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Politique

Une autopsie féroce du mandat d’Éric Piolle

Éric Piolle à Grenoble en juin 2020.

Ni fait ni à faire, le mandat d’Éric Piolle ? Pour Vincent Peyret, journaliste grenoblois et auteur de « Le vide à moitié vert », assurément. Critiquant vertement l’action du maire dans la capitale de l’Isère, il estime que, même en reconnaissant les limites du pouvoir municipal, l’ex-ingénieur n’aurait rien pu être d’autre qu’un espoir vite douché.

C’est un pamphlet particulièrement caustique à l’encontre de celui qui se verrait bien comme le futur président de la République. Depuis six ans, le média grenoblois Le Postillon, journal satirique local, suit à la trace les faits et gestes du maire de la ville, Éric Piolle, cherchant la petite bête dans la tête de l’équipe municipale et grattant « derrière la communication municipale lénifiante des écologistes et du parti de gauche au pouvoir ». Le quatrième de couverture de l’ouvrage ne laisse d’ailleurs aucun doute sur son ambition. Éric Piolle serait « un cas d’école qui permet aussi de saisir comment l’écologie au pouvoir ne peut être que dévoyée ». Les lectrices et lecteurs habituels du journal ne seront pas dépaysés par le ton incisif et caustique de l’ouvrage, rédigé à la première personne par Vincent Peyret, l’une des plumes du Postillon.

Commençons d’abord par le parcours professionnel d’Éric Piolle, ancien cadre dirigeant au sein de l’entreprise Hewlett-Packard, où il a passé dix ans avant d’être licencié pour avoir refusé de mettre en place un plan de délocalisation. L’auteur y voit un « acte fondateur » du candidat Piolle, façonné par son « coach en communication », le sociologue Erwan Lecœur. Il l’aurait aidé à se forger une image de novice en politique, exempt de toutes les tares des vieux briscards corrompus. Pourtant, Éric Piolle n’est pas vraiment un débutant, avec une première candidature aux législatives dès l’âge de 24 ans.

Circulez, y’a rien à voir ?

S’il ne traîne jusqu’à présent aucune casserole politique, le maire de Grenoble est en revanche soupçonné de fermer les yeux sur l’évasion fiscale. Il est en effet cofondateur de Raise Partner, une start-up où sa femme est d’ailleurs employée. L’entreprise, dont le siège social est basé à Singapour, s’occupe d’améliorer la « gestion de risques » des investissements financiers qui flirtent avec les paradis fiscaux. La publication de cette enquête dans Le Postillon aurait d’ailleurs déclenché la colère de l’élu. « La façon dont il a réagi, en niant tout problème, se bornant à dénoncer une polémique visant à lui nuire, annonçait en fait la façon dont il gérerait son mandat et les contestations, se retranchant toujours derrière le “circulez, y’a rien à voir” et n’admettant aucune polémique », assure l’auteur.

En tant qu’ancien ingénieur, Éric Piolle est aussi accusé d’être trop technophile, de ne pas assez critiquer l’obsolescence programmée et de n’avoir jamais « émis la moindre réflexion publique sur l’utilité sociale de tous les gadgets vendus par HP ». Pourtant, le maire de Grenoble a été l’un des premiers élus à critiquer la 5G, en disant qu’elle ne servirait qu’à regarder du porno dans l’ascenseur. Un positionnement politique peut-être opportuniste, vu l’ampleur prise par la contestation contre cette technologie, mais qui a le mérite d’exister. D’ailleurs, l’auteur s’en émeut : «  Cette prise de position est étonnante car depuis six ans qu’il dirige la mairie de Grenoble, Éric Piolle n’a jamais rien dit sur le déferlement technologique ou l’invasion du numérique dans tous les recoins de nos vies.  » Ainsi, cet ex-ingénieur non repenti ne pourra sans doute jamais recueillir les louanges d’un journal connu pour ses positions particulièrement technocritiques, porte-voix des idées d’une partie du milieu militant grenoblois. « Je ne pense pas que “la technologie, c’est le diable”, mais que nos sociétés bientôt entièrement numérisées sont d’une tristesse et d’une injustice effarante, en plus de nous mener dans le mur écologique », justifie l’auteur du livre.

« La faiblesse des résultats concrets obtenus contraste avec les prétentions. »

Il s’agace également des louanges reçues par son maire, sous prétexte qu’il est élu écolo, alors même qu’il a pris position pour des projets clivants, comme l’élargissement de l’A480, contesté par les associations environnementales. Autre critique : celle de la zone à faibles émissions mises en place en 2018. Il s’agissait au départ d’imposer des restrictions de circulation pour désengorger le centre-ville, régulièrement embouteillé, et de réduire la pollution due au trafic automobile. Pour l’auteur, cette mesure pose un problème de justice sociale. Il estime que les plus précaires, propriétaires de vieux véhicules diesel polluants, ont été pénalisés face aux plus riches, qui peuvent s’offrir des voitures hybrides en « donnant l’illusion que des déplacements motorisés peuvent être non polluants ».

Côté social, l’auteur assure que le bilan d’Éric Piolle n’est pas vraiment glorieux. Dans le chapitre baptisé « l’austérité positive », il revient sur le plan «  de sauvegarde des pouvoirs publics  », imposé par Piolle au début de son premier mandat, justifié par la baisse des dotations de l’État et par la situation désastreuse des finances lors de son arrivée au pouvoir. Mais selon Vincent Peyret, la mairie aurait délibérément choisi de sacrifier certains services publics au profit du lobby du bâtiment, dont les chantiers se sont multipliés dans la ville ces dernières années. Il évoque notamment la polémique sur le projet de fermeture de trois bibliothèques de quartier ou encore les logements qui restent vides et l’expulsion de squats, tout en concédant que « les ressorts municipaux sont faibles par rapport aux législations et problématiques sociales nationales. Mais la faiblesse des résultats concrets obtenus contraste avec les prétentions répétées par Piolle d’être un “délinquant solidaire”. »

Les 205 pages de l’ouvrage oscillent entre critiques et déceptions à l’encontre d’un homme politique qui n’a bien entendu pas réussi à tenir toutes ses promesses ni à être à la hauteur des espoirs placés en lui. L’auteur tente d’ailleurs de comprendre les raisons de ce désenchantement. « Bien entendu, le pouvoir impose des compromis. Si les opposants internes n’ont pas toujours raison, ils se battent la plupart du temps pour des causes pertinentes, comme l’opposition à la destruction de logements sociaux en bon état. » On touche ici au cœur du problème : le débat irréconciliable entre militants radicaux qui souhaitent rester un contre-pouvoir et ceux qui partent à sa conquête, persuadés que c’est l’unique façon de changer les choses, et qui se retrouvent confrontés à ses limites, quelle que soit leur bonne volonté. Une situation que reconnaît bien volontiers l’auteur, tout en déplorant l’omerta sur ces difficultés rencontrées par l’équipe municipale : il aurait aimé qu’on lui raconte les difficultés de gouverner. « On ne sait rien de leurs erreurs, de leurs regrets, de leur part d’humanité dans cet exercice du pouvoir qui semble être tellement froid. » Le Postillon, via l’une de ses principales plumes, joue donc son rôle de contre-pouvoir médiatique, piquant là où cela fait mal, quitte à verser parfois dans la mauvaise foi. Et quitte également à se faire critiquer de tous les côtés. Mais l’auteur assume presque fièrement de passer pour un rabat-joie ou de faire « le jeu des méchants ». « Je n’ai jamais eu l’âme d’un briseur d’espoir. Mon credo depuis six ans, c’est plutôt explorateur de vide. Certains font de la spéléologie, moi j’ausculte les politiques menées par les verts et rouges grenoblois au pouvoir. Alors j’observe, j’écris et j’attends l’écho. »


Le Vide à moitié vert, de Vincent Peyret, aux éditions Le Monde à l’envers, février 2021, 216 p., 10 €.

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