Une Apocalypse au ralenti...

7 novembre 2011 / Bruno Latour

« Ce qui devrait nous frapper,c’est la déconnexion entre l’ampleur des menaces avérées et le calme avec lequel on continue tranquillement à faire comme si de rien n’était. »


Qu’il faille changer de trajectoire, tout le
monde le sait, et pourtant la difficulté ne fait
que croître, qu’il s’agisse du cadre politique
inadapté, comme à Copenhague en 2009, ou
du cadre socio-technique plus inadapté encore,
comme on l’a vu sur nos écrans devant
les centrales nucléaires éventrées du malheureux
Japon. Le problème vient de ce qu’il n’y
a pas de mythe alternatif, mobilisateur et positif,
qui puisse prendre la place de celui du
progrès, de plus en plus associé aujourd’hui
à celui d’une « fuite en avant ». La « décroissance
 » ne peut entraîner les énergies quasiment
révolutionnaires qu’il faudrait mobiliser
pour un changement aussi radical. Quant au
« développement », qu’il soit durable, insoutenable
ou maîtrisé, il n’est pas non plus accompagné
de la gamme nécessaire de passions à
la hauteur des enjeux.

La déconnexion semble totale entre l’ampleur
des changements à effectuer et la pâleur
ou l’inconsistance des sentiments que suscitent
ces transformations – pourtant reconnues
du bout des lèvres comme « absolument nécessaires
 »
. Comme si chacun de nous se préparait
à une révolution, mais immobile et dans son
fauteuil... Fredric Jameson, dans son article
“Future City” publié en 2003 (1), évoque l’ironie
de la formule selon laquelle « il est plus facile
aujourd’hui d’imaginer la fin du monde que
la fin du capitalisme »
 ! Une forme historique
et très particulière d’organisation des marchés
parait naturelle et éternelle, alors qu’on envisage
froidement que la nature elle-même, en tous
cas la Terre – et les humains avec elle –, puisse
disparaitre.

C’est que nous sommes pris, avec
les crises écologiques, dans un double excès :
excès de fascination pour l’inertie des systèmes
socio-techniques mis en place ; excès de
fascination pour le caractère total, global et radical
des changements qu’il faudrait effectuer.
Le résultat est une frénétique course de lenteur.
Une Apocalypse au ralenti...

Les chantres du progrès continu à l’ancienne
se plaignent souvent de ce qu’ils appellent des
exagérations grossières, des « peurs millénaristes
 »
, et même d’un retour religieux et fanatique.
Or, ce qui devrait nous frapper, au contraire,
c’est la déconnexion entre l’ampleur des menaces
avérées et le calme avec lequel on continue
tranquillement à faire comme si de rien n’était.
Rien à voir avec l’Apocalypse de cinéma. Durant
la guerre froide, remarquons-le, personne ne demandait
qu’on attende des certitudes absolues
pour se mettre en état de se défendre. On appliquait
sans barguigner le principe de précaution.
Qu’on se souvienne de l’énergie déclenchée par
la menace soviétique. Pour les guerres, tout le
monde sait quelles passions il faut ressentir, quelles
précautions il faut prendre, quelle contre-menace
il faut aussitôt monter. Mais quand il s’agit
de cette menace asymétrique, à la fois immense
et lointaine, certaine et contestée, multiforme et
surtout non-humaine, on se sent effrayé, terrifié
même, mais au fond froid et surtout impuissant.
Certains disent même qu’il ne faut rien faire en
attendant d’être absolument sûr.

Il y a d’ailleurs beaucoup d’injustice à parler
d’Apocalypse à propos de l’écologie, car
les âmes pieuses qui attendaient la fin dernière
dans les siècles anciens savaient bien
qu’il s’agissait moins d’une menace réelle que
d’une occasion de conversion. Quand Albrecht
Dürer grave sa célèbre Apocalypse en 1498, il
s’attend comme beaucoup à la fin du monde
pour le millénaire et demi après la naissance
du Christ. N’empêche qu’il attend de son
oeuvre immortelle un solide revenu et ne
s’étonne pas que le monde continue à exister
en 1501... Alors que nous, ce n’est pas d’une
simple conversion que nous avons besoin,
c’est d’une alliance avec un monde auquel il
faut permettre de durer. Le changement de
trajectoire est bien plus profond qu’une simple
Apocalypse et plus exigeant qu’une simple
révolution. Mais où sont les passions des
transformations ?

.............................................

Note :

(1) Fredric Jameson est un critique littéraire et théoricien politique
américain. La phrase “it is easier to imagine the end of the world than to
imagine the end of capitalism” est citée par l’auteur dans l’article “Future
City”, paru en 2003 dans New Left Review.





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Source : http://www.architectureaideue.org/w...

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