Un tournant historique

15 décembre 2010 / Hervé Kempf



Pour la première fois depuis vingt-cinq ans, l’espérance de vie a reculé aux Etats-Unis.

C’est une nouvelle importante que vient de publier le service statistique de santé des Etats-Unis : pour la première fois depuis vingt-cinq ans, l’espérance de vie a baissé dans le pays qui reste le phare de la modernité. Selon le rapport publié le 9 décembre par le Centers for Disease Control and Prevention (CDC), « Deaths : Preliminary Data for 2008 » (1), l’espérance de vie aux Etats-Unis a décliné d’un mois entre 2007 et 2008, passant de 77,9 ans à 77,8 ans. Cette inflexion de tendance n’est pas imputable à la mortalité infantile, qui a au contraire reculé pour atteindre un minimum historique : c’est bien une dégradation de l’état de santé général qui est ici en cause.

L’étude a été menée par l’analyse de 99 % des certificats de décès enregistrés. Les trois premières causes de mort sont les maladies cardiaques, le cancer, et les maladies respiratoires.

A vrai dire, l’information n’est pas tout à fait une surprise. Depuis plusieurs années, divers spécialistes avertissent que les conditions de vie et d’alimentation dans les pays industrialisés conduisent au plafonnement, voire au déclin de l’espérance de vie - le meilleur marqueur quantifiable du progrès des sociétés. Dans Espérance de vie, la fin des illusions (Terre vivante, 2006), l’agronome Claude Aubert annonçait que nous vivrions moins longtemps que nos parents, en raison d’une alimentation beaucoup plus chimique et grasse, et d’une activité physique moindre, à quoi s’ajoute une pollution (pesticides, notamment) omniprésente. Des démographes portaient, de façon plus nuancée, le même diagnostic : par exemple, le chercheur Jay Olhansky, dans une étude publiée par le New England Journal of Medicine de 2005 (2).

La dégradation américaine est-elle un signal précurseur ? Au téléphone, Claude Aubert indique qu’« il est normal que cela arrive là-bas plus tôt que chez nous, ils ont commencé à très mal manger très tôt ». De son côté, le démographe Gilles Pison relève que la divergence entre les Etats-Unis et les pays européens est observée depuis plusieurs années : « Les Etats-Unis ont décroché en matière d’espérance de vie. Par exemple, il y a un écart d’un an et demi entre les femmes européennes et américaines, alors qu’il y a trente ans, c’était l’inverse. » Principales causes : le taux d’obésité, plus élevé outre-Atlantique, mais aussi un système de santé déficient pour les 20 % les plus pauvres de la population.

Pour rester une société en bonne santé, il faut moins de pesticides, moins de pollution, plus de mouvement physique, une bonne couverture sociale. L’inverse de ce que propose l’American Way of Life. Le progrès a fui l’Amérique.

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Notes :

(1) Communiqué de presse : http://www.cdc.gov/media/pressrel/2.... Rapport : http://www.cdc.gov/nchs/data/nvsr/n...

(2) Olshanshky, Jay, « A potential decline in life expectancy in the United States in the 21st century », The New England Journal of Medicine, 352, n°11, 2005, p. 1138 : http://www.nejm.org/doi/full/10.105...




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Source : Article publié dans Le Monde daté du 15 décembre 2010.

Complément d’information : Une étude de l’INED (Institut national d’études démographiques), parue dans Populations et sociétés du 16 décembre 2010, sous le titre : "Espérance de vie :
peut-on gagner trois mois par an indéfiniment ?" : http://www.ined.fr/fichier/t_public...

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