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ReportagePédagogie Éducation

La Méditerranée protégée... par des enfants

Des élèves d'une l’école primaire de Cannes sur leur aire marine éducative (AME), le 23 mai 2025.

Pour sensibiliser les écoliers à la protection des océans, les aires marines éducatives se multiplient en France. À Cannes, une classe de CM1-CM2 prend soin de la corniche du Mouré Rouge.

Cannes (Alpes-Maritimes), reportage

« Comme Spider-Man », elle saute de rocher en rocher. « Comme Tarzan », elle se faufile avec agilité. Inès, 10 ans, revient de la jetée avec « deux bouteilles, un piège à rats, de la mousse et un mégot ». Ni la mer ni le vent n’ont apporté les déchets. « C’est les gens, se résigne-t-elle sous sa casquette rose. Ils jettent sans arrêt. Et nous, on protège. » L’école Marcel Pagnol est aux petits soins de l’aire marine éducative (AME) du Mouré Rouge à Cannes. Entre le port et la plage, ce coin de Méditerranée de 1 km a trouvé ses super-héros : les écoliers.

Ils ont découvert, diagnostiqué et défendu ses rochers, sa biodiversité, ses plaisanciers pendant toute l’année scolaire. En France, 1 500 territoires naturels sont gérés par des classes du CE2 au lycée. Ils devraient être 30 000 en 2030.

Des élèves de l’école Marcel Pagnol sur leur aire marine éducative (AME). Un groupe s’occupe du ramassage des détritus. © Laurent Carré / Reporterre

La première aire marine éducative est née en 2012 dans l’école primaire de Vaitahu, aux îles Marquises. « Une élève a levé la main face à des institutionnels des aires marines protégées. Elle a demandé si elle pouvait s’occuper d’un petit bout de territoire à côté de sa classe, rejoue François Morisseau, chef de l’unité Aires éducatives à l’Office français de la biodiversité (OFB). C’est une super idée. » Les écoliers protégeront leur baie.

« Il y a un enjeu de transmission, poursuit Français Morisseau. C’est l’éducation en lien avec la culture : comment on travaille avec le territoire et comment on se l’approprie. » L’idée s’exporte loin de la Polynésie française et de la mer. Aujourd’hui, les classes peuvent s’occuper d’un lac ou d’une rivière, d’une dune ou d’une forêt.

Faire leurs lois

Les élèves de l’école Marcel Pagnol aiment dire qu’ils sont la sixième génération. Comme autant de classes de CM1-CM2 se succédant à la préservation de la corniche du Mouré Rouge. La rentrée commence toujours par un état des lieux. La première génération a créé le blog et le logo, les deuxième et troisième ont tourné une visite virtuelle des lieux. La quatrième a travaillé sur le mérou, la cinquième sur la pollution sonore.

C’est au tour de la classe d’Inès de plancher sur un sentier sous-marin. La vingtaine d’écoliers a imaginé 5 bouées posées sur 5 habitats différents. Les nageurs n’auront qu’à enfiler leur masque pour se retrouver nez à nez avec le sable ou les algues, la posidonie ou les poissons. Mais les autorisations tardent à arriver.

« Ils font l’apprentissage très concret de la gestion d’un littoral, pointe Natacha Chicot, rectrice de l’académie de Nice qui compte 70 aires éducatives dont la moitié maritimes. Ils se familiarisent avec la complexité des négociations et des prises de décision, car ils sont confrontés aux autres acteurs et aux autorités locales. »

Les élèves sont partis à la rencontre des pêcheurs et des plongeurs, de la parlementaire Alexandra Martin (Les Républicains) et du maire David Lisnard (Nouvelle énergie, droite). Ils ont proposé une loi contre la pollution sonore marine, notamment pour réguler le trafic maritime, et celle-ci attend encore d’être débattue.

Dessin scientifique du crabe, par Meïssene. © Laurent Carré / Reporterre

Le projet, sur lequel ils planchent toute l’année en plus des 3 à 4 sorties au Mouré Rouge, permet un travail interdisciplinaire. Ce jour de mai, durant l’une de ces visites, les élèves observent au microscope des crabes et du corail. « Quand on regarde la mer, on n’imagine pas qu’il y a tout ça sous la surface de l’eau, remarque Maëly, 10 ans, les yeux rivés sur un crustacé. C’est pour ça qu’on a fait des affiches pour sensibiliser les gens : “Baissez le thon et les moteurs, ça fait peur”. »

La sensibilisation ne reste pas cantonnée à la classe. Les élèves tentent de rendre visibles leurs actions. « Ça reconnecte les jeunes avec leur territoire, enchaîne la rectrice. Ils découvrent leur patrimoine. Certains enfants ne vont pas à la mer. C’est parfois la première fois qu’ils se rendent à la plage. »

Marquer à vie

Comme le collège Port Lympia est posé sur le port de Nice, ses élèves voient la mer au quotidien. Depuis 2019, une classe de sixième prend en charge ce « morceau » de littoral, entre le club nautique et le cap de Nice. L’endroit est urbanisé et touristique. Après le traditionnel audit, les collégiens ont planché sur des poubelles en plexiglas protégées de l’eau et des goélands. Les années suivantes ont été consacrées au effet de la tempête Alex — qui a notamment ravagé la vallée de la Roya en 2020 —, à la réalisation d’un alguier et à l’étude du microplastique.

« En 2024-2025, on fait un travail sur la posidonie au sens strict et sur son écosystème. On a travaillé sur un projet de loi [pour protéger la biodiversité, qui n’a pas été retenu], explique Éric Villar, prof de SVT. Cela permet de faire “l’école du dehors” qui est en vogue en ce moment et de les sensibiliser. » En Bretagne, une classe a développé « un petit sac spécial pour récupérer les chutes de filets, se réjouit François Morisseau. Cet outil, qui a fait changer les choses sur le territoire, existe encore ».

L’aire marine éducative de l’école Marcel Pagnol suit un trait de côte d’environ 1 km. © Laurent Carré / Reporterre

L’OFB coordonne le réseau des aires éducatives avec une labellisation des écoles et un comité de pilotage interministériel (Éducation, Environnement, Outre-mer). Il finance la moitié des projets, avec 4,2 millions d’euros investis. Les associations locales prennent également part aux sorties scolaires.

C’est NaturDive, ayant pour objectif la protection de l’environnement marin, qui encadre les élèves cannois. « On veut faire de ces moments des instants qui les marquent dans leur vie d’adulte, assure Damien Eloire, plongeur et docteur en écologie marine, cofondateur de l’association. Peut-être que les aires marines éducatives auront un impact quand ils prendront leurs décisions plus tard. » « Maintenant, on sait les problèmes que l’Homme cause », certifie Meïssene, des CM1-CM2 de Cannes.

Une vingtaine d’élèves de Cannes travaillent sur l’AME. © Laurent Carré / Reporterre

Sa classe et celle des sixièmes de Nice présenteront leurs travaux à la Conférence des Nations-Unies sur l’océan, entre le 9 et le 13 juin. « Maintenant qu’ils connaissent, ils ont envie de protéger, assure la maîtresse de l’école Marcel Pagnol, Cristelle Texier. Ils prennent conscience qu’on s’intéresse à leurs idées. Ils sont les porteurs de messages, les ambassadeurs. »

À la fin de l’année scolaire, Inès, Maëly et les autres élèves de CM1-CM2 passeront le flambeau à leurs successeurs pour la septième génération de protection de la corniche du Mouré Rouge. « On organisera une cérémonie de transmission, dit leur maîtresse. Il y aura un héritage. » Leur aire marine éducative s’est agrandie. Elle englobe désormais la plage. « Ça me donne presque envie de redoubler pour refaire l’AME l’année prochaine, plaisante la jeune Lina. J’espère qu’on en fera une au collège. »


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