Reportage — Pédagogie Éducation
Une bande de copains chercheurs parle écologie dans les écoles
Onze chercheurs (ici sans casques, pour la photo !) se sont lancés dans « Les sacoches du climat » pour sensibiliser à la crise écologique. - © Mathieu Génon / Reporterre
Onze chercheurs (ici sans casques, pour la photo !) se sont lancés dans « Les sacoches du climat » pour sensibiliser à la crise écologique. - © Mathieu Génon / Reporterre
Durée de lecture : 6 minutes
Météorologue, glaciologue... Onze jeunes chercheurs ont parcouru les Hauts-de-France à vélo pour s’inviter dans des classes et parler climat et biodiversité. Des sujets quasi absents des programmes scolaires.
Montreuil-sur-Mer (Pas-de-Calais), reportage
« Qui est venu au lycée à vélo ce matin ? » Sur la centaine d’élèves réunis dans la salle polyvalente du lycée Eugène-Woillez, à Montreuil-sur-Mer, seuls deux lèvent la main. Antoine Bierjon, qui pose la question, a été plus courageux. Cet ingénieur en hydrologie et dix autres jeunes chercheurs en sciences du climat et de l’environnement sillonnent les Hauts-de-France en deux-roues depuis le 20 mai.
L’objectif : faire de la médiation sur le climat en zone rurale — dans des établissements scolaires la journée, lors de ciné-discussions et autres temps d’échanges à destination d’un public plus large le soir. Une aventure qu’ils ont appelée « Les sacoches du climat ».
Pour la dernière étape du tour, le 27 mai, ils ont roulé jusqu’à Montreuil-sur-Mer. Le douzième et dernier établissement de la semaine. Assise au troisième rang, Oriane suit attentivement la plénière d’introduction de l’après-midi. « Je trouve ça important comme sujet, l’environnement, avance doucement la brune de 19 ans. Ça nous sensibilise encore plus d’en parler avec des gens qui sont dans la même tranche d’âge que nous. » Les membres de l’équipe ne sont en effet pas bien âgés : tous ont entre 27 et 30 ans.
À l’origine, c’est une bande de copains férus de vélo. Ils vivent tous en ville, à Grenoble ou Paris. « C’est là que sont basés les laboratoires de recherche et les centres scientifiques, souligne Alexandre Legay, membre de la bande qui travaille sur l’océanographie physique. Les chercheurs y sont souvent assez centralisés. » Et les connaissances aussi.
Ce constat les a poussés à créer leur association et à se mettre en selle pour la première édition du tour en 2024, dans les Pays de la Loire. « On pensait faire ce projet sur notre temps libre, mais nos employeurs ont adoré l’idée. Alors la plupart d’entre nous sommes finalement en mission pour nos labos », raconte l’océanographe.
La crise écologique est peu présente dans les programmes
Dans leurs sacoches de vélo, les chercheurs embarquent avec eux des idées d’ateliers ludiques pour les scolaires. En salle A23, les terminales de spécialité Sciences de la vie et de la Terre (SVT) s’éparpillent aux quatre coins de la pièce. Ils doivent se répartir en zones équivalentes à la population mondiale des cinq continents et réfléchir aux émissions de CO2 de chaque territoire. L’occasion de saisir le poids de la responsabilité des États du Nord dans la crise et de comprendre la notion de justice climatique.
Dans l’encadrement de la porte, leur professeure de SVT assiste à la scène en souriant. « C’est vrai que le changement climatique n’est pas beaucoup abordé dans les programmes, regrette Aurélie Mesurolle. On est tellement pressé par le temps avec le bac. Souvent, on en parle à la fin de l’année, mais une fois les notes terminées, les élèves ne viennent plus vraiment au lycée alors ils ratent ces cours-là. »
En terminale, les élèves en spécialités SVT ont tout de même le droit à cinq séances de deux heures sur l’étude des climats passés. « C’est tout », note Aurélie Mesurolle en haussant les épaules. Pour les non-scientifiques, le sujet des émissions de gaz à effets de serre est parfois évoqué en histoire-géographie, avec la révolution industrielle. Certains professeurs parlent aussi du climat pendant les cours d’« enseignement scientifique ». Une matière du tronc commun qui représente deux heures de cours par semaine en terminale, regroupant la physique et la SVT.
Pour combler ce manque, les chercheurs misent tout sur l’échange. Avant de venir dans le Pas-de-Calais, ils se sont renseignés sur les événements climatiques récents qui ont affecté le territoire. Montreuil-sur-Mer a par exemple été touchée par des inondations en hiver 2024. Tous les lycéens et lycéennes s’en souviennent. « J’ai un pote qui n’a pas pu venir en cours pendant trois mois, il n’avait plus de maison », glisse l’un d’entre eux pendant un atelier.
Des gestes individuels aux actions collectives
« Pour éviter les inondations, on peut éviter de bétonner et d’imperméabiliser les sols, pour que l’eau soit mieux absorbée », explique Rémi Gaillard, glaciologue. Craies en mains, lui et Julie Carles, météorologue, notent au tableau les habitudes des lycéens. Ensemble, ils réfléchissent ensuite aux solutions qui peuvent limiter le coût environnemental de chaque pratique. Prendre le vélo ou les transports en commun plutôt que la voiture, acheter de seconde main plutôt que du neuf… « Moi, j’ai l’impression que ça ne sert à rien de faire tout ça », lance Adeline depuis sa paillasse au dernier rang.
L’adolescente de 17 ans est fille d’un cultivateur de céréales : « Ça m’inquiète le réchauffement climatique, car s’il fait trop chaud, ça va affecter les récoltes de mon papa. Et donc son salaire ! Mais j’ai l’impression que les gestes que je fais au quotidien sont inutiles si je suis la seule à les faire. »
« S’il fait trop chaud, ça va affecter les récoltes de mon papa »
Les deux chercheurs en face d’elle lui répondent qu’au contraire : les actions individuelles permettent ensuite d’impulser des mouvements collectifs. Le professeur de SVT qui supervise le groupe hoche la tête. Pour Julien Gossart, même si ses élèves se sentent concernés par l’écologie, ils sont de plus en plus « déconnectés ».
« Il faut les mettre face à leurs contradictions. Par exemple, beaucoup veulent protéger la planète et sont contre le travail forcé mais achètent leurs vêtements sur le site de fast-fashion Shein », ironise celui que ses collègues décrivent comme le Monsieur Écologie du lycée.
À côté de son prof, Victor rétorque. « On est beaucoup plus impliqués que les générations d’avant. Ensemble, on va faire bouger les choses, on a la vie devant nous », défend le jeune de 18 ans en se balançant sur son tabouret.
L’aventure continue
Avec cette intervention des chercheurs, Victor a pris conscience du fonctionnement du réchauffement climatique et de l’évolution du climat. Même s’il s’est pourtant chamaillé avec ses camarades pendant une grande partie de l’intervention… Comme lui, certains lycéens sont parfois un peu distraits pendant les ateliers. Ou silencieux. « C’est normal ! À cet âge-là, les jeunes n’osent pas trop parler les uns devant les autres, défend Julie Carles. Ils ne se sentent pas moins concernés pour autant. »
C’est ce que l’équipe de scientifiques a constaté lors de ses interventions en soirée. « Les adultes se sentent souvent plus attaqués que les jeunes quand on leur parle de leurs pratiques de consommation », témoigne Antoine Ehret, qui travaille sur les effets des feux de forêt sur la composition atmosphérique.
Heureusement, ce n’est pas le cas de tout le monde. Les retours qu’ils ont eus des rencontres ont été très positifs. « Ça nous a tellement plu qu’on est obligés de continuer », sourit Alexandre Legay. Leur prochain itinéraire n’est pas encore choisi, mais l’équipe est certaine qu’elle mouillera de nouveau le maillot l’année prochaine.