« Tout le monde s’en fout de nous » : les ouvriers des stations d’épuration face au virus

Durée de lecture : 8 minutes

20 avril 2020 / Garance Diaconu et Cassandre Leray (Reporterre)



Depuis le début du confinement, les travailleurs de l’assainissement font tourner les stations d’épuration malgré des conditions difficiles : absence d’informations précises sur les risques de contamination, pénurie de masques, réseaux bouchés par les lingettes…

  • Bretagne, reportage

« Je n’ai pas envie de choper le Covid-19 mais il faut bien travailler. Même si je préférerais arriver en bon état à la retraite, c’est sûr… », confie Bruno [1] à Reporterre. Ce syndicaliste CGT de 58 ans gère seul deux stations d’épuration en Bretagne. Comme lui, partout en France, les agents et techniciens de ces stations n’ont pas la chance d’être confinés chez eux. Épidémie ou non, ils sont sur le terrain chaque jour pour assurer le traitement des eaux usées. « C’est pas le fait d’aller au boulot qui me chagrine, c’est le fait de n’être au courant de rien sur les risques de contamination ! », lâche le quinquagénaire.

À quelques centaines de kilomètres de là où se trouve Bruno, le flou est total pour Dominique [2], 51 ans. Électro-mécanicien dans plusieurs stations d’épuration des Pays de la Loire, il avoue à Reporterre être « perdu » :

On nous a dit que le Covid-19 était présent dans les selles, et donc dans les eaux usées… Alors on a pour consigne de prendre des précautions, mais ce n’est pas toujours possible dans ce boulot. »

À ce jour, impossible de connaître sa capacité de survie dans les eaux usées

En France, 21.474 stations d’épuration [3] réceptionnent et traitent les eaux usées des habitants et établissements raccordés au réseau d’assainissement ainsi que les eaux pluviales, avant de les rejeter dans le milieu naturel. Afin d’assurer le bon fonctionnement du réseau, les salariés sont quotidiennement mobilisés, prêts à intervenir en cas de problème technique.

Depuis le début de l’épidémie, cette organisation n’a pas changé pour Dominique. Tous les jours, il vadrouille sur la commune dont il a la charge dans sa camionnette pour vérifier que tout fonctionne. À l’occasion d’une pause, il prend le temps de répondre à quelques questions. Comme dans toutes les stations, il a reçu des recommandations par courriel pour s’adapter à la situation sanitaire : éviter les contacts humains en limitant les travaux de maintenance, porter des équipements de protection qui sont ensuite incinérés… « C’est à peu près comme d’habitude, à part qu’on nous dit de porter des masques FFP2 qu’on galère à avoir », résume-t-il sans cacher son agacement.

En France, 21.474 stations d’épuration réceptionnent et traitent les eaux usées et les eaux pluviales.

Difficile de savoir si ces mesures sont suffisantes tant le flou autour du SARS-CoV-2, virus responsable de la pandémie, demeure. À ce jour, impossible de connaître sa capacité de survie dans les eaux usées et les risques de contamination qui en découlent, aucune étude n’ayant été réalisée pour le moment. Seule certitude : le virus a été détecté dans les selles de patients diagnostiqués positifs au Covid-19. Pour le reste, une multitude de questions sont sans réponse. « La quantité de virus libérée par le corps (excrétée) dans les selles, combien de temps le virus est excrété et si le virus dans les selles est infectieux ne sont pas actuellement connues. Le risque de transmission de Covid-19 par les fèces d’une personne infectée est également inconnu », indique une note de l’Agence de l’eau Seine-Normandie du 19 mars 2020. Un avis de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), en date du 27 mars 2020, ne donne que peu d’informations supplémentaires : « D’après l’Organisation mondiale de la santé (OMS), il n’y a, à ce jour, aucune preuve de la survie du SARS-CoV-2 dans les eaux usées (OMS, 2020). Toutefois, des coronavirus représentatifs des propriétés du SARS-CoV-2 ont montré qu’ils pouvaient rester infectieux dans les eaux usées pendant plusieurs jours. »

Les stations d’épuration, un « bouillon de culture »

Pour les salariés, le risque de tomber malade au travail n’est pourtant pas nouveau. Martin [4], responsable d’exploitation dans le Grand Est, avait 20 ans lorsqu’il a mis les pieds pour la première fois dans une station d’épuration. Cinq ans plus tard, il se souvient avoir enchaîné les gastro-entérites à ses débuts. « On sait qu’on travaille dans un métier qui est “sale”. On a l’habitude de faire attention aux maladies », dit-il à Reporterre. Un rapport de l’Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles (INRS) publié en 2013 note d’ailleurs que les personnes travaillant dans ces milieux « présentent des syndromes respiratoires, pseudo-grippaux et gastro-intestinaux de façon plus fréquente que la population générale ». Pour Christine David, chercheuse à l’INRS, rien d’étonnant : « C’est un bouillon de culture, toutes ces eaux usées. »

Rapport de l’INRS.

Dans ces eaux, il est possible de retrouver de nombreux micro-organismes responsables de maladies. À chaque opération, les salariés près des bassins peuvent recevoir des projections d’eau, et donc être exposés à des risques de contamination. « Si par malheur ceux qui touchent les surfaces contaminées par l’eau sale portent leur main à la bouche, qu’elle soit gantée ou non, ils risquent d’avaler les micro-organismes présents dans l’eau et de tomber malades », détaille Christine David. Dans ces conditions de travail, contracter le Covid-19 n’aurait rien de surprenant. Sauf que ce virus est loin d’être une simple grippe. À la date du 14 avril 2020, 15.729 décès étaient comptés rien que dans l’Hexagone. Et c’est justement ce qui angoisse Bruno : « On risque tout le temps d’attraper des maladies, mais là c’est potentiellement mortel. Alors si dans trois mois on apprend que les eaux usées étaient chargées en virus, je l’aurais mauvaise. » En réponse à ces inquiétudes, Christine David se veut rassurante : « Les stations d’épuration n’ont pas attendu le SARS-CoV-2 pour mettre en place des mesures de prévention et d’hygiène suffisantes. Si elles sont respectées, cette épidémie ne change rien pour la prévention des risques. »

À Colmar, la station d’épuration attend depuis un mois sa commande de masques et gels hydroalcooliques

Encore faut-il que les recommandations de sécurité puissent être appliquées. Combinaisons jetables, gants… Tous ces accessoires, les stations ont l’habitude d’en avoir en réserve. Mais la pénurie de masques FFP2 en France touche aussi le secteur de l’assainissement. Dans le Grand Est, à Colmar, la station d’épuration attend depuis un mois sa commande de masques et gels hydroalcooliques. En attendant, les salariés n’ont pas d’autres choix que d’utiliser des masques périmés qui datent de l’épidémie de grippe H1N1 : « On les utilise quand même parce que, de toute façon, l’État ne peut pas nous en fournir. C’est ça ou rien. Par précaution, on a réduit le temps d’utilisation à une heure », explique Arnaud Spenlehauer, responsable de la station.

La pénurie de masques FFP2 en France touche aussi le secteur de l’assainissement.

Même son de cloche pour Martin, lui aussi salarié dans l’est de la France. Là où il travaille, les masques, il n’y en a plus depuis un moment. Il devrait en recevoir une dizaine prochainement : de quoi tenir cinq jours. Pendant ce temps, il fait sans : « Je ne vais pas me plaindre, car le personnel hospitalier en a plus besoin que nous. Mais si le gouvernement n’avait pas fait tous ces mauvais choix, on aurait des masques. »

Cette pénurie oblige les salariés à intervenir dans des conditions dangereuses. La fréquence des opérations de maintenance a beau être réduite, certaines interventions ne peuvent pas être évitées. Avant d’arriver dans les stations, les eaux usées passent par des filtres dégrilleurs, qui sont censés retenir les déchets. Depuis le début de la crise sanitaire, les lingettes, utilisées en quantité plus importante que d’habitude, bouchent ces filtres. En temps normal, ils sont nettoyés tous les quinze jours. « Maintenant, c’est toutes les semaines ! On a dû monter une équipe supplémentaire rien que pour ça, c’est de la folie ! », déplore Arnaud Spenlehauer.

Une station de relevage d’eaux usées complètement bouchée par les lingettes à Colmar.

Dans les communes où travaille Dominique, il retrouve même des masques chirurgicaux dans les filtres. Pour les déboucher, il ne dispose d’aucun masque, et doit parfois même retirer ses gants : « En théorie, il faut les mettre. Mais s’ils sont trop épais, ça empêche parfois d’attraper les lingettes. Et s’ils sont trop fins, ils se déchirent. C’est une galère, on touche ces déchets alors qu’ils sont contaminés !, raconte ce quinquagénaire. On a fait de la com pour dire aux gens de ne plus mettre les lingettes dans la cuvette, mais ils continuent... Personne ne nous respecte. »

Selon Martin, en poste dans le Grand Est, cette crise sanitaire est justement l’occasion de remettre en question l’absence de considération pour leur métier : « Quand on a vu qu’on était définis comme des “ouvriers d’importance vitale”, ça nous a fait bien rire, vu le salaire de misère qu’on touche », s’exclame-t-il. « Tout le monde s’en fout de nous. Le gouvernement en particulier. C’est pas étonnant, il ne s’intéresse même pas aux hôpitaux. »





[1Ce prénom a été modifié

[2Le prénom a été modifié

[3D’après des données datant de 2016, issues du Service public d’information sur l’eau. https://www.eaufrance.fr/chiffres-cles/nombre-de-stations-de-traitement-des-eaux-usees-en-2016

[4Le prénom a été modifié


Lire aussi : Nourrir le pays la peur au ventre, le quotidien des ouvriers de l’agro-industrie

Source : Garance Diaconu et Cassandre Leray pour Reporterre

Photos :
. chapô : vue aérienne du 11 juillet 2019 qui montre la station d’épuration d’Achères (dite Seine Aval) à Saint-Germain-en-Laye (Yvelines). © Kenzo Tribouillard/AFP
. Station d’épuration. Pont-Réan. epnguichen / Flickr
. Masques. Pixabay
. Lingettes. DR



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