Amazon grandit, l’environnement pâtit

Durée de lecture : 10 minutes

4 juillet 2019 / Gaspard d’Allens (Reporterre)

Enquête 3/3 – Bétonisation à outrance, multiplication du transport routier, surconsommation d’objets électroniques, destruction des invendus, fret aérien… : le système d’Amazon pèse lourdement sur la planète.


C’est l’enjeu caché de l’extension de la vente en ligne. Pour les Amis de la Terre, Amazon est le symbole d’un modèle qui pousse à la surconsommation et alimente une société du tout jetable. Avec ANV-COP21, l’association a bloqué plusieurs sites du géant étasunien mardi 2 juillet. Car Amazon ne correspond pas seulement à une plateforme internet, affirment ses opposants, le géant du e-commerce est d’abord l’un des plus grands distributeurs du monde. En France, Amazon est le second vendeur de produits électroniques. Selon l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie), la consommation du type d’objets vendus sur Amazon, comme les télévisions, les smartphones, l’électroménager ou les vêtements, représente un quart des émissions de gaz à effet de serre des Français. En stimulant la demande et en cassant les prix, la multinationale contribue à la surproduction qui détruit la planète, arguent les Amis de la Terre.

En septembre 2018, ils ont saisi la Direction générale de la consommation et de la répression des fraudes, estimant qu’Amazon use de pratiques commerciales trompeuses. L’entreprise a développé depuis plusieurs années une pratique de site de marché (market place). C’est-à-dire qu’elle héberge sur son site des offres de vendeurs tiers, telles que des sociétés chinoises. Grâce à ce système, le géant se fait passer pour un simple intermédiaire qui mettrait en lien des particuliers, à l’image du site Le Bon Coin. Une manière de se dédouaner de toute responsabilité envers les consommateurs français. « Amazon ne respecte pas les droits de garantie et, lors de notre saisie, en septembre, elle ne reprenait toujours pas les déchets électroniques alors que c’était rendu obligatoire par la loi », déplore Alma Dufour, chargée de campagne au sein des Amis de la Terre. « Ces infractions permettent à Amazon d’être plus compétitif et de baisser ses prix pour renforcer son monopole, explique-t-elle. Amazon n’a rien d’un intermédiaire puisqu’elle organise le marché en cherchant à capter l’offre à bas prix des revendeurs chinois. Elle leur propose des services de traduction et des moyens logistiques pour expédier leurs articles. » Elle a même récemment obtenu l’autorisation d’effectuer directement du transport maritime de containers depuis la Chine.

 

Des infrastructures industrielles et polluantes 

En janvier 2019, la même association avait dévoilé, en lien avec des journalistes de l’émission Capital, sur M6, comment Amazon détruisait une partie de ses stocks de produits neufs invendus. En une année, plus de trois millions d’articles ont été jetés, selon les estimations d’élus de la CGT. Rien qu’à l’entrepôt de Sevrey, près de Chalon-sur-Saône, en trois mois, 300.000 objets neufs ont été broyés dans des containers et mis à la poubelle faute d’acheteur. Des boites de Playmobil, des couches-culottes, des écrans plats, des machines à laver… En cause ? Le système de facturation du stockage d’Amazon. Non seulement il dissuade les vendeurs de rapatrier leurs invendus (le prix est prohibitif) mais le coût du stockage augmente avec le temps : 26 euros/m³ au départ, 500 euros/m³ après six mois, 1.000 euros/m³ après un an. Si le vendeur ne trouve pas preneur, l’option la moins chère reste la destruction. Tant pis pour l’environnement. Amazon, elle, se frotte les mains. Pour attirer le client vers son site, la surproduction est nécessaire. Il faut pouvoir proposer une offre pléthorique, même si elle ne trouve pas de débouché.

Chez Amazon, seule la commande reste virtuelle. Derrière l’écran se dissimulent des infrastructures bien réelles, industrielles et polluantes. Greenpeace a épinglé, à plusieurs reprises, l’entreprise sur son empreinte écologique, lui attribuant la pire des notes possibles parmi l’ensemble des géants du numérique. Elle lui reproche, au-delà d’une utilisation massive d’énergies fossiles, son manque de transparence.

L’entreprise ne fournit aucune information au public. L’opacité est totale. Reporterre a pu le vérifier. Amazon n’a pas voulu donner suite à nos demandes d’entretien répétées, se cantonnant à envoyer par courriel, via une agence de communication, quelques éléments de langage, déjà disponibles sur son site.

« La multinationale s’est fixé comme objectif de rendre la moitié de ses livraisons neutres en carbone d’ici 2030 », nous assure-t-elle. Quels sont les moyens déployés ? « Des véhicules électriques, des carburants bio pour le transport aérien, des emballages recyclables et l’utilisation d’énergies renouvelables. »

Nous voilà rassurés ! Mais ce discours est sensiblement différent des scénarios que nous avons pu observer sur le terrain. Partout en France, les mégaentrepôts se multiplient, le fret routier s’intensifie et pollue davantage. Aux questions à ce sujet, l’entreprise n’a pas non plus souhaité nous répondre.


L’empire Amazon en France

La carte en plein écran est DISPONIBLE ICI


Légende :

Centre où sont stockés et triés les produits. Les employés y réceptionnent, emballent et expédient les commandes.

Sièges des filiales d’Amazon en France.

Agence dite « des derniers kilomètres ». Elle prépare le dernier tronçon d'acheminement de la commande chez les clients.

Entrepôt logistique en construction mais non officialisé par Amazon.

Vers le développement du fret aérien ?



À Brétigny-sur-Orge (Essonne), les études environnementales sont pourtant formelles. Sur le fondement des chiffres avancés par Amazon, le trafic augmenterait de plus de 10 % si le projet d’entrepôt logistique se réalisait. Plus de 500 camions supplémentaires par jour circuleraient aux abords de la ville, sur une route déjà saturée.

Les entrepôts géants d’Amazon ne se seraient pas installés sans le soutien des pouvoirs publics

« Acheter des articles neufs sur internet augmente le trafic routier, note, de son côté, France Nature Environnement. Les distances à parcourir pour acheminer les marchandises jusqu’aux boites aux lettres sont significatives et accroissent les émissions de gaz à effet de serre. »

À Senlis (Oise), les habitants s’attendent, eux aussi, au passage de plusieurs centaines de poids lourds chaque jour pour alimenter la plateforme qui ouvrira prochainement. Le maire de Chamant, Philippe Charrier, s’interroge : « Qui payera les dégâts occasionnés sur les routes et la dégradation de nos voiries par les camions ? Amazon, ou encore une fois la collectivité ? »

À Lyon, l’enquête d’utilité publique pour le futur entrepôt logistique prévoit une augmentation de la circulation de 65 % à proximité du site. Soit 1.000 camions et 4.400 véhicules légers de plus au quotidien. De quoi accroître les nuisances et la pollution de l’air. Mais ce n’est pas tout. L’étude d’impact révèle, page 90, une information importante : « Le futur exploitant pourrait utiliser le fret aérien dans les années à venir. » Le futur entrepôt se situe justement sur la concession de l’aéroport Lyon-Saint-Exupéry.

C’est une stratégie tenue secrète par Amazon. L’entreprise semble se préparer à développer en France le fret aérien pour le secteur de la vente en ligne, comme l’indique le choix de ses futures implantations à côté d’Orly, de Roissy, de l’aéroport de Metz-Nancy-Lorraine (« Lorraine Airport ») ou de Lyon-Saint-Exupéry. Aux États-Unis, le fret aérien Amazon Air est déjà déployé. 32 avions desservent « la clientèle Prime » pour qu’elle soit livrée le plus rapidement possible. C’est une machine de guerre qui permet à l’e-commerçant d’étendre chaque année son emprise sur le marché. En juin 2019, le Wall Street Journal précisait qu’Amazon allait acquérir 15 Boeing 737-800 supplémentaires. Il a fait ses courses au salon de l’aviation du Bourget. D’ici 2021, l’entreprise devrait utiliser une flotte de soixante-dix avions pour assurer ses livraisons aux États-Unis. Fera-t-elle de même en France ?

Un avion de la flotte d’Amazon.

Au même moment, 7.000 de ses salariés dans le monde ont signé une pétition pour demander à leur direction de mettre en œuvre un plan d’envergure contre le changement climatique. Mais Jeff Bezos ne les a pas entendus. Il les a ignorés et les actionnaires ont refusé ces mesures, votant plutôt pour le développement de logiciels de reconnaissance faciale.

En France, une chose est certaine : le développement des entrepôts géants d’Amazon ne se serait pas fait sans le soutien des pouvoirs publics. Pour Emmanuel Macron, la logistique est au cœur de la réindustrialisation du pays. « Dans ce monde numérique qui change nos vies, il faut finalement que le produit aille d’un point A à un point B », déclarait-il lors de l’inauguration du site d’Amazon à Boves, près d’Amiens, en 2017. Il n’y a pas de « nouveau monde » sans logistique, ni hangar, ni ballet de camions.

L’arrivée d’Amazon a provoqué une spéculation foncière

Quelques mois auparavant, le gouvernement avait déjà assoupli les normes afin d’autoriser la création de mégaentrepôts avec des capacités de stockage allant jusqu’à 3 millions de m³. La première entreprise à bénéficier de cette mesure fut justement Amazon, pour son entrepôt de 160.000 m² à Boves !

L’amour d’Emmanuel Macron pour ces étendues de tôles ondulées remonte à longtemps. Quand qu’il était ministre de l’Économie, en 2015, il avait initié avec le ministère de l’Écologie « une stratégie nationale pour la logistique » afin de « faire de la plateforme France une référence mondiale ».

Un entrepôt d’Amazon.

Le plan annonçait dès le second paragraphe : « Notre pays est notamment reconnu pour la qualité de sa main-d’œuvre, de son maillage d’infrastructures et d’équipements, ou encore la disponibilité de ses terrains. » Une expression qui ouvrait grand les bras à l’artificialisation de tous les abords d’axes routiers.

Car Amazon ne s’installe pas n’importe où. Elle choisit de préférence les périphéries des villes, les zones récemment bétonnées aux abords des routes, d’anciennes bases militaires ou des friches. À Fournès, dans le Gard, son projet de centre de tri menace 14 hectares de terres agricoles. Le Conseil national de la protection de la nature a d’ailleurs émis un avis défavorable.

Avis du Conseil national de la nature au sujet du projet de base logistique d’Amazon à Fournès (Gard).

Patrick Genay, apiculteur de la région, s’insurge : « 38.000 m² de bâtiment, l’équivalent de sept terrains de foot, de la hauteur d’un immeuble de cinq étages, c’est cela que l’on veut pour l’avenir de notre territoire ? »

Localement, l’arrivée d’Amazon a provoqué une spéculation foncière. Les promoteurs ont racheté les terrains au prix fort.Si l’on compare les cadastres, les parcelles qui intéressent le projet ont été vendues 7 fois plus cher que la moyenne locale. Plusieurs habitants ont obtenu 100.000 euros pour 2.000 m² de terrain agricole. Un pactole.

Gérard Pedro, maire de Rémoulin, favorable au projet, relativise : « C’est comme ça partout, les terres prennent de la plus-value. On peut trouver ça injuste et inéquitable, mais c’est la vie. Les propriétaires en profitent. » Pour le géant du numérique, on bétonne tranquille.


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Source : Gaspard d’Allens pour Reporterre

Photos :
. chapô : Flickr (Elliott Brown/CC BY-SA 2.0)
. colis : Pixabay (CC0)
. avion : Wikipedia (Nathan Coats/CC BY-SA 2.0)
. entrepôt : Flickr (Maryland GovPics/CC BY 2.0)



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  Avis du Conseil national de la nature au sujet du projet de base logistique d’Amazon à Fournès (Gard).
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