Un décroissant au Forum Social

7 avril 2015 / Vincent Liegey



Vincent Liegey

Je rentre de Tunis où j’étais invité à une rencontre participative : "Connect the cricles" (relier les cercles). Cette rencontre a eu lieu dans le cadre du Forum Social Mondial (FSM).

Je n’avais jamais été en Tunisie. De même, c’était mon premier forum social mondial.
J’ai hésité avant d’accepter l’invitation. D’une part, je suis toujours l’un des premiers à critiquer l’absurdité de ces séjours touristiques courts dans des pays lointains et d’autre part je suis assez sceptique sur la pertinence et la cohérence de ces grandes messes que représentent ces forum sociaux.

J’ai toutefois dit oui pour plusieurs raisons... et je n’ai pas été déçu par mon séjour en Tunisie.

La Tunisie, entre dépendance au tourisme de masse et envie d’émancipation et d’autonomie

La Tunisie connaît un contexte politique intéressant et difficile quatre ans après la chute de Ben Ali. De plus ce forum-rencontre se tenait quelques jours après l’attaque sanglante du Bardo. Malgré les craintes de mes proches, je n’ai pas hésité et, comme presque tous les participants, n’ai pas annulé mon séjour en Tunisie. Ce n’est pas un hasard d’ailleurs si c’était le deuxième Forum social mondial organisé à Tunis.

Beaucoup de rencontres et de discussions chaleureuses avec des tunisiens rencontrés aussi bien dans les rue de Tunis qu’au forum. J’ai senti un pays dans un entre deux : l’enthousiasme citoyen d’un peuple jeune, dynamique et plein d’envies, qui sait qu’il peut renverser une dictature et en même temps de la déception et de l’exaspération de ne pas voir les choses s’améliorer. De plus, le danger djihadiste pèse.

Ainsi, ce chauffeur de taxi regrettant Ben Ali, période où l’ordre était là. Ou encore ce groupe de jeunes espérant pouvoir partir en Europe, faute de boulot, pour mieux revenir en Tunisie...

Mais partout un accueil extrêmement chaleureux, des messages de solidarité contre la barbarie terroriste. Le pays est dépendant du tourisme de masse, ce qui met souvent un décroissant dans une posture délicate.

Ainsi la question s’est posée lors de plusieurs discussions comme lors d’une interview avec une journaliste tunisienne, enthousiaste avec les idées de la décroissance mais ne voyant pas de débouchés en Tunisie : "Que deviendrait le tourisme ? On en a besoin"...

Mais en Tunisie aussi les alternatives émergent, avec notamment la permaculture ou encore le Nomad Village où un collectif propose, malgré les intempéries, "un espace fixe à l’intérieur du FSM 2015 pour promouvoir et expérimenter les usages des technologies libres et le partage au service des citoyens et des causes, ainsi qu’un lieu de présentation des différentes expériences autogérées".

Plus que jamais, le débat sur une relocalisation ouverte vers plus d’autonomie doit s’ouvrir : comment le tourisme de masse peut-il et doit-il servir de levier pour... disparaître et prendre une autre forme ?

Dans certains dialectes africains, développement veut dire « le rêve du blanc »

Le monde est globalisé et les interdépendances existent bel et bien. De même, je suis à chaque fois marqué par le fait que partout dans le monde émergent les mêmes réflexions, idées, pratiques, expérimentations, propositions mais surtout que nous faisons face aux mêmes questionnements et difficultés sur le que faire ? Comment ?

De même nous faisons face aux mêmes systèmes oligarchiques. Alors ces rencontres internationales trouvent leur pertinence dans les échanges et la construction de réseaux solidaires. Par exemple, l’enjeu des gaz de schiste en Algérie nous concerne toutes et tous et pas seulement les citoyens algériens réprimés dans la violence.

La rencontre à laquelle j’ai participé, organisée par un réseau d’association, s’inscrit dans cette approche de se rencontrer afin de construire des liens entre des mouvements de différentes régions du monde. C’était la troisième rencontre de cette dynamique vers un "mouvement social mondial". Beaucoup de chouettes rencontres, débats, échanges d’expériences... et de questions : un mouvement pour quoi faire ? Quels chemins ? Quelles stratégies et quels projets ?

Des pistes voient le jour, la créativité est au rendez-vous. Elle peut prendre la forme d’un grand poster, la force des images est souvent plus efficace qu’un long discours :

Poster issu de nos deux jours de discussions

Ou avec la poésie comme suite à la dernière lab session à l’Institut des Futurs souhaitables : La crois-sens, la nouvelle décroissance

(...)
La Décroissance du Nord pour l’émancipation du Sud,
Car qui croit encore qu’on pourra tous aller sur la Lune ?
Difficile de traduire le mot
« développement »,
Dans certains dialectes africains, ça veut juste dire
« le rêve du blanc ».
(...)
Vincent Avanzi - Une Odyssée Humaine - Artiste résident et chroniqueur poétique

Ou encore en bandes dessinées pédagogiques, avec les amis tourangeaux et leur Gazette de Gouzy, ou Comment expliquer la Dotation Inconditionnelle d’Autonomie pour toutes et tous :

L’expérience de la révolution tunisienne est à la fois source d’espoir et aussi riche d’enseignements : comme nous le rappelons souvent dans la décroissance, nous sommes assez sceptiques avec le mythe du grand soir.

Si de larges mouvements sociaux sont nécessaires et font malheureusement défaut face aux dérives oligarchiques de notre modèle productiviste et consumériste, ils sont loin d’être suffisants. Faire tomber un régime sans que d’autres mondes soient déjà en construction, voire bien installés, est problématique.

Alors, c’est ce que nous avons expérimenté lors de ces deux jours d’atelier : connect the circles, et aussi connect the dots (connecter les cercles et les points) en commençant à vivre avec les outils de sociocratie, de la communication non-violente et de l’écoute.

C’est aussi sortir de tendances souvent trop présentes dans les milieux militants autour des combats de chapelles, des égos et autres jeux de pouvoir... et aussi, comme j’ai pu l’observer au FSM, chacun se repliant sur son combat au risque d’oublier que tout est lié. C’est en partie l’un des forces de la Décroissance et de son approche multi-dimensionnelle.

Une nouvelle internationale diverse peut et doit naître

Ainsi, ces rencontres internationales sont des lieux pertinents pour se rencontrer, débattre et prendre conscience des interdépendances de nos luttes. Elles sont riches d’enseignement. Mais elles doivent aussi être des lieux d’expérimentation de nouvelles manières de vivre ensemble la politique, pour créer des réseaux de mouvements, de collectifs, d’associations, de partis.

Chacune de ces entités, ouvertes les unes aux autres, a son rôle à jouer et ce n’est pas dans un mythe centralisateur ou d’uniformisation du grand soir que nous sortirons durablement de l’impasse dans laquelle nous conduit la société de croissance.

Mais c’est en cultivant la diversité et la complémentarité des approches, des luttes, des expérimentations et des contextes, en créant des liens, en construisant des communs, en se connaissant mieux et aussi en se critiquant avec bienveillance que l’on construit à la fois ces nouveaux mondes et ces nouvelles pratiques tout en déconstruisant nos dépendances envers l’oligarchie. Une nouvelle internationale diverse peut et doit naître, ouverte et solidaire...




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Lire aussi : Les chroniques de Vincent Liegey

Source : Vincent Liegey pour Reporterre

Photos :
. Chapô : Coalition eau
. Poster : Crédits Sonja Niederhumer - http://graphicharvest.co.za - CC
. Manifestation : Attac

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