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ReportageLuttes

Un quartier se mobilise contre la « mainmise de Carrefour »

La stratégie du géant du commerce consiste bel à se déployer tous azimuts dans les centres urbains. Des habitants de Montpellier s'y opposent.

À Montpellier, des habitants se mobilisent contre un nouveau magasin Carrefour. Depuis que le groupe a jeté son dévolu sur les centres-villes, « il n’y a pas de place pour des alternatives », déplorent-ils.

Montpellier (Hérault), reportage, reportage

Ignorant la tramontane qui balaie l’avenue, David peste dans sa longue barbe blanche. Sourcils froncés, il lorgne la devanture flambant neuve du tout nouveau magasin. Un Carrefour city. « Encore un », soupire-t-il. Du doigt, il indique les autres supérettes du groupe situées à proximité. « 1, 2, 3, 4... À moins de dix minutes à pied. Et encore quatre autres dans le centre-ville », gronde-t-il. Dans sa main, les tracts qu’il distribue aux badauds résument sa pensée : « Carrefour partout, alternative nulle part. »

Comme lui, ils sont une quarantaine à avoir écourté leur grasse matinée, samedi 14 septembre, pour protester contre l’ouverture d’un énième supermarché de l’enseigne rouge et bleue. « J’habite dans le quartier, et j’en ai marre d’en voir ouvrir à chaque coin de rue, détaille David. Si tu ne veux pas donner ton argent à Carrefour, c’est de plus en plus difficile de trouver d’autres options. »

Les manifestants étaient à la fois des usagers du supermarché collaboratif La Cagette et des militants propalestiniens. © David Richard / Reporterre

Et les raisons pour « boycotter » le géant de la grande distribution ne manquent pas, selon les manifestants. « La grande distribution rémunère mal les producteurs, impose de mauvaises conditions de travail à ses salariés et aux gérants, tout ça pour maximiser ses bénéfices », liste Nicolas, développeur « engagé dans la vie associative du quartier ». En mars dernier, la CFDT a même attaqué le groupe en justice, dénonçant sa politique sociale.

Groupés autour d’une banderole « Carrefour, complice d’un génocide », plusieurs Montpelliérains sont venus contester la stratégie du géant du CAC40 dans les territoires occupés de Palestine. « Ils ouvrent des magasins dans des colonies illégales, ils ont envoyé des colis alimentaires à l’armée israélienne, gronde Enrico, de l’antenne locale de BDS — pour boycott, désinvestissement, sanctions. Ils sont donc complices d’une catastrophe humanitaire sans précédent. » La campagne BDS cible ainsi le groupe du millionnaire Alexandre Bompard depuis plusieurs années.

Une multinationale plutôt qu’un magasin en circuit-court

Hormis les militants propalestiniens, nombre des habitants attroupés devant les portes vitrées du supermarché n’avaient pas vraiment de dent contre Carrefour… jusque récemment. « Le déclencheur de ma colère, explique Louise, c’est que le local repris par le groupe aurait pu être racheté par un supermarché coopératif. Un magasin en circuit-court, avec une visée sociale, plutôt qu’une multinationale, ç’aurait été top ! »

La nouvelle succursale s’est implantée en lieu et place d’un ancien Spar, placé en redressement judiciaire. Un espace convoité de longue date par La Cagette, le supermarché coopératif du quartier, qui propose des produits bios, locaux, dont certains à petits prix. « Une opportunité exceptionnelle de développement » pour la boutique solidaire, à l’étroit dans ses locaux actuels. Las, le 26 juillet dernier, le tribunal de commerce a préféré l’offre du mastodonte de la distribution à celle de la coopérative.

Plusieurs Montpelliérains sont venus contester la stratégie du géant du CAC40 dans les territoires occupés de Palestine. © David Richard / Reporterre

Une décision incompréhensible pour nombre de sociétaires de La Cagette. Carrefour proposait une reprise moins intéressante mais promettait de reprendre 12 postes sur 18, contre zéro pour le magasin alternatif, qui fonctionne grâce à ses sociétaires. Et le profil « sûr et sérieux » de l’entreprise aurait rassuré les juges, selon plusieurs coopérateurs.

Contacté, Carrefour dément toute volonté hégémonique. « L’attribution de la reprise du fonds de commerce du Spar à Carrefour s’est faite dans le cadre d’une décision de justice, nous a précisé le groupe par courriel. Cette reprise ne crée pas de surface commerciale nouvelle. »

Carrefour se déploie massivement en centre-ville

Pourtant, la stratégie du géant du commerce consiste bel et bien à se déployer tous azimuts dans les centres urbains. « Pendant longtemps, Carrefour, qui est l’inventeur de l’hypermarché, a tout misé sur ce type de grande surface, raconte l’économiste Philippe Moati. Au tournant des années 2000, le modèle de l’hyper a commencé à montrer des signes de faiblesse : il fallait trouver de nouveaux leviers de croissance. » Le groupe s’est alors tourné vers le commerce de proximité.

Très vite, les supérettes ont poussé comme des champignons dans les ruelles des villes, suscitant parfois des tensions. Ainsi, à Toulouse, un quartier se mobilise depuis plus d’un an contre l’implantation d’une supérette Carrefour. « Dans la même avenue, il y a de nombreux petits commerces qui sont installés depuis longtemps et qui jouent un rôle en tant que lieu de vie mais aussi social, où le lien humain est très fort avec les habitants », défend Sylvie, du collectif d’opposants. À Paris, en 2016, des habitants du 20e arrondissement se sont également battus contre l’ouverture d’une grande surface. En vain.

En octobre 2023, la branche israélienne de Carrefour a annoncé qu’elle fournirait des rations aux soldats israéliens. © David Richard / Reporterre

Pas de quoi ébranler le géant. Dans la foulée, Carrefour a multiplié les formats, pour cibler toujours plus de niches — Carrefour city, bio, contact, ou récemment Potager city. « Développer un maillage de petits magasins, ça répond à des évolutions démographiques, au vieillissement et au fait qu’on a des petits ménages, précise le chercheur. Face à l’inflation, la proximité a bien résisté, car les ménages ont préféré fractionner leurs achats. » En clair : faire des petites courses près de chez soi plutôt que de se rendre dans ce lieu de tentation qu’est l’hypermarché.

Une élue fustige la « mainmise du groupe dans le centre-ville »

Avec un atout supplémentaire pour le groupe : l’écrasante majorité de ses magasins ouvrent ou sont repris en location-gérance. Un modèle qui permet de confier la gestion du fonds de commerce à un tiers tout en restant propriétaire. Depuis 2017, plus de 300 magasins de l’enseigne de grande distribution ont été repris par des commerçants indépendants, et donc sortis du groupe avec leurs 23 000 salariés. Le nouveau magasin montpelliérain n’échappera pas à la nouvelle règle.

Devant les locaux clinquants de Carrefour, Alenka Doulain frissonne dans la brise matinale. L’élue d’opposition à la Ville de Montpellier fustige « la mainmise du groupe dans le centre-ville » et regrette que « les alternatives ne soient pas suffisamment soutenues ». En 2021, le géant du CAC40 envisageait d’ouvrir un magasin dans un autre quartier de la cité languedocienne. Le maire, Mickaël Delafosse, avait alors empêché cette installation, à grands renforts de lettre et de prise de position publique. L’élu socialiste fera-t-il preuve de la même pugnacité cette fois-ci ? « Nous l’attendons au tournant », indique la conseillère municipale. La Cagette, elle reste « en recherche d’un local qui nous permettra de poursuivre notre développement », fait-elle savoir. Le supermarché à but non lucratif compte près de 5 000 sociétaires et ambitionne d’en accueillir 1 000 de plus d’ici 2027.

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