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Climat

Matthieu Orphelin : « Pour 2022, si l’écologie et la gauche sont séparées, on va droit à la défaite »

« C’est une supercherie de porter des objectifs toujours plus élevés sans avoir des actions à la hauteur », estime Matthieu Orphelin. Ce député, qui a quitté La République en marche, plaide pour une écologie qui « améliore la vie des gens, et notamment celle des moins aisés ». Prochaine étape ? Rassembler les acteurs de l’écologie sociale, de gauche, pour 2022.

Matthieu Orphelin est député (ex-La République en marche) de la première circonscription du Maine-et-Loire. Docteur en énergétique de l’École des Mines, il a été porte-parole de la fondation Nicolas Hulot et vice-président (Europe Écologie — Les Verts) de la région Pays-de-la-Loire.


Reporterre — Vous êtes membre du groupe de suivi du projet de loi Convention citoyenne pour le climat, comment réagissez-vous au détricotage des propositions des cent cinquante citoyennes et citoyens ?

Matthieu Orphelin — Depuis le début, je crois à cette initiative. Le 25 novembre 2018, [la chercheuse et membre du Giec] Valérie Masson-Delmotte et moi avons publié une tribune qui appelait à « réinventer le dialogue autour de la transition écologique » dans laquelle on proposait de tirer au sort cent citoyens. On est parmi les premiers avoir mis sur la table cette idée et à l’avoir présentée comme une des portes de sortie à la crise des Gilets jaunes. Tout au long du processus, j’ai suivi les débats de la Convention. J’ai trouvé l’implication et le travail des citoyens incroyables.

Quand Emmanuel Macron a annoncé en juin vouloir reprendre 146 des 149 propositions, j’ai fait partie des gens qui ont dit « banco » ! Nous avons vite déchanté. Si on fait une analyse factuelle de la situation, on se rend compte que la promesse du sans filtre n’a pas été respectée. La « superbe coconstruction de la loi » que nous vantait le gouvernement n’a pas eu lieu. Et les mesures les plus importantes n’ont pas été arbitrées ou sinon défavorablement. Les ministres disent qu’on n’a pas l’argent, alors qu’ils ont écarté lors des débats budgétaires toutes les propositions que nous avions portées sans relâche : régulation des niches fiscales dont bénéficient les géants du numérique et du e-commerce, contributions des plus hauts revenus, des plus grands patrimoines et des plus grandes entreprises épargnées par la crise…

Face à cela, les citoyens ne sont pas dupes. C’est d’ailleurs très intéressant de voir comment ils ont acquis grâce à ce travail un véritable savoir. Ce ne sont pas des experts mais ils ne se laissent pas manœuvrer avec des éléments de langage classiques. Les citoyens sont dans une attitude qui force le respect.


Le projet de loi issu de la Convention n’est-il pas vidé de sa substance ?

En tout cas, il ne permettra pas d’arriver à l’objectif de réduction de moins de 40 % d’émissions de CO2 d’ici 2030. C’est clair et net. Il y a une incompréhension majeure entre le président de la République, ce qu’il estime avoir fait et la réalité de ce qu’il faudrait faire. C’est ce que lui rappellent d’ailleurs les citoyens. Emmanuel Macron n’a pas respecté les règles du jeu qu’il avait fixées. S’il leur avait dit de trouver des solutions pour baisser de 10 % les émissions de CO2 d’ici 2030, les citoyens auraient élaboré un projet moins ambitieux. Là, ils ont simplement répondu à la feuille de route du gouvernement. En rabotant leurs propositions, le gouvernement renie ses propres ambitions. À chaque fois qu’il refuse une mesure, il pourrait, au moins, en proposer une autre avec un effet équivalent sur les émissions. Ça serait logique...


Non seulement cette loi ne permettra pas de réduire les émissions de 40 % mais la France et Emmanuel Macron viennent de s’engager pour qu’on passe à moins 55 % en Europe. Que révèle cette discordance ?

Il faut avoir des objectifs ambitieux, c’est important. Surtout que la France a poussé d’autres pays pour qu’on aille vers cet horizon. Mais sans actions suffisantes pour les réaliser, dès maintenant et dans les prochains mois, on n’y arrivera pas. Donc d’une certaine façon, c’est une supercherie de porter des objectifs toujours plus élevés sans avoir des actions à la hauteur.


Une supercherie, c’est du mensonge…

C’est votre mot. J’essaye toujours de peser les miens. En tout cas, il est illusoire de fixer des objectifs aussi ambitieux s’il n’y a pas de changement d’échelle dans l’action. Le président se dit satisfait de son bilan et affirme que personne n’en a jamais fait autant sur l’écologie. Alors, peut-être en a-t-il fait plus que Hollande ou Sarkozy, mais ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est de réduire les émissions de 6 % par an. L’exécutif se contente trop souvent de modifications à la marge. Je crois que les cent cinquante citoyens ont mieux mesuré la réalité de ce qu’il faut faire. L’écologie est une chance pour répondre à la crise, mais elle nécessite un changement de grande ampleur.


L’annonce du référendum est-elle une manière de masquer les renoncements du gouvernement ? Est-ce une manœuvre dilatoire ?

Dès que j’ai appris qu’un référendum [qui demanderait aux Français d’inscrire l’impératif écologique dans l’article 1 de la Constitution] allait être annoncé, j’ai dit qu’il ne fallait pas qu’on tombe dans le piège. La réforme de la Constitution, je l’ai portée depuis le début du mandat. Nicolas Hulot était encore au gouvernement, j’ai été le premier député à la défendre. Je pense que la modification de l’article 1er est utile pour solidifier l’assise de l’écologie dans le droit constitutionnel. Pour autant, nous devons être vigilants. Emmanuel Macron est très fort en stratégie politique et cette idée de référendum, à ce moment-là du mandat, peut faire diversion. D’ailleurs, le lendemain de l’annonce, la plupart des médias ont titré sur le référendum et non sur les mesures abandonnées par le gouvernement.

« Il est illusoire de fixer des objectifs aussi ambitieux s’il n’y a pas de changement d’échelle dans l’action. »

Mais à long terme l’écologie s’accommode mal de ces manœuvres politiques. Elle ne peut pas être qu’au service d’une stratégie. Et d’ailleurs, si l’exécutif voulait vraiment aller vite sur ce sujet, il lui suffirait de reprendre ma proposition de loi constitutionnelle déposée l’été dernier, qui reprend la proposition des cent cinquante, et de programmer son examen à l’Assemblée dès la semaine prochaine !


L’idée d’une sixième République a-t-elle du sens pour vous ?

Plutôt, oui. Mais je pense que l’on peut faire déjà beaucoup mieux avec la cinquième. Pour moi, la sixième République n’est pas un totem comme elle l’est pour d’autres. Je comprends son intérêt. On voit aujourd’hui les limites du présidentialisme poussé à son excès. On est au bout du fonctionnement actuel de notre République mais il y a beaucoup d’éléments qu’on pourrait améliorer sans attendre la sixième.


En 2017, vous disiez à Reporterre que « le programme écologique de Macron ne se limitait pas à l’incantation ». Quel bilan tirez-vous trois ans plus tard ?

Le bilan, je l’ai fait assez rapidement : j’ai quitté LREM [La République en marche] en février 2019 ! J’aurais même pu partir quelques mois auparavant, j’avais pris ma décision quasi définitive juste avant qu’éclate la révolte des Gilets jaunes. Mais je ne me voyais pas partir au pic de cette crise très dure pour le pays.

J’assume ce détour par En Marche. Dès le début, j’ai dit qu’on n’était pas d’accord sur tout avec Emmanuel Macron. Mais c’est lui qui a rompu le contrat. Le programme sur lequel on s’était engagé n’a pas été respecté.


Sur le plan écologique, comment définiriez-vous le macronisme ?

Ils en ont une approche un peu vieillotte, pas assez centrale, pas assez sociale… De toute évidence, l’écologie est un sujet qui n’a pas été assez travaillé collectivement au sein de LREM. Il n’y a pas de corpus de pensée ou de modèle. L’approche de LREM sur la transition écologique et solidaire n’est pas assez rigoureuse ou ambitieuse. Elle se rassure avec des éléments de langage, en se comparant avec le passé mais elle a du mal à se projeter vers l’avenir. Évidemment, elle a pris des bonnes décisions comme l’arrêt de Notre-Dame-des-Landes ou d’Europacity, je ne veux pas dire qu’elle n’a rien fait mais elle fait trop souvent « une transition à moitié », qui n’est pas compatible avec le rythme qu’il faudrait avoir. LREM est trop perméable aux résistances, et notamment au plus grand lobby de notre pays : l’immobilisme.

Il y a aussi des moments où elle fait de vrais choix. Quand Macron dit quela base de notre système énergétique demain, c’est le nucléaire, il assume. Sans être un antinucléaire à 100 %, je ne suis pas d’accord avec lui et je regrette surtout de ne pas l’avoir entendu parler avec autant de vigueur de la sobriété énergétique, qui est pour moi la vraie clé de notre avenir énergétique.

« L’approche de LREM sur la transition écologique et solidaire n’est pas assez rigoureuse ou ambitieuse. »



Vous avez été élu sous les couleurs de la République en marche. Regrettez-vous d’avoir soutenu ce mouvement ?

Des regrets et des remords, je ne sais pas… À cette époque, c’était le seul choix qui me paraissait possible. Fillon et Le Pen étaient au plus haut, s’ils étaient au pouvoir, ça aurait été pour moi la négation de vingt ans de combats. Je voulais à tout prix éviter ce second tour funeste. Donc oui, j’ai essayé, j’y ai cru malgré nos différences. Je fais partie de ces millions d’électeurs écologistes et de gauche qui y ont cru en 2017, et qui ont vite réalisé à quel point les promesses de 2017 étaient fragiles et, qu’une fois au pouvoir, la majorité n’a pas été à la hauteur des enjeux. Dès les premiers mois du quinquennat, j’ai alerté le gouvernement à plusieurs reprises pour leur dire qu’ils allaient dans le mur, notamment sur la loi Asile et immigration, sur le glyphosate ou avant que n’éclate la crise des Gilets jaunes. Mais ils ont refusé de nous écouter.


Avec la révolte des Gilets jaunes, la violence répressive s’est déchaînée. En 2017, pourtant, vous disiez, toujours dans Reporterre, qu’En Marche était « une vraie chance pour notre démocratie ». Comment analysez-vous les atteintes aux libertés publiques et le comportement de la police, soutenue par ce gouvernement ?

J’ai été le premier député En Marche à recevoir les Gilets jaunes, puis à le faire chaque semaine. Lors de la première réunion, il y avait cinq travailleurs pauvres et cinq personnes avec des petites retraites. Ils m’ont dit qu’ils n’étaient pas contre l’écologie mais pour la justice sociale, que ce n’était pas normal d’augmenter le prix du diesel sans toucher à celui du kérosène pour les avions, etc. Le message était très clair. J’ai essayé de le porter. La situation sur les libertés publiques s’est ensuite très nettement dégradée. À plusieurs reprises, j’ai demandé à ce que le préfet Didier Lallement parte. Le gouvernement n’organise pas la désescalade des violences, et c’est une erreur.


Il y a aussi la loi sécurité globale, des décrets sur le fichage, sur les drones. La démocratie est-elle aujourd’hui en danger ?

Le gouvernement doit comprendre qu’il faut stopper la spirale des violences, jouer l’apaisement. Mais Darmanin adore cliver. C’est son fonds de commerce politique. L’article 24 de la loi de « sécurité globale » [1] est devenu un totem pour la majorité, un moyen d’envoyer des signaux à droite. C’est une stratégie politique qui clive inutilement la société française, au moment où on a besoin au contraire de se rassembler et de refaire société. La majorité est trop souvent sûre d’avoir raison contre tout le monde. En réalité, elle gouverne trop seule. En trois ans et demi, Emmanuel Macron n’a reçu qu’une seule fois les ONG écologistes. C’est normal qu’à la fin, il n’y ait plus de dialogue ni de confiance.

« La loi de “sécurité globale” est un moyen d’envoyer des signaux à droite. »



Pour défendre l’écologie, quelles sont les perspectives politiques des prochaines échéances électorales, les régionales ?

En Pays de la Loire, nous avons lancé, avec trois partis (EELV, Génération.s et Génération Écologie) et des citoyens de tous horizons, un appel pour une région écologique, citoyenne et solidaire. Nous voulons incarner une écologie positive et sociale, qui ne soit pas l’écologie des amishs ou des bobos — les caricatures qu’usent nos adversaires politiques mais auxquelles il ne faut pas donner de prise. Je suis pour une écologie qui améliore la vie des gens, et notamment celle des moins aisés, une écologie qui réduit les inégalités et les fractures territoriales et nous permette de « vivre mieux » dès maintenant tout en préparant l’avenir. Nous devons montrer notre capacité à gouverner et à être sérieux. Depuis plusieurs années, j’essaye d’y contribuer, de montrer cette cohérence entre l’écologie et la solidarité. Les régions sont l’échelle idéale pour mener des actions en faveur de la transition écologique et de l’emploi durable. Deux mois après son lancement, plus de mille citoyennes et citoyens ont signé l’appel, les deux tiers ne sont pas encartés. C’est très positif.


Deux membres de la Convention citoyenne vous ont aussi rejoint.

William Aucant et Mélanie Cosnier se sont engagés dans le mouvement. Le renouveau de la politique passe par ces nouvelles formes d’engagement. C’est d’ailleurs ce que disait Mélanie Cosnier, quand on l’a rencontrée. Avant la Convention citoyenne pour le climat, elle ne votait plus, elle n’y croyait plus. La Convention a, selon son propre mot, « réenchanté » sa vision de la politique. Ça l’a poussée à s’engager.

Aujourd’hui, elle est maire d’une petite commune dans la Sarthe. Ces deux citoyens, William et Mélanie symbolisent cette ouverture que nous souhaitons pour l’appel, et l’alliage avec les partis fonctionne. D’autres partis rejoindront bientôt la dynamique, ils sont indispensables, mais je crois que nous avons aussi besoin d’un dépassement des partis pour construire l’équipe régionale de l’écologie qui gouvernera la région demain.



Comment envisagez-vous les présidentielles de 2022 ?

Ma ligne de conduite pour 2022 est la suivante : je souhaite que l’on constitue l’équipe de France de l’écologie et de la solidarité. Je pense qu’on est quinze ou vingt à pouvoir incarner l’écologie sociale, l’écologie de gauche. Il y a des gens de très grande qualité qui peuvent porter cette vision : chez les écolos, Éric Piolle, Yannick Jadot, Delphine Batho ou moi ; chez les socialistes Anne Hidalgo, Arnaud Montebourg ou Christiane Taubira ; à la France insoumise, Jean-Luc Mélenchon ou Clémentine Autain... Et il y en a quelques autres ! Nous sommes nombreux. C’est une équipe aux talents complémentaires. Il faut dès les prochains mois que l’on monte cette équipe. Ce n’est pas le moment de choisir le ou la capitaine. Pour l’instant, l’écologie et la gauche se sont mis chacune dans leur couloir de nage. Chacun est séparé et on va droit à la défaite. Si on a d’un côté un ou une candidate socialiste, de l’autre côté un ou une candidate écologiste et un peu plus à gauche Jean-Luc Mélenchon, ça ne marchera pas. Il faut qu’on parte avec un seul ou une seule candidate. C’est un moment de responsabilité collective, cela ne peut pas être le bal des ambitions de chacun. Veut-on oui ou non un président écologiste pour 2022 ? Si on est d’accord, il faut que ces quinze personnes se regroupent dès 2021 et qu’on réfléchisse à la manière de mener ce projet.

« Je suis pour une écologie qui améliore la vie des gens, et notamment celle des moins aisés. »



N’est-ce pas illusoire dans le contexte actuel ? M. Mélenchon s’est déjà lancé pour la présidentielle. Vous le voyez revenir dans l’équipe plus collective que vous imaginez ?

Je crois que Jean-Luc Mélenchon a toute sa place dans l’équipe de France de l’écologie et de la solidarité. La France insoumise porte une vision de l’écologie, je peux avoir avec elle des débats et des points de désaccord, notamment sur l’Europe, mais je partage aussi énormément de choses. C’est à lui de décider d’entrer ou non dans ce jeu collectif. Je le dis pour Jean-Luc Mélenchon, mais je le dis aussi pour le PS et pour EELV. Nous pouvons travailler ensemble. Cela nous arrive à l’Assemblée nationale. Par exemple, avec François Ruffin et d’autres, nous avons lancé ensemble l’opération « Noël sans Amazon ».


Vous jouez au football comme François Ruffin ? L’équipe de quinze, c’est plutôt le rugby…

Mon sport préféré est le volley, et je vais vous expliquer pourquoi il est si différent des autres grands sports collectifs : c’est le seul qui ne se joue pas à la montre. Tant que vous n’avez pas perdu le dernier point, la balle de match, vous pouvez encore gagner. Ça m’a beaucoup servi en politique et cela me servira en 2022. Je vais me battre jusqu’au bout pour qu’il y ait cette équipe de France de l’écologie et de la solidarité. Dès ce début d’année, je proposerai aux différentes têtes d’affiche qu’on se retrouve tous ensemble pour qu’on s’organise. Je crois beaucoup à cette conscience collective. Si chacun reste dans son couloir, on va droit à la catastrophe. Il vaut mieux gagner ensemble que perdre tout seul !

  • Propos recueillis par Gaspard d’Allens et Hervé Kempf

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