Voleur de banques en cavale, Enric Duran prépare un nouveau monde

28 octobre 2015 / Emmanuel Daniel (Reporterre)

Le demi-million d’euros qu’il a escroqué à des banques espagnoles et reversé à des mouvements sociaux a valu à Enric Duran la notoriété et le surnom de « Robin des banques ». Contraint depuis au nomadisme, le Catalan milite pour l’avènement d’un système économique fondé sur la coopération. Reporterre a rencontré cet infatigable partisan.

- Quelque part (Europe), reportage

L’arrière-salle d’un café coopératif, quelque part en Europe. Un homme prend la parole dans un anglais hésitant devant une trentaine d’activistes. En préambule, il prend ses précautions. « Merci de ne pas prendre de photos de moi, et de ne pas parler de ma présence sur Internet ni sur les réseaux sociaux, demande-t-il, avant d’interroger la petite assemblée : Vous êtes au courant de ma situation ? » L’auditoire confirme par une vague de hochements de têtes. Il sait qu’Enric Duran est poursuivi par la justice de son pays.

L’homme qui se tient face d’eux, la quarantaine, les cheveux noirs, courts et blanchissants, les traits tirés, les chaussettes remontées jusqu’au milieu des tibias, s’appelle Enric Duran. Peu connu du grand public, il a acquis une notoriété internationale dans les milieux militants pour avoir escroqué 492.000 € à une quarantaine de banques espagnoles pour les reverser à des mouvements sociaux. Entre 2006 et 2008, il a contracté 68 prêts grâce à de fausses fiches de paie et à des entreprises fictives dans l’intention de ne pas les rembourser. Son action lui a valu d’être surnommé « Robin des banques » par les médias. Mais elle lui a aussi apporté quelques ennuis judiciaires.

En 2008, deux jours après la chute de Lehman Brothers, Enric Duran rend publique son action dans Crisis, un journal distribué gratuitement tiré à 200.000 exemplaires qui explique les origines de la crise financière. Enric entre alors dans la clandestinité, mais est arrêté et emprisonné quelques mois plus tard, le jour de la sortie de Podemos nous pouvons », en espagnol), un journal militant tiré à 350.000 exemplaires. Au bout de deux mois, un donateur anonyme paye sa caution. Les réseaux déjà denses d’Enric Duran grandissent de manière exponentielle avec sa célébrité nouvelle et lui permettent de donner un coup de fouet à un processus qu’il avait engagé : la création de la coopérative intégrale catalane, une des expériences autogérées les plus inspirantes du moment en Europe.

Un projet mûri depuis deux ans

Mais, alors que la coopérative est en plein essor, la justice rattrape le Robin des banques. En février 2013, il est appelé à comparaître en appel. Le jour de l’audience, dont il voulait faire une tribune politique, il ne se présente pas, dénonçant une parodie de justice : les 23 témoins qu’Enric Duran avait proposés, tous experts des questions bancaires, sociales et climatiques censés l’aider à défendre son action de désobéissance civile, ont tous été refusés par le tribunal. Il entre alors une seconde fois dans la clandestinité, où il vit toujours.

Le militant catalan commence son exposé en réglant son compte au système monétaire actuel qui repose sur la croissance illimitée et génère inégalités, drames sociaux et environnementaux. Pour le remplacer, Enric Duran propose rien de moins qu’un système économique mondial fondé sur la coopération. Cela près de deux ans qu’il mûrit ce projet alternatif, baptisé FairCoop. Cette coopérative nouvelle repose sur une monnaie cryptée et un système de crédit mutuel qui permettent, hors de tout contrôle étatique, de faire des achats à des acteurs éthiques et d’alimenter des fonds de réserve à injecter dans l’économie coopérative. Les participants au débat semblent dubitatifs, dépassés par la complexité des explications, et même déçus. Ils étaient venus discuter avec un révolutionnaire braqueur de banque, adepte de la désobéissance civile et de l’autonomie locale, ils se retrouvent à parler de monnaie de réserve, d’import/export et d’applications de paiement via un smartphone. Pendant les cinq heures d’interview qu’Enric Duran m’accorde, j’ai tenté de suivre le fil de son histoire pour comprendre comment un décroissant libertaire a pu se transformer en économiste technophile.

Il m’a fallu six mois d’échanges de méls chiffrés et de visioconférences entrecoupés de longues semaines de silence pour obtenir un entretien de visu avec lui dans un pays européen qu’il tient à garder secret. Notre première discussion a eu lieu dans la bibliothèque d’un squat. Enric est né dans une famille peu politisée et, pendant longtemps, il ne l’était pas beaucoup non plus, trop occupé à jouer au ping-pong et à entraîner une équipe de jeunes. Mais, en 1998, il découvre le mouvement des paysans sans terres et celui pour l’annulation de la dette du tiers monde. « Au début, j’étais surpris par le processus d’assemblée et la recherche du consensus. Ça me coûtait un peu, puis je m’y suis fait. J’ai vu de ma propre expérience que ça marchait, que les gens peuvent s’organiser de manière horizontale et que ça développe leur pouvoir d’agir. Maintenant je défends cette façon de faire. »

Après deux ans d’engagement, il quitte Vilanova i la Geltru, sa ville natale, pour Barcelone et « dédier (sa) vie à l’activisme ». « J’étais conscient de mes aptitudes à organiser, c’était ma responsabilité d’en faire quelque chose d’utile. J’ai été inspiré par les expériences de désobéissance civile à la Gandhi, à la Martin Luther King ou celles des groupes affinitaires anarchistes. J’ai vu que peu de personnes pouvaient compter. Je me disais que le monde ne pouvait pas attendre. J’ai donc cherché à avoir un impact fort. »

Une « solitude pesante »

Enric Duran s’implique d’abord dans le mouvement altermondialiste et l’organisation des contre-sommets, où il joue un rôle clé de coordination. Mais ces actions médiatiques et symboliques éphémères le laissent sur sa faim. Il veut du concret, du durable. Avec quelques proches, il s’oriente vers la « construction de l’autonomie à l’échelle locale », qui débouche en 2003 sur la création d’Info Espai, une coopérative qui offre services et outils mutualisés aux mouvements sociaux barcelonais. Puis viennent la Marche pour la décroissance, organisée à travers la Catalogne pour tisser des liens militants et populariser les concepts et pratiques décroissantes, son action contre les banques et la publication de journaux militants. Tous ces événements mènent à la création de la coopérative intégrale, la CIC, en mai 2010. Mais, l’entrée d’Enric Duran dans la clandestinité contraint sa liberté de mouvement et l’oblige à se couper des ses réseaux militants et de ses proches. Lui qui a dédié sa vie à la révolution doit désormais la mener au moyen de son ordinateur.

Durant sa première année de cavale, Enric Duran a vécu une « solitude pesante », qui lui a néanmoins laissé « beaucoup de temps pour lire et réfléchir ». Cette contrainte ne l’a pas empêché de faire du militantisme, il a simplement dû changer la forme de son engagement. FairCoop est le fruit des réflexions solitaires d’un homme qui n’avait à sa disposition qu’une connexion Internet. Enric Duran prétend que c’est un outil nécessaire pour relier des groupes isolés, que son projet s’appuie sur des tendances contemporaines, comme l’économie collaborative, le pair à pair et le logiciel libre. Il reconnaît cependant qu’il ne se serait pas lancé dans cette aventure s’il n’avait pas été bloqué devant son écran.

Celles et ceux qui l’ont côtoyé dépeignent un homme d’une intelligence rare et dévoué à la tâche. « C’est une personne qui a un grand sentiment de justice et une vision globale. C’est un super organisateur, il a des idées brillantes et il arrive à harmoniser les opinions de tout le monde pour créer du consensus. Son leadership vient du fait qu’il est toujours le premier à mettre les mains dans le cambouis », raconte Anna, une graphiste qui était en contact quotidien avec lui avant et pendant sa première année de cavale.

« Existence dédiée à la transformation sociale »

Cet homme effacé est un alchimiste de la révolution : il transforme les citoyens passifs en activistes à temps plein. Pourtant, il n’a rien d’un grand orateur. Je l’ai vu prendre la parole en public à cinq reprises, toujours avec sa voix monotone et son charisme d’expert-comptable. Mais l’aura qui l’entoure depuis son action contre les banques subjuguent ceux qui l’approchent. Carlos (le prénom a été changé) peut en témoigner : Enric et lui se sont rencontrés lors d’un festival militant où ils ont échangé pendant une heure. Quelques semaines plus tard, Carlos a reçu un mél d’Enric lui demandant de prendre part à la gestion du système informatique de la CIC. « J’ai pris un billet d’avion et j’ai traversé l’Espagne sans réfléchir. » Raquel, une trentenaire au look de punkette assagie raconte que sa rencontre avec le Robin des banques fut un électrochoc : « Il a développé mon désir de lire, il m’a fait comprendre que chacun pouvait créer. Il a réveillé en moi l’envie de comprendre, de créer et d’apprendre de mes erreurs. » Elle est aujourd’hui un des piliers de la CIC. « Je n’ai pas été au lycée, mais j’ai appris plein de choses depuis que je prends part à la CIC, notamment la façon de présenter mes idées et de m’exprimer », dit-elle, avec fluidité et assurance.

Enric Duran : « Un personnage à part, d’une simplicité effarante. »

« Mon engagement militant date de ma rencontre avec lui, en 2010 », raconte Sarra, qui tente de créer une coopérative intégrale du côté de Nantes. C’est un personnage à part, d’une simplicité effarante et dont l’existence tout entière est dédiée à la transformation sociale. Je l’appelle l’Einstein de la cause », dit-elle, en parlant de celui que beaucoup décrivent comme un génie. Mais un génie sans « talent social », s’amuse Guy, qui a rencontré Enric Duran à plusieurs reprises pour des réunions de travail sur FairCoop.

En société, Enric Duran semble perdu et mal à l’aise, comme un enfant lors de la rentrée des classes. Mais il trouve dynamisme et assurance dès que les sujets de discussion l’intéressent. « Quand on parle de la vie de tous les jours, il est ailleurs et ne participe pas à la conversation, mais dès qu’on aborde un sujet politique, il s’agite sur sa chaise et se démène dans son anglais cassé », poursuit Guy. Enric Duran est si timide que dire bonjour à un inconnu semble lui coûter énormément. Pourtant, une fois lancé, il n’hésite plus à couper la parole à ses interlocuteurs. Ce n’est pas par manque d’intérêt pour ce qu’ils vont dire mais parce qu’il comprend, dès leurs premiers mots, où ils veulent en venir.

Anna ne tarit pas d’éloge sur Enric. Elle est aussi une de ses détractrices : « Parlons de la partie humaine d’Enric, s’il en a une. Il travaille 24 heures sur 24. Il est très exigeant avec lui- même et ceux qui l’entourent. » Enric Duran est en effet un acharné de travail. Pendant que le monde dort, lui réfléchit aux moyens de le changer. Un matin, je lui demande s’il a passé une bonne nuit. « Oui, mais courte », répond-il. Jusqu’à l’aube, il travaillait sur un projet avec un camarade hacker. Gabriela, une Colombienne de passage en Europe qui l’a côtoyé pendant une semaine de travail le décrit également comme une machine militante à la cadence insoutenable : « Il arrive tous les jours avec une nouvelle idée. Il ne pense qu’au militantisme et oublie que les gens ont d’autres préoccupations, qu’il n’y a pas assez de monde ni de temps pour tout faire. »

Aller vite

Enric Duran a une capacité indéniable pour saisir l’air du temps, analyser les rapports de force et proposer une solution. La crise grecque, l’indépendance de la Catalogne, il a une idée précise de l’objectif à atteindre et du meilleur moyen pour y arriver. Il invite les activistes à faire preuve « d’empathie politique », à flairer les changements qui traversent la société pour mieux la travailler. Mais lui-même manque d’empathie pour ses congénères humains. Lorsque je souligne ce paradoxe, il répond avec un air désolé : « Il y a des personnes qui n’ont pas eu de bonnes expériences avec moi. Je ne peux pas faire tout ce que je fais et après aller à la plage avec tout le monde. Je vois ce qui se passe au niveau humain, mais je n’ai pas le temps pour m’occuper de ça. »

Face à l’urgence climatique et sociale, Enric Duran veut aller vite. Il a dédié sa vie à la révolution et il est difficile de lui reprocher de l’avoir fait pour son intérêt personnel. Outre les frais de sa cavale, l’argent volé aux banques a servi à financer des mouvements libertaires. Enric a renoncé à l’héritage de son père, sinon un local dans Barcelone, qu’il a légué à la coopérative Info Espai. Il vit depuis près de vingt ans avec quelques centaines d’euros par mois issus des solidarités familiale et militante. Par dessus tout, c’est sa liberté qu’il a sacrifié à la « révolution intégrale ». Mais aujourd’hui, certains de ses plus fidèles soutiens refusent de le suivre dans l’aventure FairCoop. Trop technique, trop virtuelle, trop déconnectée du terrain pour beaucoup des membres de la CIC, attachés à prouver qu’il est possible dès aujourd’hui de « vivre sans capitalisme ».

Les réticences de ceux qu’Enric Duran tente de convaincre ne semblent pas rentrer en ligne de compte dans sa réflexion. Ce qui ne surprend pas Anna : « C’est un très bon gestionnaire mais il a un problème. Il veut une société parfaite sans considérer que les humains ne sont pas parfaits, qu’ils ont une volonté propre. » Parfois, cependant, il laisse ses sentiments parler. Au moment de nous dire au revoir, Enric me prend dans ses bras en me disant : « Prends soin de toi. »



Puisque vous êtes ici…

… nous avons une faveur à vous demander. Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, mais nos revenus ne sont pourtant pas assurés.

Contrairement à une majorité de médias, nous n’affichons aucune publicité, et laissons tous nos articles en libre accès, afin qu’ils restent consultables par tous. Reporterre dépend en grande majorité des dons de ses lecteurs. Le journal, indépendant et à but non lucratif, compte une équipe de journalistes professionnels rémunérés, nécessaire à la production quotidienne d’un contenu de qualité. Nous le faisons car nous croyons que notre point de vue, celui de l’environnement et de l’écologie, compte — car il est aussi peut-être le vôtre.

Notre société a besoin d’un média qui traite des problématiques environnementales de façon objective, libre et indépendante, en restant accessible au plus grand nombre ; soutenir Reporterre est ma manière de contribuer à cette démarche. » Renan G.

Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre



Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre.

Lire aussi : En Espagne, les citoyens font plier les banques... parce qu’ils agissent ensemble

Source : Emmanuel Daniel pour Reporterre

Photos :
. chapô : http://www.flickriver.com/photos/jupiter_bcn/popular-interesting/
. réunion et Enric Duran : © Emmanuel Daniel/Reporterre
. Crisis : Site d’Enric Duran

THEMATIQUE    Economie Luttes
16 octobre 2018
Le changement climatique interpelle les citoyens, mais pas les dirigeants de Rhône-Alpes
Chronique
20 octobre 2018
À Marseille, La Plaine s’embrase contre la coupe des arbres
Reportage
18 octobre 2018
Quelles entreprises françaises continuent d’investir dans le charbon ?
Une minute - Une question


Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre

Sur les mêmes thèmes       Economie Luttes





Du même auteur       Emmanuel Daniel (Reporterre)