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ReportageSanté

Un ancien chenil transformé en lieu d’accueil pour personnes en souffrance psychique

Julie Sabatier, Lise Buisson et Clémentine Monsaingeon, membres actives du conseil collégial de La Plaine.

En Bretagne, l’association La Plaine réhabilite un ancien chenil pour en faire un lieu de répit destiné aux personnes en souffrance psychique. Ce laboratoire social, en construction, bouscule les codes de la psychiatrie classique.

Guémené-Penfao (Loire-Atlantique), reportage

« Il y avait des cages pour accueillir les chiens qu’élevait l’ancien propriétaire. C’était une des premières choses qu’il a fallu démolir. La symbolique était forte », explique Lise Buisson, dynamique trentenaire rennaise installée à Redon, au nord de Nantes. L’association La Plaine mène un projet de réhabilitation d’un ancien chenil en un lieu d’accueil et de répit pour les personnes en souffrance psychique. « Ces grilles en métal incarnent tout l’univers coercitif que peut représenter la psychiatrie à l’hôpital. »

Pour abattre ces cloisons et rompre avec les pratiques asilaires, mais aussi pour débroussailler et ramasser des noix, la structure a pu compter sur trois chantiers participatifs ayant réuni une quarantaine de personnes. Elle a aussi lancé un appel aux dons, qui a permis de récolter 15 000 euros.

Le jour de notre venue, dans la bâtisse en pierre brune, un feu de cheminée crépite. Les membres de l’association ont bravé le froid — le mois de décembre est rude dans le pays de Redon, entre bruine et premiers verglas — pour cette après-midi consacrée à l’envoi de cartes postales, sérigraphies et tee-shirts destinés aux nombreux contributeurs à leur financement participatif.

Julie Sabatier, éducatrice spécialisée et formatrice aux Premiers secours en santé mentale, est à l’origine du projet.

Un système de santé exsangue

Tout part d’un constat simple : selon l’Organisation mondiale de la santé, chaque année en France, 1 personne sur 5 est touchée par un trouble psychique. L’accès à l’hôpital est de plus en plus difficile, faute de places et de moyens, et le système de santé exsangue broie parfois davantage qu’il n’aide. Dans l’équipe, certains sont radicalement antipsychiatrie, d’autres non, mais tous s’accordent sur un point : « Nous défendrons toujours le service public. »

Inspiré par la psychothérapie institutionnelle — une méthode de thérapie qui émerge pendant la Seconde Guerre mondiale, dans laquelle le lieu qui accueille est ouvert et pensé comme un outil de soin en soi — Bolbrun est à la fois un espace de repos, de vie et d’activités pour pallier les manquements de l’hôpital public. « On accueillera des personnes qui ressentent, à un moment, le besoin de couper, de prendre du temps en dehors de leur vie quotidienne, dit Julie Sabatier, qui a pensé le projet. Si parfois le repos seul est la solution, parfois c’est la force du collectif, le fait d’être entouré et de participer à un projet, qui peut faire du bien. »

Les belles bâtisses en pierre seront rénovées selon les principes de l’écoconstruction.

En gestation depuis plusieurs années dans l’esprit de Julie Sabatier, éducatrice spécialisée, et de son compagnon, Alexandre Vaillant, psychologue clinicien, le lieu ouvrira en pleine capacité à l’orée de 2029. Il offrira douze places d’hébergement de longue durée (trois mois maximum) et un accueil de jour pour les personnes en souffrance et leurs proches. À terme, des partenariats avec des hôpitaux du département permettront un travail coordonné. Mais la forme du projet se construit au jour le jour, au fil des premiers accueils.

Le besoin de se « mettre au vert »

Engagée dans une démarche de recherche-action, l’association La Plaine « pense en marchant ». « Le processus est documenté, on le croise avec des expertises scientifiques et on se pense en réseau. Une initiative comme la nôtre n’a de sens qu’en lien avec les acteurs locaux et d’autres lieux similaires. Nous avons déjà commencé à accueillir des personnes et continuerons dès le printemps. À terme, nous pourrons salarier plusieurs personnes, mais pour le moment tout le monde est bénévole », précise Julie Sabatier.

Cette éducatrice spécialisée raconte le premier séjour : la venue, cet été, pour quelques jours, des accueillants et des accueillis de La Trame, un espace de répit et de soutien pour les personnes en souffrance psychique à Saint-Denis, qu’elle a cofondé. « Une des limites qu’on a vues à Saint-Denis, dans un environnement urbain, c’est l’impossibilité de répondre à un besoin : celui de se mettre au vert et de mettre les mains dans la terre, dans des moments difficiles. »

Pour Clémentine Monsaingeon, la santé mentale «  touche tout le monde à un moment de sa vie  ».

Après plusieurs recherches, le couple a jeté son dévolu sur le pays de Redon. « C’était un peu un hasard, mais tout s’est mis en réseau très vite. Le tissu associatif est fort ici et nous avons été bien accueillis. On avait des craintes, car l’imaginaire autour de la santé mentale reste puissant. Lorsqu’on était encore en pourparlers pour un autre lieu, un élu nous avait demandé si on allait mettre des barbelés autour de l’espace pour empêcher les gens de sortir. Mais ici, les voisins et la municipalité sont curieux. »

La région Pays de la Loire, l’intercommunalité Redon Agglomération et la commune de Guémené-Penfao sont partenaires du projet. « Les habitants du coin viennent nous voir et nous proposent leur aide. » Léon, un agriculteur des alentours, a même prêté son tracteur pour déblayer les gravats.

Salariée agricole et éduc’ spé

C’est Lucie, baskets aux pieds et clope au bec, qui fait le lien avec les paysans de la région. Cette éducatrice spécialisée est aussi salariée agricole dans une ferme laitière. Elle vit dans une maison montée sur remorque sur le terrain de 1,4 hectare de Bolbrun. Elle héberge depuis quelques années, dans le cadre de l’association Accueil Paysan, des mineurs et des adultes.

« Je les emmène avec moi pour travailler sur les exploitations. Ils sont en extérieur, ils se rendent utiles, ça donne du sens. Quand on n’arrive pas à prendre soin de soi, s’occuper d’animaux peut être une première démarche », explique-t-elle. Elle vient d’adopter Moinô, chiot devenu mascotte du lieu, et a installé sur le terrain ses moutons et ses deux ânes, Sherkan et Coquillette. Prête à accueillir un nouveau public, elle parle déjà avec les fermes alentour de la venue potentielle des habitants de Bolbrun sur leur exploitation.

Après avoir travaillé à l’Hôtel Pasteur, à Rennes – un lieu d’expérimentation sociale et solidaire – elle met aujourd’hui ses compétences au service de La Plaine.

Une dynamique d’échange et de mise en réseau que l’on retrouve dans tous les aspects de la vie du lieu. Gaëlle, qui vient prêter main-forte pour la découpe des étiquettes à coller sur les enveloppes destinées aux donneurs, détaille les différentes initiatives collaboratives auxquelles elle participe. La voix fluette mais le regard bleu déterminé, cette militante est engagée sur de nombreux terrains. Elle vient d’ouvrir une épicerie solidaire à Plessé, qui pratique trois prix en fonction des revenus des clients. « J’aime croiser les réseaux, les produits locaux de l’épicerie fourniront bien sûr le lieu d’accueil. »

Convaincue des bienfaits thérapeutiques de l’alimentation et engagée pour son accès à tous, elle participe à plusieurs réseaux d’entraide qui approvisionnent déjà des cantines solidaires et alimenteront Bolbrun en temps voulu. Le Réseau de glanage du pays de Redon par exemple, qui récupère les surplus des maraîchers pour les redistribuer.

Au programme du jour : envoi de goodies sérigraphiés aux donateurs du crowdfunding.

Une « dynamique collective »

Si Gaëlle est « Madame Alimentation », à Bolbrun chacun apporte son savoir-faire. Claude, pétillant septuagénaire, n’a pas sa langue dans sa poche. Lui, il est « Monsieur Permaculture ». À la recherche d’un écolieu depuis longtemps, il n’avait jamais été convaincu avant de trouver Bolbrun. « La permaculture, dont le mantra est : respecter la terre, respecter l’humain et partager l’abondance, est un travail collectif. Ce sera une activité que l’on pratiquera avec les personnes accueillies. »

D’autres pistes existent : l’art-thérapie, le soin par la créativité… Plusieurs intermittents du spectacle se sont déjà manifestés. Mais, comme le rappelle Clémentine Monsaingeon, costumière et amie d’enfance de Julie : « On ne prévoit rien. On ne fait pas de programme. Tout dépendra des personnes accueillies, de leurs envies et de leurs savoir-faire. Le “ne rien faire” fait partie du faire ici. »

Ce qui l’attire, c’est autant le lieu que « son processus de création, cette dynamique collective et cette perpétuelle remise en question ». « Créer un lieu comme ça, c’est beaucoup de responsabilités, beaucoup d’attentes des personnes accueillies. On sait qu’on ne pourra pas les sauver, mais on peut au moins leur faire du bien pour un temps. »

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