Menacé d’extinction, ce poisson fantôme a été observé en Normandie
La grande alose. - © Camille Jacquelot / Reporterre
La grande alose. - © Camille Jacquelot / Reporterre
Durée de lecture : 8 minutes
Prenez votre lampe frontale, chaussez vos bottes, et embarquez pour une nuit de recherche sur les traces de la grande alose ! Ce poisson fantôme, qui reste dans les profondeurs, est difficilement observable. « On sait qu’ils sont là ! »
Sur les bords de la Sélune (Manche), reportage
« Tu n’as pas entendu quelque chose ? » Il est 2 heures du matin. En contrebas du pont de la Roche sur la Sélune, à Saint-Laurent-de-Terregatte (Manche), Émilie Guillard, fondatrice et salariée de l’association Nature en baie, se redresse dans son fauteuil de camping et tend l’oreille. Difficile de percevoir un autre bruit que celui du courant de ce petit fleuve turbulent, qui joue autour des piles de l’édifice. Ah, si, un plouf. Ragondin ? Poule d’eau ? « Tiou... tiou... tiou… » Au loin, un crapaud accoucheur lance son chant flûté. « Allons voir là-haut », décide la naturaliste amatrice. La nuit respire, la brume monte en nappes à la surface de l’eau et les herbes hautes couvertes de rosée mouillent nos bas de pantalon. Appuyées sur le garde-corps, on jette un coup d’œil éclairé de nos frontales à la rivière. Rien.
« On ne la voit pas, elle reste dans les zones profondes »
Ce que nous cherchons, c’est la grande alose (Alosa alosa). Ce beau poisson argenté, qui peut atteindre 70 cm et plusieurs kilos, vit en mer mais remonte les fleuves pour s’y reproduire au printemps. Il pourrait être revenu dans la Sélune après l’effacement des barrages de Vezins et de La Roche-qui-Boit. Achevé entre 2020 et 2023, ce projet de restauration écologique de cours d’eau a permis de rouvrir près de 90 km de rivière aux poissons migrateurs. Il est suivi de près par l’Inrae, l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement, à travers le programme scientifique Sélune, lancé en 2012. Les premiers suivis ont montré un retour très rapide pour les saumons atlantiques, les lamproies marines et les anguilles européennes.
« La grande alose n’était pas ciblée, car les membres de l’Inrae ne s’attendaient pas à en trouver, raconte Maxime Potier, de l’association Seine-Normandie Migrateurs. Mais plus d’une vingtaine de cadavres ont été retrouvés en deux ans. »
Les deux associations ont donc organisé une première prospection dans la nuit du 20 au 21 mai. « On sait qu’elles sont là, mais on ne sait pas où elles se reproduisent ni combien elles sont. Nous voulons répondre à ces questions, en identifiant des frayères actives. »
Une fois ces sites de reproduction repérés, ils seront équipés d’enregistreurs automatiques permettant, chaque année, d’évaluer le nombre de grandes aloses venues s’unir dans la Sélune. Un suivi indispensable pour, ensuite, ajuster les plans de gestion.
Le bruit d’une machine à laver
Outre la nuit blanche, il n’existe pas 36 moyens de repérer ce migrateur fantôme. « Pour l’anguille et le saumon, c’est facile, nous avons des stations de pêche électrique C’EST QUOI ?. Pour la grande alose, ça ne fonctionne pas : on ne la voit pas, elle reste dans les zones profondes », explique Maxime Potier. Reste le vidéocomptage, grâce à des dispositifs de capture vidéo installés dans les passes à poissons de certains barrages. Ou, dans les fleuves qui n’en sont pas équipés, l’observation de la reproduction de mi-avril à début juillet.
En effet, difficile de passer à côté de ces fougueux ébats sous les étoiles. Enregistrements et vidéos à l’appui, Maxime Potier a briefé en début de soirée la quinzaine de bénévoles mobilisés pour la prospection. Si la température de l’eau est optimale — entre 15 et 20 °C —, « 2-3 poissons à une dizaine dévalent le courant tout en formant un tourbillon et en claquant la queue », explique-t-il. Les femelles larguent leurs œufs, les mâles la laitance, et les œufs ainsi fécondés vont se déposer au fond de l’eau.
Le tout dans un vacarme impressionnant. « Le bruit est assez particulier, un peu comme une machine à laver, ou comme si l’on tournait très vite un bâton dans l’eau », décrit le naturaliste. C’est le « bull », d’une durée de 2-3 secondes à plus de 15 secondes, en fonction de la taille du groupe. Dans les sites les plus actifs, 30 à 150 bulls peuvent être entendus aux petites heures de la nuit, les plus propices au batifolage. « Si vous entendez ça, n’hésitez pas à aller jeter un coup d’œil en allumant la frontale. Vous ne risquez pas de les déranger, et n’aurez pas beaucoup d’occasions de voir ce spectacle dans votre vie. »
Au total, 6 binômes et 3 enregistreurs automatiques ont ainsi été répartis à plusieurs endroits de la Sélune. Chaque site a été choisi avec soin par Maxime Potier et Morgan Druet, de Nature en baie — le local de l’étape. Principal critère, la topographie des lieux. « Les aloses favorisent les zones avec des radiers, des remontées de fond avec du courant et une granulométrie assez grossière, pour que les œufs puissent venir se caler dans les cailloux », explique Maxime Potier.
« Pour moi, le site où on a le plus de chance d’en entendre est La Masure, mais c’est le seul où il y a de la marche à travers les hautes herbes, et dans le noir... » réfléchit Morgan Druet à haute voix. Pierre et son fils Chêne, âgé de 10 ans, ont hâte de commencer les observations. Ils ont même prévu les sacs de couchage. « Je connais la Sélune pour l’avoir déjà parcourue à pied et en kayak, mais je n’ai jamais vu la grande alose, à part un individu mort en période de reproduction. Ça m’intéresse d’en savoir davantage », sourit l’éleveur, installé à Isigny-le-Buat.
Coup de grâce
Lampes frontales, chaises pliantes, bottes, gilets de sauvetage, eau, « petits paquets de M&M’s pour tenir le choc »… Morgan vérifie le matériel puis envoie chaque binôme sur le lieu qui lui a été attribué. Les attentes sont immenses, car l’enjeu est de taille. La grande alose a été classée « en danger critique d’extinction » en France en 2019.
« Elle est très menacée, davantage que le pangolin ou l’ours polaire, alerte Maxime Potier. Les effectifs français et européens se sont complètement effondrés. » Le bassin Gironde-Garonne-Dordogne, qui a longtemps accueilli la plus importante population européenne de ce migrateur avec environ 370 000 géniteurs en 1996, ne comptait plus que 13 000 individus par an entre 2015 et 2020.
En 2024, les effectifs recensés aux stations de comptage représentaient seulement 5 % du maximum observé historiquement sur les séries de suivi disponibles. « La Normandie reste avec la Bretagne l’un des derniers bastions de la grande alose avec des effectifs relativement stables, même s’ils sont en diminution ces dernières années », indique le naturaliste.
Les raisons de ce carnage sont multiples. L’extraction de granulats dans les lits des fleuves a détruit des habitats et des frayères. Mais le coup de grâce a été porté par la construction des barrages, qui a freiné voire bloqué les migrations. Un phénomène d’hybridation s’est produit avec l’alose feinte. « La grande alose a tendance à rester dans la partie basse des fleuves, et l’alose feinte à remonter un peu plus. Mais, bloquées à l’aval par les barrages, elles se sont retrouvées aux mêmes endroits », explique Maxime Potier.
« La Sélune peut-elle accueillir 300 grandes aloses ? 5 000 ? 10 000 ? »
Les installations hydroélectriques ont aussi favorisé la prédation par le silure glane, le plus grand poisson d’eau douce de France, introduit pour la première fois à la fin du XIXe siècle et qui connaît une expansion spectaculaire depuis les années 1980. « Sur la Loire, la Garonne ou la Dordogne, des silures se sont spécialisés dans la capture des migrateurs à la sortie des passes à poissons, sous les barrages », décrit le naturaliste.
Difficile d’évaluer la part de responsabilité de la pêche dans ce déclin. Jusqu’au milieu du XXe siècle, la grande alose faisait l’objet d’une importante pêche professionnelle dans les grands estuaires et fleuves atlantiques. Face à l’effondrement des populations, un moratoire sur la pêche professionnelle a été instauré en 2008 dans le bassin Gironde-Garonne-Dordogne, et la pêche commerciale a été fortement limitée voire interdite partout ailleurs où l’espèce est présente. La pêche de loisir est toujours pratiquée localement, mais généralement en « no-kill », sans tuer.
Reste l’angle mort des captures accidentelles en mer : vivant en bancs pendant trois à sept ans au large des côtes, les grandes aloses peuvent être fauchées en nombre lors d’opérations de chalutage ou dans certains filets côtiers.
La recolonisation du petit fleuve normand pourrait constituer l’un des signaux les plus encourageants observés ces dernières années pour ce grand poisson argenté. Cette première nuit n’a rien donné. Une semaine plus tard, en revanche, des bénévoles ont bien entendu les fameux bulls près d’un pont de Saint-Hilaire-du-Harcouët. « La Sélune peut-elle accueillir 300 grandes aloses ? 5 000 ? 10 000 ? Pour l’instant, on n’en sait rien, admet Maxime Potier. Ce qui est sûr, c’est qu’un nouveau bassin a été rouvert avec une très grosse capacité théorique, et que chaque site compte. »