Nourrir le pays la peur au ventre, le quotidien des ouvriers de l’agro-industrie

Durée de lecture : 9 minutes

16 avril 2020 / Thibault Vetter et Christoph de Barry (Reporterre)



Dans le contexte de la crise sanitaire, les ouvriers des secteurs de l’industrie alimentaire et de la logistique de la grande distribution travaillent dans la crainte de la contamination. Certains s’interrogent sur le caractère indispensable de certaines productions et s’inquiètent des dérogations au droit du travail autorisées par le gouvernement.

Isabelle Egurbide travaille dans un abattoir entre Pau et Bayonne (Pyrénées-Atlantiques). « Nous avons le sentiment d’être les poilus dans les tranchées. On nous dit de continuer à travailler, sans réfléchir, parce qu’on doit nourrir le pays… Alors, on le fait, souvent la peur au ventre. » Comme pour l’immense majorité des 430.000 salariés du secteur de l’agroalimentaire en France, son entreprise a poursuivi son activité depuis le confinement annoncé le 16 mars. Autre regard, plus global, celui de Richard Roze, coordinateur du secteur agroalimentaire chez Force ouvrière (FO) : « Non seulement l’absentéisme pour suspicion de Covid-19 amoindrit les effectifs, mais en plus, il y a des contraintes d’organisation pour la sécurité sanitaire, et en même temps, il faut produire plus… » Selon lui, c’est une certitude — même s’il est impossible de donner des chiffres précis à l’échelle de la France — : de nombreux salariés de ce secteur, en première ligne en cette période de pandémie, sont contaminés par le Covid-19.

De fait, la petite dizaine d’usines françaises de Mars fabriquent encore à plein régime des M&M’S, des crèmes glacées, de la nourriture pour animaux et des chewing-gums. D’après nos informations, certaines d’entre elles observent même une augmentation de leur activité. Chez ce géant dont le siège est aux Etats-Unis, seuls les ouvriers continuent à se rendre sur les sites, avec des règles sanitaires strictes. Le reste du personnel est en télétravail. Les chaînes de production de Nestlé, de Heineken ou les abattoirs Bigard continuent aussi à tourner sous prétexte qu’elles permettent de nourrir la population. « La question doit pourtant se poser pour chaque travailleur en ce moment. Le risque qu’on lui fait prendre est-il nécessaire ? Sa vie, celle de ses proches et des personnes qu’il côtoie est en jeu », commente Alexandre Feltz, médecin généraliste et adjoint au maire chargé de la santé à Strasbourg (Bas-Rhin). Mais pour le premier secteur industriel français et son chiffre d’affaires annuel de 176 milliards d’euros, la question de ce qui est essentiel et ce qui ne l’est pas ne se pose pas.

Idem pour la grande distribution. « L’industrie agroalimentaire est un secteur prioritaire et les grandes enseignes auront la liberté d’organiser leurs rayons sans contraintes », a annoncé Bruno Le Maire, le ministre de l’Économie et des Finances, lors d’une conférence de presse le 15 mars. Autour de lui ce jour-là, Alexandre Bompard, PDG de Carrefour, Michel-Édouard Leclerc, à la tête du groupe homonyme, ou encore Dominique Schelcher, PDG de Système U. Une réunion venait de s’achever entre le ministre, ces dirigeants de la grande distribution et des acteurs de l’industrie agroalimentaire. Le 19 mars, Food Drink Europe, puissant lobby de l’industrie agroalimentaire, publiait un communiqué qui exhortait la Commission européenne à garantir le flux ininterrompu de produits agricoles et alimentaires, en insistant sur l’importance de préserver ce commerce à l’échelle européenne.

Une hausse de l’activité, des effectifs amoindris par le Covid-19, et la peur de la contamination

« En première ligne, il y a les opérateurs, les ouvriers. Sans cela, rien n’est possible », souligne Richard Roze. Dominique Douin, salarié dans une entreprise de transformation de viande du groupe Bigard à La Roche-sur-Yon (Vendée), explique : « Notre travail est déjà difficile à la base, être opérateur dans une usine comme la nôtre, c’est une grande production à réaliser pour répondre aux commandes avec des plannings stricts. Il faut tenir le choc physiquement, et le rythme est soutenu. Donc, forcément, surtout au début du confinement, nous avons eu énormément de boulot à cause du déséquilibre créé dans l’approvisionnement à la suite de la ruée dans les magasins. Et maintenant, certes les gens ne mangent pas plus que d’habitude, mais ils achètent plus de plats préparés parce qu’ils mangent toujours chez eux. » Certaines adaptations étaient nécessaires dans son usine : « Les horaires ont été organisés pour que peu de personnes soient en pause aux mêmes tranches horaires. On a dû faire pas mal d’efforts dans notre organisation. Ça reste parfois difficile de garder les distances de sécurité. » Pour Isabelle Egurbide, les 300 salariés de son entreprise « font au mieux, mais ils sont souvent obligés d’être à moins de 50 centimètres les uns des autres ». Dans le réfectoire prévu pour une centaine de personnes, 200 employés se retrouvent aux heures des repas, serrés à leur table. « Heureusement que l’épidémie ne s’est pas encore trop développée chez nous, dans le Sud-Ouest », conclut-elle.

La production de pâtes a considérablement augmenté en raison d’une demande accrue des consommateurs. Toute la production de l’entreprise qui produit les Pâtes Grand-Mère a été réorganisée en conséquence.

Dans les supermarchés, l’un des rayons les plus vides au début du confinement était celui des pâtes. Xavier Riescher, président du groupe et du Syndicat des industriels fabricants de pâtes alimentaires de France (Sifpaf), a déclaré que Panzani a augmenté ses ventes de 100 % aux alentours du 20 mars. Même situation pour l’entreprise Pâtes Grand-Mère, dont l’usine se trouve à Marlenheim (Bas-Rhin), à l’ouest de Strasbourg, et emploie 95 personnes. Son PDG, Philippe Heimburger, a reçu le 17 mars, comme de nombreux autres patrons de son secteur, une lettre cosignée par Bruno Le Maire et Didier Guillaume, le ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation, lui sommant de poursuivre son activité. Il rend compte de la situation : « On produit deux fois plus que d’habitude. Les heures supplémentaires ont dû être multipliées, si bien que des opérateurs font des semaines de 50 heures. » Aux alentours du 25 mars, l’entreprise comptait 40 % d’employés absents pour cause d’arrêt maladie, en grande partie des suspicions de Covid-19. La semaine du 6 avril, 80 % de l’effectif travaillait à nouveau. « C’est un combat quotidien pour assurer la production dans ces conditions », poursuit Philippe Heimburger. De 5 h à 22 h, trois postes sont exclusivement dédiés à la désinfection des surfaces dans l’usine. Les ouvriers sont tenus de porter des masques et de se laver les mains au gel hydroalcoolique toutes les heures. Selon le PDG, la robotisation de la chaîne de production permet aux employés d’être à distance les uns des autres.

Les professions de la logistique des supermarchés sont aussi très mobilisées. Claude Leclercq est cariste dans un entrepôt Auchan à côté d’Amiens (Somme) et syndiqué à la CGT. Avec son chariot élévateur, il prépare des denrées alimentaires, des produits de première nécessité, mais également des articles non essentiels. « On a deux fois plus de boulot. Les mesures barrière ont mis du temps à bien se mettre en place, et franchement, c’est du bricolage. J’ai mon masque personnel, par exemple. Comme il y a davantage de commandes, 40 intérimaires ont été recrutés. Auchan fait tout pour continuer l’activité à fond, même pour les articles non indispensables. Et en même temps, des collègues sont en arrêt parce qu’ils sont suspectés d’avoir le Covid-19. »

« En période de crise, on voit bien les limite de ce système agroalimentaire »

Le 25 mars, le gouvernement a adopté des ordonnances, dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire, destinées à des secteurs comme l’agroalimentaire et la grande distribution. Elles contiennent un « assouplissement du droit du travail », avec notamment une augmentation de 44 à 60 heures de la durée légale du temps de travail ou la possibilité pour les entreprises d’imposer les dates d’une semaine de congés sans délai de prévenance. Utilisées dans certaines entreprises, ces mesures alertent des salariés et des syndicats. « On est dans Germinal, » s’insurge Dominique Douin, qui juge ces ordonnances « en décalage total avec la réalité du terrain. Les conditions de travail, dans des usines qui font du deux-huit ou du trois-huit, sont déjà assez difficiles comme ça. La vie de famille n’est pas facile à organiser. Avec 60 heures, on retourne en arrière, on ne fait plus que bosser dans nos vies. Heureusement, cette mesure n’est pas appliquée chez nous ». Même son de cloche pour Claude Leclercq : « On comprend qu’on doit faire des efforts, pas de soucis… mais que ce gouvernement en profite pour détricoter le droit du travail, c’est désolant. »

Les Jardins de la Montagne verte, entreprise d’insertion d’agriculture urbaine, cherche à occuper 15 postes. Les postes de travail sont éloignés d’au moins deux mètres et les salariés en insertion bénéficient des protections dont ils ont besoin ou les apportent de chez eux.

Damien Houdebine, paysan-boulanger dans la Sarthe, s’interroge : « Est-ce que c’est vraiment essentiel de continuer à produire l’intégralité de ce que l’agro-industrie produit ? Avec tous ces intermédiaires, cette marchandise qui vient de loin et cette logistique complexe ? » Le producteur regrette que « le gouvernement, qui n’a de cesse d’évoquer un changement des mentalités, n’échange qu’avec l’industrie agroalimentaire et la grande distribution en ces temps de crise ». Mathieu Fritz, un paysan alsacien, enchérit : « Avec trois hectares, je fournis l’équivalent de plus de 200 familles en légumes. Mes commandes augmentent depuis le confinement, les gens ont confiance. La demande est là, c’est les autorités qui ne suivent pas. Elles pourraient nous valoriser, et nous aider. Sans créer d’attroupement, on distribue des paniers de légumes dans des conditions sanitaires nettement meilleures que la grande distribution. Les marchés pourraient s’adapter aussi. C’est incroyable de privilégier autant le modèle traditionnel et de nous mettre des bâtons dans les roues. » Le 23 mars, le gouvernement a décidé d’interdire tous les marchés, sauf si le maire d’une commune obtient l’autorisation de la préfecture. Mais celles-ci sont souvent refusées dans les grandes villes comme Strasbourg, voire pas demandées à Lyon ou à Paris.

Joint par Reporterre, le chargé de communication de la Confédération paysanne dénonce cette inégalité de traitement, en expliquant qu’elle peut avoir des répercussions terribles pour certains paysans qui vendent habituellement jusqu’à 100 % de leurs produits sur les marchés. De son côté, même la branche Commerce et agroalimentaire FO de la Sarthe demande la réouverture des marchés de plein air pendant la pandémie. Leur fermeture représente, d’après le syndicat, un danger pour les salariés et les clients des magasins, puisque tout le monde est alors obligé de se rendre en grande surface. Didier Guillaume, le ministre de l’Agriculture, a finalement déclaré le 12 avril être favorable à la réouverture des marchés de plein air s’ils respectent les normes sanitaires.


REGARDER NOTRE REPORTAGE DANS LAGION DE STRASBOURG

  • Le reportage aux Jardins de la Montagne verte a été réalisé le 6 avril, celui dans l’entreprise Heimburger, qui produit les Pâtes Grand-Mère, a été fait le 8 avril.





Lire aussi : Les Amap, îlots de lien social dans l’océan du confinement

Source : Thibault Vetter pour Reporterre

Photos : © Christoph de Barry/Reporterre
. chapô : En matière d’équipements et d’hygiène, l’industrie alimentaire n’a pas eu à changer beaucoup des habitudes déjà bien rodées. Seule nouveauté : le port obligatoire du masque de protection, même dans les bureaux.

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