Un livre pour sortir de la « cage de fer du capitalisme »

Durée de lecture : 8 minutes

20 juillet 2015 / Emmanuel Daniel (Reporterre)

« Dans quel monde vivons-nous ? Quelles forces dominent et caractérisent le présent ? Et dans quelle(s) direction(s) nous poussent-elles ? » Voilà les questions auxquelles tente de répondre Aurélien Berlan dans La fabrique des derniers hommes. En relisant des maîtres du XIXe siècle, il nous propose un « diagnostic du présent » nécessaire selon lui pour sortir de la « cage de fer du capitalisme ».


Vous voulez changer le monde ? Louable intention. Mais essayez d’abord de le comprendre afin de ne pas vous tromper de cible. Tel est le message que nous adresse Aurélien Berlan dans son livre « La fabrique des derniers hommes ». Le titre, aguicheur, laisse imaginer une bonne vieille dystopie à la Terminus radieux, Soleil Vert ou 1984. En réalité, il s’agit d’une thèse de philosophie transformée en un dense ouvrage de 330 pages quelque peu arides pour qui n’a pas eu la moyenne à son bac de philo.

Pour autant, il n’y a pas tromperie sur la marchandise. L’auteur explique en effet que le rôle du savant ne diffère guère de celui d’un auteur de science-fiction. Tous deux imaginent les futurs possibles qui sont en germe dans notre présent afin d’éclairer notre chemin et nous éloigner de l’abîme vers laquelle nous nous dirigeons. Ils partagent également des interrogations : « Dans quel monde vivons-nous ? Quelles forces dominent et caractérisent le présent ? Et dans quelle(s) direction(s) nous poussent-elles ? »

Là où les écrivains apportent des « réponses narratives » à ces questions existentielles en exagérant des tendances actuelles pour révéler leur vice, leur danger ou leur absurdité, Aurélien Berlan utilise un autre procédé, aussi surprenant qu’efficace. Pour réaliser son « diagnostic du présent », il s’est plongé dans les archives de la sociologie allemande et en a exhumé trois auteurs dont deux sont quasiment inconnus dans notre pays : Ferdinand Tonnies, Georges Simmel et Max Weber.

« Qu’est-ce que ces penseurs d’un autre temps, oubliés ou méconnus pour cette raison même, pourraient nous apprendre sur le monde qui est le nôtre ? », s’interroge-t-il. Il explique que la révolution industrielle, « acte de naissance de notre monde », fut en Allemagne à la fois plus tardive et plus rapide que dans d’autres pays européens, poussant les intellectuels outre Rhin à « cerner la terra incognita qui se déployait à une vitesse inouïe sous leurs yeux et à déterminer les dangers potentiels que recelait ce monde tout nouveau que produisait brutalement le capitalisme industriel, l’Etat bureaucratique et la science organisée ».


Les trois mamelles de la modernité

Grâce au concours des « pères fondateurs de la sociologie allemande », il pense avoir identifié les trois mamelles de la modernité « qui sont entrées en synergie à la fin du XIXe siècle » :

- « Le passage de la vie communautaire à la société marchande » analysé par Tonnies qui débouche sur la « faillite dramatique de la solidarité », « la perte de lien social » et l’avènement de l’homme abstrait.

- « La marchandisation des biens et des liens », mise en lumière par Simmel qui fait « l’essence calculatrice de l’époque moderne » où l’on passe notre temps « à compter nos pièces et nos billets ».

- « Le déploiement du capitalisme industriel et de l’Etat bureaucratique qui ont débouché sur la perte de liberté et de sens, la bureaucratisation et le désenchantement du monde » qui, selon Weber, nous ont enfermés dans « la cage de fer » du capitalisme.

Ces trois auteurs ont compris que contrairement à ce que l’on se plaît à répéter, « la modernité n’est pas une société où l’individu est roi » mais est plutôt caractérisée par le « règne des organisations » dont l’individu supposément libre est totalement dépendant pour exister. Ils « convergent vers une problématique essentielle de notre temps, celle de la rationalisation qui s’empare de nos activités et de nos sociétés avec toutes ses implications sociales, culturelles et humaines » et qui conduisent à « la fabrique des derniers hommes », entendu comme le « dernier type d’humanité en date », à savoir l’homo œconomicus.

Et le regard que l’auteur porte sur ces derniers hommes et leur vie sociale n’est pas vraiment admiratif : « On comprendra notamment tout ce que cela signifie, en termes de domination sociale, de ne pas connaître ses voisins, de ne plus pouvoir imaginer sortir sans porte-monnaie ou d’avoir toujours des formulaires à remplir ou des procédures à suivre. A force, toutes ces choses ont fini par devenir ‘naturelles’. En tout cas, elles le sont pour la plupart d’entre nous qui sommes nés dans ce monde et ne connaissons pas, si ce n’est sous un mode exotique, de formes de vie ne reposant pas sur l’argent, la dépendance au salariat et la prise en main administrative de la vie. »

Oser regarder le problème en face

Au fil des pages, on oublie que Tonnies, Simmel et Weber ont vécu il y a plus d’un siècle tant les maux qu’ils décrivent sont les mêmes qui nous font aujourd’hui souffrir. Malgré tout, Aurélien Berlan regrette que beaucoup d’intellectuels et de révolutionnaires autoproclamés préfèrent éviter de regarder en face les problèmes soulevés par notre trio de sociologues. S’y attaquer reviendrait en effet à remettre en cause beaucoup de choses dans nos existences bourgeoises.

Il rappelle que « les moyens de production industrielle impliquent une division du travail et une organisation sociale qui ne vont pas sans domination des humains et destruction de la nature ». En d’autres termes, les piliers de la vie et du confort modernes (le capitalisme industriel, l’Etat bureaucratique et la science organisée, qu’il nomme la troïka) sont également la source de nos maux. Il est aussi vain d’espérer un salariat épanouissant, un Etat émancipateur ou une production en série humanisante qu’un capitalisme moral ou une Bretagne sans pluie. C’est le revers de la médaille du Progrès, que refusent de voir les gens de gauche, qu’il met en lumière avec ce livre.

Il répond également à ceux qui se réjouissent de l’avènement d’une société post-industrielle : « Il n’y a pas un retour à l’artisanat mais des délocalisations conduisant souvent à des unités de production encore plus gigantesques, permettant de nouvelles économies d’échelle. Il n’y a jamais eu autant d’ouvriers dans le monde [...]. Bref, il y a de moins en moins de choses que l’on fait soi-même ou sur la base de liens personnels : sur tous les plans de notre vie, on fait appel à des biens et services industrialisés, produits en série et échangés contre argent, supposant des investissements qu’il faut rentabiliser. »

Et n’allez pas lui dire qu’internet vient changer la donne : « L’ère numérique [...] a permis de relier les humains en tant qu’inconnus à une échelle encore plus vaste. Avec l’Internet, la monétarisation des biens et des liens a franchi un nouveau seuil, en permettant à chacun de tout vendre et de tout acheter [...]. En fait, la révolution informatique a permis un nouveau changement d’échelle dans l’organisation des activités, un passage à la démesure supérieure. »

Appliquer aux forces dominantes de notre temps l’esprit critique des Lumières

Les bureaucraties socialistes ne trouvent pas plus grâce à ses yeux que les multinationales capitalistes. Mais alors, que propose-t-il ? De se « délivrer de l’industrialisme et de revenir à cet autre ‘socialisme’ que le succès des idées saint-simoniennes et marxistes a marginalisé : celui des briseurs de machines et des penseurs anti-étatistes comme Proudhon ou Leroux ».

Proudhon et ses enfants, par Gustave Courbet, 1865

Il suggère de « se pencher sur le monde d’hier » afin d’y repérer des « alternatives réalistes aux problèmes du présent ». Plus concrètement, il nous invite « à nous libérer, à chaque fois qu’on peut, de ces liens impersonnels passant par l’argent et le salariat, multiplier et enrichir les autres en faisant nous-mêmes au lieu de déléguer aux organisations. »

En faisant une éloge nuancée des modes de vie pré-industriels, il risque de se voir affubler de l’étiquette de « réac’ de gauche » ou de « conservateur » distribuée en pagaille par les zélateurs du progrès. Cette critique avait d’ailleurs été adressée aux pères fondateurs de la sociologie allemande qu’il convoque dans cet ouvrage. Il affirme au contraire que « les héritiers des Lumières ne sont pas ceux qui dénoncent bruyamment toute remise en question du progrès, mais bien ceux qui en reprennent l’esprit critique en l’appliquant aux forces dominantes de notre temps ».

C’est ce que fait ici avec brio Aurélien Berlan, travail qui lui a valu de recevoir le prix francfortois de la thèse de philosophie de 2009. Mais gageons que la plus belle récompense qui pourrait lui être faite serait que son message soit entendu et que nous sortions enfin de l’impasse du Progrès pour tendre vers des existences plus simples, plus fraternelles et plus décentes. Faute de quoi, l’homo œconomicus pourrait bien être le dernier homme à vivre sur cette planète, au sens propre cette fois-ci.


La fabrique des derniers hommes. Retour sur le présent avec Tönnies, Simmel et Weber, Aurélien Berlan, Editions La Découverte, 344 pages, 24,50 €.



Lire aussi : Pour que les rébellions deviennent révolutions

Source : Emmanuel Daniel pour Reporterre

Photos :
. Chapô : Wikipedia (CC)
. Dessin : Anarchy art (CC)
. Proudhon : Wikipedia (CC)

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