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Politique

Présidentielle : les défis du prétendant Éric Piolle

En vue de la présidentielle, le maire grenoblois, Éric Piolle, s’emploie à créer un « arc humaniste » pour rallier la gauche. Quel est son poids face au Parti socialiste ou face à d’autres candidats Verts ? Peut-il compter sur le soutien des militants de terrain ? Reporterre retrace les enjeux de sa candidature.

Il n’est pas encore officiellement candidat à la présidentielle mais on entend déjà beaucoup parler de lui. Depuis quelques mois, Éric Piolle, le maire Europe Écologie-Les Verts (EELV) de Grenoble, multiplie déplacements dans toute la France et interventions médiatiques. En novembre dernier, on l’a entendu, en cumulé, quarante minutes sur la chaîne de télé France Info [1] — soit le plus long temps de parole pour un politique qui n’est pas membre du gouvernement. Même succès à la radio : il a bénéficié de seize minutes de temps de parole sur France Inter [2], toujours en novembre. Sur cette antenne, il avait assuré le 3 février qu’il n’était pas officiellement candidat à la primaire des Verts, qui aura lieu en septembre. « Il refuse de se déclarer officiellement car, le jour où il le fera, les journalistes oublieront les élections régionales sur lesquelles nous souhaitons concentrer nos forces », confie un de ses proches collaborateurs. Las, pour certains médias, l’affaire est déjà pliée. Certains s’empressent de détailler « son calendrier présumé » en le décrivant comme « l’antistar “superstar” des Verts pour 2022 » ou en annonçant son futur « duel avec Yannick Jadot ».

Reporterre vous présente les cinq enjeux soulevés par sa candidature à la présidentielle.

1. Quel poids face à Yannick Jadot, homme fort du parti ?

Homme fort du parti, Yannick Jadot est député européen EELV depuis 2009. Il a été candidat à la présidentielle en 2017, avant de se retirer au profit de Benoît Hamon (PS). Un abandon qui a laissé un très mauvais souvenir aux militants. « Au moment de ce choix sans concertation, beaucoup se sont sentis trahis », confie à Reporterre César Bouvet, militant aux côtés d’Éric Piolle. Cette rancœur fera-t-elle pencher la balance en interne ? « Je l’aime beaucoup et j’aimerais voter pour lui à la primaire. Mais il n’est pas connu et je pense qu’il est impossible de lui donner une dimension présidentielle en si peu de temps. D’autant que Jadot, en visant l’électorat du centre droit en reprenant de vieilles recettes, serait plus à même de l’emporter face à Anne Hidalgo, la maire de Paris », observe un membre d’EELV. Malgré tout, Éric Piolle a déjà conquis de nombreux soutiens au sein du bureau exécutif du parti, comme Marine Tondelier, cotrésorière et élue d’opposition à Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), ainsi que Charlotte Soulary, déléguée à l’Europe et à l’animation des commissions. Elles se sont toutes les deux engagées au sein de la plateforme baptisée « Une certaine idée de demain ».

2. Comment se déclarer candidat tout en la jouant collectif ?

Lancé à l’occasion des cinq ans de la COP21, ce site annonce vouloir « imaginer, organiser et préparer l’alternance écologique, en France, en 2022 ». Il compte déjà cinq cents inscrits. « C’est une plateforme de précampagne », explique César Bouvet. « Toutefois, l’idée n’est pas de mettre en avant un candidat mais des idées qu’on a envie de porter. On ne fait pas union derrière une personnalité mais derrière un programme porté par un collectif. » Une ligne de crête difficile à tenir dans une élection présidentielle ultra personnalisée, prompte à flatter les égos. « C’est un tiraillement continuel mais nous pensons qu’il faut mettre en avant le collectif. Cette primaire est l’occasion d’avoir un débat de fond pour creuser des idées », insiste César Bouvet.

Être celui qui rassemblera la gauche : une posture obligatoire pour tout candidat à la présidentielle. « L’union pour l’union, cela fait François Hollande en 2012 et cela produit de la déception », rappelle un proche d’Éric Piolle. C’est pourquoi le Grenoblois préfère parler d’« arc humaniste ». Au printemps dernier, durant la campagne pour les élections municipales, il avait organisé un match de football avec notamment François Ruffin (FI), Audrey Pulvar (PS) et Clémentine Autain (Ensemble ! et FI) « C’est le seul à pouvoir parler à tout le monde à gauche », assure un militant EELV.

François Ruffin, Clémentine Autain, Audrey Pulvar, Claire Nouvian, Matthieu Orphelin... étaient invités à un match de foot géant.

« Piolle a certainement raison en disant qu’il veut travailler en collectif. Il sait que sans cela, il ne pourra pas gagner. Il veut apparaître comme un recours le jour où les velléités individuelles seront épuisées ou épuisantes », explique un consultant qui a été le directeur de communication du maire de Grenoble durant son premier mandat municipal.

Corinne Morel Darleux propose même une candidature collective, pour que les électrices et les électeurs sachent à l’avance qui sera Premier ministre et qui occuperait tel ou tel ministère. « Il faudrait arriver avec un début de gouvernement où chacun servirait de "garde-fou" aux autres », dit-elle. « Car une personne seule aura toujours des défauts et des manques. La seule esquisse de solution, c’est ticket collectif avec un engagement clair sur un gouvernement resserré et sixième République. »

3. Quel poids face au Parti socialiste ?

Une équipe de France de l’écologie, c’est aussi ce qu’espère Matthieu Orphelin, député écologiste (ex-La République en marche) [3]. Cela demanderait néanmoins de repenser totalement le paradigme de l’élection présidentielle à la française, ultrafocalisée sur une personnalité unique. « De toute façon, s’il y a trois candidats à gauche, personne n’ira au second tour », remarque le consultant, ancien membre de l’équipe de Piolle. En cas d’alliance, ce dernier se retirera-t-il face à un autre candidat ou une autre candidate ? « Il le fera car il n’est pas porté par un égo au point de rester à tout prix », pense César Bouvet.

Au sein du parti, certains craignent qu’il laisse un peu trop vite la place à Anne Hidalgo (PS), la maire de Paris. « Il ne fera pas le poids face à elle en cas d’union, » déplore une militante EELV. « Ce serait partir perdant. »

4. Sur quels appuis peut-il compter dans les luttes de terrain ?

Pour s’attirer un maximum de soutien, Éric Piolle fait la tournée des luttes contre les projets inutiles et imposés. Le 6 février, il était à Berck (Nord) pour soutenir les opposants à la serre géante Tropicalia. Dans la presse locale, certains élus ont dénoncé un « show médiatique ». Il était également présent sur le triangle de Gonesse (Val-d’Oise) en janvier pour s’opposer à la construction d’une gare au milieu des champs. Des déplacements qui n’entrent pas dans le cadre de son mandat électoral local et qui sont financés par l’association de financement Kairos,, que son équipe a créée en novembre dernier. Objectif : que ceux qui le soutiennent puissent lui donner de l’argent.

Un tour de France des luttes… quitte à déserter la ville dont il est le maire ? « C’est la première fois que Grenoble a un maire à plein temps. Ses prédécesseurs étaient députés et ne passaient jamais une semaine entière sur place. De plus, les déplacements ne se font que le week-end », assure son entourage. Pourtant, le Grenoblois était à nouveau sur la Zad de Gonesse le jour de son expulsion mardi 23 février.

Éric Piolle, mardi 23 février, à la Zad de Gonesse.

Si le devenir des terres fertiles du nord de Paris semble lui tenir à cœur, il n’a en revanche pas défendu les jardins de la Buisserate, dans une commune voisine de Grenoble. Ces jardins ont été détruits en novembre dernier pour faire place à un projet immobilier. « Personne n’a demandé à Éric de se déclarer sur le sujet. Et je rappelle qu’EELV Métropole a signé une tribune pour les soutenir », assure un de ses proches collaborateurs.

5. Le manque de notoriété : un atout ou un désavantage ?

Les critiques du milieu militant et associatif grenoblois ne semblent pas franchir les cimes de la capitale des Alpes. Au niveau national, Éric Piolle demeure largement inconnu. Selon un sondage Ipsos, près de 73 % des personnes interrogées ne le connaissent pas assez pour juger s’il ferait ou non un bon président de la République. Le Grenoblois apparaît d’ailleurs au coude à coude avec Sandrine Rousseau, qui s’est déclarée, elle, officiellement candidate à la primaire des Verts.

Pour pallier ce déficit de notoriété, certains citoyens ont pris les choses en main, à l’instar d’Antoine. En mai dernier, ce jeune homme originaire de Grenoble a lancé avec quelques amis le compte Twitter et le site internet « Et pourquoi pas Piolle ». Jamais encarté, pas du tout militant, il avait simplement envie de « se sentir utile, car la planète n’a plus le temps d’attendre ». Il fait partie de cette jeune génération, politisée dans les dernières marches climat, plutôt méfiante à l’égard de la vieille classe politique. « Peut-être que son déficit de notoriété n’est pas si inquiétant quand on voit le niveau de détestation du personnel politique. Ce n’est pas si mal d’avoir de nouvelles figures pour des idées nouvelles », estime Antoine.

Mais Éric Piolle n’est pas un novice. Ancien cadre dirigeant de l’entreprise informatique Hewlett-Packard, il a été candidat divers gauche aux législatives de l’Isère en 1997, alors qu’il n’avait que 24 ans. En mars 2010, il a été élu conseiller régional Europe Écologie avant de devenir maire de Grenoble en 2014, puis d’être réélu en 2020. Toutefois, à l’échelle nationale, il n’a pas baigné dans les querelles partisanes et se trouve épargné par certaines traditions du parti. « Ce n’est pas un apparatchik et il est peut-être moins imprégné de cette culture minoritaire de la gauche qui a longtemps cantonné les Verts au rôle de satellite du Parti socialiste. Ce n’est pas si fréquent dans ces milieux politiques et cela change tout dans la manière d’aborder les questions stratégiques et la campagne », estime Corinne Morel Darleux.

Partir gagnant : c’est effectivement la stratégie de son équipe de campagne qui ne dit pas encore son nom. « Il ne faut pas se voir comme les petits derniers, derrière le PS. Ou encore comme des écolos qui ne sauraient pas gouverner. Éric Piolle est un homme de méthode : il pose des plans et il les suit. Il a déjà pu démontrer que l’écologie n’est pas un accident mais le sens de l’histoire », assure un de ses proches.

Le maire de Grenoble espère ainsi faire à nouveau mentir les sondages qui le donnaient largement perdant pour sa première élection municipale en 2014. Huit ans plus tard, les mentalités ont bien changé et l’écologie politique n’est plus seulement un contre-pouvoir. L’évolution des consciences et les jeux d’alliances politiques lui ouvriront-ils les portes de l’Élysée ?

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