Une victoire non-violente pour le climat : la Société générale abandonne Alpha Coal

6 décembre 2014 / Barnabé Binctin (Reporterre)

Placée sous pression par plusieurs associations écologistes, la Société Générale a annoncé son retrait d’un projet de mine de charbon en Australie, vendredi 4 décembre. C’est une victoire de la mobilisation non-violente et un encouragement pour tous les militants du climat.


Les responsables de la Société Générale auraient-ils discrètement participé à la rencontre de Reporterre, lundi soir ? Ils ne pouvaient en tout cas guère mieux apporter leur pierre à l’édifice, que ce qu’ils ont décidé quatre jours plus tard : en annonçant durant l’après-midi de vendredi 4 décembre son retrait du projet d’Alpha Coal, la grande banque apporte une preuve supplémentaire que les victoires sont bel et bien possibles contre les grands projets inutiles et destructeurs de l’environnement.

Alpha Coal est un projet écologiquement désastreux, situé de l’autre côté du globe, en Australie. Il s’agit de lancer l’exploitation et l’exportation de charbon qui, si le projet se réalisait, rejetterait dans l’atmosphère au moins 1,8 milliards de tonnes de CO2 et ouvrirait la voie à l’exploitation de huit autres gisements représentant un volume d’émissions équivalent aux émissions annuelles de l’Allemagne.

L’ouverture d’une telle mine entrainerait aussi d’autres impacts environnementaux massifs : assèchement des nappes phréatiques consécutif à la consommation de la ressource en eau, déforestation et disparition des habitats de plusieurs espèces protégées, destruction d’une zone humide côtière, etc. Il y a aussi de fortes raisons de s’inquiéter pour la Grande Barrière de corail, un patrimoine mondial situé à proximité.

Que vient faire la banque française dans ce projet ? Comme elle l’expliquait dans une réponse publiée en mai dernier, elle s’était engagée dans une activité de conseil auprès de GVK, l’entreprise indienne censée exploiter l’infrastructure.

- Télécharger le Courrier du 2 mai

Mais elle semblait également impliquée dans le financement du projet. Joint au téléphone par Reporterre hier soir, le département de la communication reconnaissait un « mandat dans le financement sur la partie dette du projet ». Autrement dit, le groupe français était prêt à octroyer des prêts pour financer le projet, là où d’autres établissements financiers comme HSBC ou Deutsche Bank avaient décidé de ne pas soutenir un tel projet.

Un communiqué laconique, publié ce vendredi vers 16 h sur le site de la Société Générale annonce donc le revirement de bord : « Dans le contexte du retard du projet Alpha Coal, Société Générale a décidé, en accord avec GVK-Hancock, de suspendre son mandat. La banque n’est donc plus impliquée dans le projet ».

Mais la banque se refuse à communiquer. « Nous ne donnerons pas d’informations sur les raisons plus précises, ni sur le timing », nous est-il répondu plusieurs fois. S’agit-il d’un abandon total ? « La banque se retire pour l’instant du projet ».

Mais pour les opposants, ce retrait est décisif : « C’est une victoire d’étape. Bien sûr le projet n’est pas enterré, et il va falloir rester vigilant. Mais il va être difficile pour la Société Générale de revenir dans un tel projet, à un an de la COP 21 à Paris. Tout le monde va désormais communiquer sur le climat, et leur décision aujourd’hui vient d’abord d’une crainte pour leur image de marque », dit Jon Palais, l’un des responsables de l’association basque Bizi !

Avec les Amis de la Terre et ATTAC, Bizi s’est investie depuis mai dans une campagne pour alerter sur ce que ces ONG appellent une ‘’bombe climatique’’ : « Alpha Coal est en complète contradiction avec les recommandations du GIEC, et si le projet se fait, il nous fait perdre la bataille du climat. Par son gigantisme et son impact, il annulerait de fait toutes les alternatives qui se mettent en place un peu partout… » explique M. Palais.

« Le changement climatique ne tombe pas du ciel, il existe car il y a des banques pour financer les activités du charbon ». Pour dénoncer ces responsabilités, les organisations ont multiplié les actions dans le cadre d’une opération dite « kangourou » : après avoir improvisé une conférence sur le changement climatique dans les salons d’une agence Société Générale, plusieurs militants avaient notamment déversé du charbon devant le siège de la Société Générale à Bayonne, en juin dernier.

Lundi 1 décembre, le jour de l’ouverture de la Conférence des Nations unies sur le climat à Lima, deux agences ont été simultanément occupées par des jeûneurs pour le climat. Alors qu’à Paris, l’occupation de l’agence des Champs-Elysées a été rapidement évacuée, celle de l’agence de Pau aura duré sept heures. Cette action devait par ailleurs être suivie d’une autre, aujourd’hui même : « Nous avions prévu une manifestation sous forme de picketing devant une dizaine d’agences partout en France. Nous avons maintenu le rendez-vous, en lui donnant un angle plus festif : il s’agit de célébrer la réussite d’une résistance citoyenne », se réjouit Caroline Prak, des Amis de la Terre.

Une victoire qui renforce le mouvement pour la justice climatique

Ce succès intervient dans le contexte particulier des négociations climatiques et qui doit permettre de renforcer un peu plus le mouvement social climatique. Mais il ouvre également d’autres perspectives : « Il y a derrière ça la question du contrôle citoyen sur la maîtrises des investissements financiers réalisés par les établissements bancaires », dit Caroline Prak. Alors que la Société Générale était elle-même confrontée, hier, à un mouvement social en interne, le retrait d’Alpha Coal consacre une victoire de la non-violence comme méthode d’action.

- Le jeûne dans l’agence de la Société générale lundi 1 décembre -

« La radicalité s’exprime aussi dans l’imagination et dans la créativité des formes de mobilisation », assure Jon Palais, qui cite Gandhi par la même occasion : « La force de la non-violence, c’est la force de la vérité », disait le Mahatma : « Cela a marché car nous avons posé la bonne question, et c’est ça qui a mis mal à l’aise les responsables ». Dans le débat qui anime les activistes français sur la question de la violence comme moyen d’action, le succès d’Alpha Coal est un argument de poids.


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Source : Barnabé Binctin pour Reporterre.

Photos : Bizi

Lire aussi : La Société Générale finance en Australie un projet écologiquement désastreux.


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