À Gonesse, on se bat contre une gare au milieu des champs

Durée de lecture : 5 minutes

18 janvier 2021 / Laury-Anne Cholez et Anna Kurth (Reporterre)



Près de 300 personnes se sont retrouvées dimanche 17 janvier sur le triangle de Gonesse (Val-d’Oise). Elles s’opposent au projet d’une future gare de métro du Grand Paris au milieu des champs. Les militants veulent préserver les dernières terres agricoles au nord de la capitale pour en faire un lieu dédié à la transition écologique.

  • Gonesse (Val-d’Oise), reportage

Pour l’instant, c’est encore un vaste champ, aux sillons parallèles hérissés de petites pousses vertes qui sortent à peine de terre. D’ici une quinzaine de jours, le site de La patte d’oie, dans le triangle de Gonesse, pourrait devenir un vaste chantier : celui de la future gare de Gonesse, sur la ligne 17 du métro du Grand Paris.

Pour protester contre ce projet, près de trois cents personnes se sont réunies sur place dimanche 17 janvier à l’appel du collectif pour le triangle de Gonesse (CPTG). Ils craignent en effet que cette future gare en plein champ ne soit le prélude au bétonnage des dernières terres fertiles d’Île-de-France.

Ces militants croyaient pourtant avoir gagné en novembre 2019, lorsque le gouvernement avait annoncé l’abandon d’Europacity. Une victoire en trompe-l’œil : les cent dix hectares de terres agricoles sont loin d’être préservés de l’artificialisation.

Près de 300 personnes étaient présente sur le triangle de Gonesse pour lutter contre l’installation d’une gare de métro en plein champ.

Pour trancher sur le devenir du site, le gouvernement a commandé un rapport au haut fonctionnaire Francis Rol-Tanguy, rendu en juillet dernier, mais jamais publié. Mediapart en a dévoilé les grandes lignes : trois scénarios sont envisagés, du bétonnage complet à la préservation des terres. « Le rapport penche pour l’abandon de la gare et de la zone d’activité car elles sont déjà assez nombreuses dans la région », analyse Bernard Loup, l’un des militants historiques du CPTG. Cette solution déplait aux édiles locaux, qui veulent coûte que coûte aménager cette zone. « Ils sont persuadés qu’il faut une gare, des bureaux, des entrepôts pour créer de l’emploi, car nous sommes dans une région pauvre », explique Dominique Picard, présidente de l’association Carma. «  Mais il y a des emplois qui sont nuisibles et qui ne doivent pas être un prétexte au bétonnage. »

Les membres du collectif CPTG ne sont pas opposés au passage de la ligne 17 sur les terres, mais à la construction d’une gare qui ne servira pas aux habitants pour le moment. « Si dans vingt ou trente ans, les générations futures estiment qu’il faut en faire une, il sera toujours temps. Mais pour le moment, cela ne va pas dans le sens de l’histoire », assure Bernard Loup. Pour améliorer les transports publics du quotidien, et surtout pour faire plaisir aux élus du Val-d’Oise, qui désirent ardemment une gare du futur réseau du Grand Paris dans leur région, le rapport de Francis Rol-Tanguy prône une solution alternative : une ligne 17 bis qui desservirait l’hôpital de Gonesse. « C’est une proposition habile mais rajouter une nouvelle gare au projet du Grand Paris qui est déjà défini, c’est un processus long qui nécessite beaucoup d’autorisations », dit Bernard Loup, dubitatif sur cette idée.

Clémentine Autain,la député de Seine-Saint-Denis (France Insoumise), l’une des nombreuses politiques à soutenir le collectif.

De nombreux politiques sont venus soutenir les militants

Sous les barnums blancs plantés dans une bonne épaisseur de gadoue, de nombreux hommes et femmes politiques se succèdent à la « tribune », simple palette de bois un peu glissante. « L’avenir du triangle de Gonesse est devenu un enjeu national. Je ne pense pas que le gouvernement s’attendait à un tel rassemblement dans la période actuelle », sourit Bernard Loup. « Cette mobilisation fait écho à d’autres mobilisations dans toute la France sur la préservation des terres agricoles », explique Éric Piolle, maire de Grenoble, décidément sur tous les fronts ces dernières semaines. Il n’est pas le seul à avoir fait le déplacement : de Yannick Jadot à Marie Toussaint, députés européens EELV, en passant par Julien Bayou, conseiller régional d’Île-de-France EELV, Aurélien Taché, député du Val-d’Oise ex-LREM ou encore Clémentine Autain « Aujourd’hui, moins de 2 % de ce qui est consommé en Île-de-France provient de la région. Nous devons augmenter nos productions en circuit court et le projet Carma est porteur d’espoir car il répond aux besoins des personnes et pas aux besoins du capitalisme », assure la députée de Seine-Saint-Denis (France Insoumise).

Dominique Picard, présidente de l’association Carma avec Anne Gellé, de Terre de Liens, qui soutien le projet Carma.

Répondre aux défis de la souveraineté alimentaire, apparus au grand jour lors du premier confinement, favoriser l’agriculture en circuits courts et encourager la transition écologique sont justement les objectifs du projet Carma. Après des années de travail, tout est prêt à être lancé, comme l’explique Dominique Picard, présidente de l’association Carma. « Nous avons fait des propositions concrètes à l’établissement public foncier d’Île-de-France, propriétaire de ces terres, afin d’avoir des baux environnementaux. Nous attendons leurs réponses. »

Le serment du triangle de Gonesse, pour faire de ces terres un bien commun.

Lors de la mobilisation, des centaines de personnes ont signé le « Serment du Triangle », qui demande justement à l’établissement public foncier d’Île-de-France que les 110 hectares du triangle de Gonesse soient sanctuarisés pour être considérés comme un patrimoine commun. Sur le document, les signataires se déclarent « responsables du vivant » et s’engagent à le protéger contre « toute tentative d’artificialisation et de destruction, quelle qu’elle soit. »

Bernard Loup, l’un des piliers du collectif, derrière les terres cultivées où la future gare pourrait être construite. Les travaux pourraient commencer dès février.

En attendant, si rien n’est fait, les bulldozers pourraient envahir les champs avant le printemps, même s’il reste encore quelques recours juridiques - non suspensifs - sur la modification du plan local d’urbanisme et l’étude d’impact environnemental. « Nous ne savons pas trop quoi faire ensuite », avoue Bernard Loup. « S’il en a qui veulent occuper le terrain, je les soutiendrai, mais notre collectif ne sait pas faire cela. » L’installation d’une zad sur le modèle de Notre-Dame-des-Landes, qui fêtait le même weekend le troisième anniversaire de l’annulation du projet d’aéroport, est une idée qui trotte dans pas mal d’esprits. Reste à savoir si certains auront l’audace de lancer une occupation dans un contexte fort différent de celui du bocage nantais.


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Lire aussi : Le triangle de Gonesse menacé d’urbanisation par une nouvelle décision de justice

Source : Laury-Anne Cholez pour Reporterre

Photos : Anna Kurth/Reporterre

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