mot : le PS d’aujourd’hui gouverne contre les intérêts des milieux populaires, des catégories dominées. Il a un train de retard sur les Anglais ou les Américains, qui voient des Corbyn ou des Sanders apparaître.


Comment qualifier alors le régime actuel ?

On observe à l’échelle européenne, mais aussi avec les communautés d’agglomération, les métropoles, que tous ces systèmes visent la « cogestion ». La cogestion, c’est la négation de la démocratie. C’est l’idée qu’il faut tout le temps trouver des consensus entre des parties qui devraient offrir des visions différentes de la société. À la fin, on se retrouve avec un ensemble de dominants qui décident loin du grand nombre, sans confrontation de projets. D’alternance en alternance, rien ne change, ou plutôt, tout va de plus en plus mal.

Ce que je dépeins s’inscrit dans un mouvement historique plus profond : la crise du mouvement ouvrier et de l’idéal communiste. Les expériences social-démocrates ont échoué partout en Europe. Nous portons le poids de ces défaites, c’est pourquoi nous avons un devoir de refondation.

Mais qu’est-ce que la gauche, maintenant ?

L’égalité, la justice sociale, la démocratie et la liberté véritable, toutes ces idées font le fil de l’histoire de la gauche depuis deux siècles. Ce que doit viser un projet de gauche, c’est la mise en commun des richesses, des pouvoirs, des savoirs et des temps. Mais nous avons de nouveaux chantiers à mener pour que ces valeurs parlent et résonnent dans le monde contemporain. L’écologie politique, par exemple, pose l’enjeu du sens de la production. La question n’est plus seulement : qui possède ? Mais : pourquoi et comment on produit ?

Pendant longtemps, on opposait réforme et révolution. Mais, comme on a des réformistes qui ne font pas de réformes et des révolutionnaires qui ne font pas de révolution, il faut trouver une tension nouvelle entre réforme et révolution. C’est-à-dire trouver des ruptures qui permettent de produire des révolutions. Par exemple, le féminisme est peut-être la plus grande révolution du XXe siècle. Et cela s’est fait par une succession de ruptures, sur les trois champs culturel, social et politique. Encore un autre chantier : le lien entre individu et collectif. La gauche a souvent mis l’accent sur le collectivisme en minorant l’émancipation individuelle. Nous devons mieux articuler les deux.

Hollande, Valls, le Parti socialiste sont-ils encore de gauche ?

Le gouvernement mène une politique de droite et ses partisans pensent à droite. L’autre jour, j’allume BFM et je vois le député PS Caresche prendre Bayrou sur sa droite, en évoquant la possibilité d’une remise en cause du Smic. Et c’est Bayrou qui lui dit : « Ah non, Monsieur Caresche, je ne suis pas pour toucher au Smic. » Un matin, j’écoute Nathalie Kosciusko-Morizet sur France Inter, elle est interrogée sur le fait qu’elle a applaudi le discours de Hollande sur l’état d’urgence et elle répond : « Oui, le tournant sécuritaire était le bienvenu. Mais tout de même, vous ne trouvez pas qu’il manquait un volet culturel, un volet social ? »

Le tripartisme n’est plus celui qu’on croit. Il y a une extrême droite, qui d’ailleurs flirte avec certains rangs de la droite classique. À côté, un centre, dans lequel vous avez une partie de la droite plus modérée et une grande partie du Parti socialiste. Et puis, ce qui n’émerge pas du tout, c’est une gauche qui sache dire comment vivre aujourd’hui l’égalité, la justice sociale, l’émancipation humaine, l’écologie. On y trouve des voix qui viennent du Front de gauche, des voix qui viennent du Parti socialiste, d’Europe Écologie-Les Verts, du mouvement social et du mouvement intellectuel critique. Et surtout, beaucoup de voix citoyennes qui ne se retrouvent pas dans le paysage politique d’aujourd’hui. Pour l’instant, ces forces sont atomisées, elles ne tiennent pas un discours qui permette au mot « gauche » de retrouver son tranchant, sa force et sa capacité à être comprise du grand public.

Comment regrouper ces forces ?

Cela prend du temps. Mais cela fait une vingtaine d’années que j’entends parler de « mêler le rouge et le vert », depuis les comités Juquin, en 1988. Depuis, inlassablement, vous avez des tentatives qui échouent mais qui reviennent sans cesse dans le débat public pour essayer de construire des passerelles inédites entre des mouvements politiques avec des traditions différentes. C’est cela qui va advenir. Une nouvelle force politique va naître, elle aura une cohérence nouvelle, sociale et écologiste. Elle donnera de l’air à ce monde politique étouffant, et même écoeurant.

Sous quelle forme ? S’agit-il de réunir les mêmes partis que l’on connaît ? Ou une alternative à ces partis ?

On a besoin d’organisations politiques. Mais les partis issus du XXe siècle ne peuvent plus fonctionner comme avant. Cela va s’inventer, il y aura du neuf et de l’ancien ; comme toujours, on est en train de chercher le neuf. Ce ne sera pas une formule du type « cartel ». Le Front de gauche en a montré toutes les limites. Mais il faut qu’il y ait une impulsion. Et je crois que celle-ci peut venir du fait que des frondeurs, des personnalités d’EELV, le Front de Gauche se disent : « Maintenant, on y va, on fait un cadre nouveau et on le met à disposition d’une dynamique citoyenne qui nous dépasse. » Si ces partis-là ne prennent pas cette responsabilité, je ne sais pas si en France, dans la situation sociale et culturelle qui est la nôtre, pourrait émerger un Podemos à la française. Mais si des personnalités et sensibilités politiques de gauche prennent cette responsablité de mettre en place un cadre inédit, nous avons la possibilité de faire quelque chose d’utile. Je ne parle pas d’un accord de sommet entre appareils, mais bien d’un signal envoyé dans le pays pour permettre l’implication de millions de personnes aujourd’hui dégoûtés par la politique et par la gauche.

Pour l’heure, le PS reste le centre de gravité autour duquel gravitent les gauches…

Non. Il s’est mis lui-même en-dehors de ce besoin de refonder une espérance de gauche. Il se renforce par sa majorité, comme toutes les organisations politiques. Ceux qui contestent à l’intérieur sont de plus en plus marginalisés. Le Parti socialiste ne va pas changer de cap, il ne va pas faire un virage à gauche. Emmanuel Macron passe chaque jour un cap supplémentaire vers la droite. Ce qui était totalement tabou hier devient monnaie courante aujourd’hui. La liste est terriblement longue des écarts : plafonner les indemnités de licenciement, la casse du droit du travail, donner des milliards aux entreprises sans contrepartie, casser le contrat à durée indéterminée, c’est insensé.

Le Parti communiste n’est-il pas un obstacle sur la voie de la recomposition ?

Le Parti communiste est traversé par différents courants, même si la préservation de l’appareil domine encore fortement le parti. Et les militants communistes ont leur place dans ce travail de refondation à gauche. Ils veulent créer une force nouvelle de transformation sociale et écologique qui n’ait pas renoncé à changer les conditions de vie du plus grand nombre.

Quels sont les ferments positifs qui vous font croire à cette refondation ?

Dans la société, il se passe beaucoup de choses du côté de l’invention de formes de vies, de pensées alternatives, sociales et écologistes. On l’a vu à Sivens, on continue de le voir à Notre-Dame-des-Landes et les Goodyear réfléchissent. Le livre de Thomas Piketty a été un best-seller. On le voit aussi dans la littérature. Certes, on a eu Houellebecq. Mais il y a aussi Virginie Despentes, qui a une représentation du monde totalement opposée à celle de Houellebecq tout en ayant aussi un succès indéniable. Je pense aussi à des choses beaucoup plus locales, à des gens qui ont envie de vivre autrement, qui essayent de produire différemment. Des actions qui ont l’air anecdotiques, comme le développement du troc, disent l’envie de retrouver du sens, de partager, de comprendre pourquoi on travaille, pourquoi on produit, à quoi sert la vie. Plein de gens ne pensent pas que le rêve des jeunes soit d’être milliardaire, comme le croit Macron. Qui pensent que le bonheur, ce n’est pas de courir derrière cette quête de fric et ce monde marchand qui est en train de nous tuer, qui tue la planète mais qui tue aussi nos désirs.

Mais ces mouvements refusent souvent une représentation politique…

C’est logique, car il y a une telle distance que cela ne parvient plus à se connecter. Même les artistes et les intellectuels n’arrivent plus à se connecter à nous, les politiques. Beaucoup de militants disent : « Mais les intellectuels, ce n’est pas le sujet, c’est le peuple qui compte. » Sauf qu’on n’est pas en contact direct avec le peuple ! Il y a plein de médiations. Et les médiations avec le peuple passent aussi par le monde artistique et par le monde associatif. Quand le Parti communiste était très fort dans le monde ouvrier, Aragon et Picasso n’étaient pas loin. Il ne faut pas opposer l’un à l’autre. Parce que c’est ensemble qu’on raconte le monde.

Et puis, il y a en ce moment quelque chose qui se cherche du côté d’une gauche plus tranchante, qui tienne tête au libéralisme économique. En Grèce, il y a quand même eu une gauche radicale qui a gagné dans les urnes. Podemos a percé en Espagne, le Portugal a viré à gauche, Corbyn est parvenu à la tête du Parti travailliste en Grande-Bretagne et il y a le phénomène Sanders aux États-Unis. Mais en France, ceux qui incarnent aujourd’hui la contestation du système « gauche »-droite – qui mène la même politique –, c’est le Front national. Et il a une longueur d’avance.

Pourquoi ?

Il a le premier réussi à se poser comme anti-système. Alors que, pour l’instant, notre gauche reste largement associée à LA gauche institutionnelle. C’est qu’il y a trente ans d’union de la gauche derrière nous… Ce n’est pas en élevant la voix pendant trois-quatre ans qu’on est réellement dissocié dans l’esprit du grand-public de l’ensemble de la gauche, et donc de la politique gouvernementale actuelle. Mais nous allons y arriver ! Par ailleurs, le FN a fait un travail de renouvellement de ses représentants et de modernisation de son discours, même s’il s’agit toujours de promouvoir un projet néo-fascisant. Il joue des peurs, divise le peuple mais agite une sorte de fierté populaire. C’est nous qui devrions être associés à la défense de la dignité populaire !

Comment répondre, à gauche, à la question du moment, l’immigration ?

La première réponse à donner est que l’immigration n’est pas le problème numéro 1 des Français, que la corrélation entre immigration et chômage est totalement délirante et qu’il faut parler d’égalité, de comment va notre société. Il y a un manque de confiance dans notre modèle pour être à ce point rivés sur des problèmes qu’on devrait pouvoir régler. Je ne dis pas que l’afflux de réfugiés syriens à Calais n’est pas un problème, mais ce n’est pas par la fermeture, par une logique de guerre internationale et en oubliant nos valeurs fondamentales, la liberté et l’égalité, qu’on va le résoudre. Pendant qu’on parle de déchéance de nationalité, il y a des bombardements en Syrie qui ne vont pas régler le problème, il y a des forces kurdes qui ne sont pas soutenues et qu’on n’invite pas à la table de négociation alors que ce serait bien utile pour combattre Daech. Les débats ne sont pas correctement posés.

Que pensez-vous des primaires citoyennes ?

Je suis favorable à une votation citoyenne primaire pour désigner le leader en 2017. Nos forces sont atomisées et cette méthode peut permettre d’avoir un candidat unique digne de ce nom en 2017 [l’entretien a été réalisé avant l’annonce de la candidature de Mélenchon] et non pas plusieurs. En revanche, il est hors de question de faire une primaire de la gauche avec la direction du PS – je veux bien faire la primaire avec des socialistes en rupture de ban. Mais avec Hollande, Valls et Macron, c’est hors de question. Parce que, quand on fait une primaire, il faut être prêt à soutenir celui ou celle qui gagne.

Montebourg, qui est partisan des gaz de schiste et du nucléaire, pourrait-il se retrouver dans une même primaire que Duflot ou Hulot ?

C’est à eux qu’il faut poser la question mais la primaire dont je parle doit être claire sur le socle commun : il faut viser une rupture sociale et écologiste. Je me souviens d’une manifestation syndicale et politique, il y a quelques années, qui exigeait plus de « pouvoir d’achat » et une « relance par la consommation ». EELV avait dit qu’il ne participerait pas à cette manifestation aux mots d’ordre productiviste. Je partage cette critique, pourtant j’ai appelé à participer à cette manif. Parce que je pense qu’il n’y a pas d’issue sans ce lien avec les syndicats qui manifestent pour que les salariés vivent mieux. Certes les préoccupations ainsi formulées peuvent sembler liées à un système productiviste, dont il faut qu’on sorte. Mais peut-on en sortir sans implication du monde populaire ?

Il faut que les cultures issues du mouvement ouvrier et de l’écologie politique se parlent, se confrontent, se mêlent. Parce qu’une écologie hors-sol, qui n’est pas une écologie populaire, n’a aucune chance d’advenir. Et à l’inverse, il n’y a pas de progrès du plus grand nombre si on ne passe pas par la case écolo.

En attendant, je suis à la fois du côté des salariés d’Air France ou de PSA, et offensive pour dire « non » à Notre-Dame-des-Landes ou « nous devons changer notre modèle de production ». Nous traversons une période de décomposition/recomposition politique. De nouvelles boussoles se dessinent.

Sera-ce suffisant avant 2017 ?

2017 peut être le début d’un processus. Si on le prend comme un point d’arrivée, il n’arrivera rien, c’est beaucoup trop court par rapport au chantier de reconstruction qui est devant nous. Refonder une gauche dans ce pays, on ne le fera pas en un an et demi. Mais si 2017 peut être utile à cette tâche, c’est-à-dire enclencher un processus, on aura réussi.

- Propos recueillis par Barnabé Binctin et Hervé Kempf




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Source : Barnabé Binctin et Hervé Kempf pour Reporterre

Photos : © Romain Guédé/Reporterre

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