« Vous êtes victime d’un cyclone ? Soyez positif : vous êtes en vie »

7 septembre 2017 / Marie Astier (Reporterre)



Changer le monde grâce à des initiatives positives. Avec son Global Positive Forum, Jacques Attali porterait-il la même ambition que Reporterre ? Ni une ni deux, nous nous y sommes rendus, pour mieux comprendre ce concept de « penser positif ». On n’a pas regretté le voyage.

  • Boulogne-Billancourt, reportage

Projetée au-dessus de la Seine, la passerelle en bois fait figure de transition entre notre monde contemporain et un avenir radieux. D’un côté, des cubes de bureaux, des routes et des voitures. De l’autre, les bâtiments futuristes de l’île Seguin de Boulogne-Billancourt, et en particulier la Seine musicale, gigantesque salle de spectacles des Hauts-de-Seine récemment édifiée.

La Seine musicale vue depuis la passerelle.

Sur son esplanade immaculée, vendredi 1 septembre, s’étend une longue file de costumes trois-pièces, tailleurs, robes ajustées et talons. Une porte bleu ciel, posée là pour l’occasion, fait entrer les participants au compte-goutte. Pour vous faire patienter, une vidéo d’accueil est projetée sur un écran géant : « La planète est menacée », annonce-t-elle. « Multiplions les initiatives positives dans le monde entier. » Bienvenue au « Global Positive Forum », qui a réuni le 1er septembre dernier 1.200 personnes, « les principaux acteurs mondiaux appelés à accélérer et réussir cette révolution positive dans l’intérêt des générations futures ».

Qu’est-ce que c’est, penser positif ? Comment vous remonter le moral, chers lecteurs, alors que nous vous assaillons de nouvelles plus négatives les unes que les autres (ah, ces journalistes !) ? Alors que l’on n’a plus que trois ans pour limiter le changement climatique à 2 degrés, ou encore que les pluies torrentielles au Bangladesh, en Inde et au Népal auraient affecté des millions de personnes ? Pour cesser de vous démotiver, nous avons décidé d’aller chercher une bouffée d’optimisme lors de cette journée organisée par l’économiste et proche du président de la République Jacques Attali, pour que « demain soit meilleur qu’aujourd’hui ».

14 h, silence, les décideurs parlent

À l’entrée, des hôtesses vous distribuent des prospectus incitant à utiliser l’application destinée à mettre en contact les participants au forum, ou plutôt, « les “influenceurs” de demain ». La foule se dirige vers la majestueuse salle quasi neuve et presque pleine. Au programme, 7 h d’interventions et de débats.

Richard Attias.

Dès 14 h, le silence se fait pour le « Grand Opening ». Richard Attias, coorganisateur via son agence de communication et d’organisation d’événements (notamment du Forum de Davos), cite l’ex-président des États-Unis Bill Clinton : « Il n’y a rien de négatif aux États-Unis qui ne puisse être corrigé par ce qu’il y a de positif aux États-Unis. » Nous voici rassurés. Puis, c’est au tour des politiques de se succéder. Le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, lit un message « personnel » du président de la République. « Pensez global […], pensez loin […], pensez concret […], pensez différent […] », écrit Emmanuel Macron. Son ministre le complète, souhaitant « une société unie où chacun trouve sa place, où chacun se dit “je peux réaliser les talents que je porte en moi’. » Comment ne pas approuver ?

Bruno Le Maire.

La liste des invités de marque ne s’arrête pas là. Côté politique : la maire de Paris, Anne Hidalgo, le président du département des Hauts-de-Seine, Patrick Devedjian, ou encore le Premier ministre de l’Islande, Bjarni Benediktsson, dont le pays a été désigné « champion 2017 de l’indice de positivité des Nations ». Côté économique, les dirigeants d’entreprises sont en bonne place : L’Oréal, Suez, Veolia, la banque Edmond de Rotschild, Pepsico, Engie, etc. sont représentés. Que du beau monde !

« On n’est pas super bien partis »

Pendant que les vieux parlent du monde de demain, les générations futures, elles, tiennent des stands en bas des escaliers. Les élèves du groupe d’écoles privées Ionis y présentent leurs innovations. Loïc Martinez, de l’Ipsa (Institut polytechnique des sciences avancées), expose une fusée destinée à libérer des bactéries à hauteur des nuages, afin de provoquer la pluie « naturellement ». « On peut proposer cette méthode aux pays en voie de développement qui ont besoin d’eau », se réjouit-il. « Penser positif, c’est aller de l’avant », nous explique le futur ingénieur. On évoque le changement climatique. Comment positive-t-il face à cela ? « Une bonne chose, c’est qu’on prend conscience de ce qu’il se passe. Après, dire et agir, ce sont deux choses vraiment différentes et le problème, c’est qu’il va falloir attendre encore un peu pour que les choses se fassent. »

Loïc Martinez.

Son collègue du stand d’à côté mise, lui, tout sur l’innovation. « Cela améliore le quotidien des gens », espère Anthony Maffert, étudiant à l’Épita (École pour l’informatique et les techniques avancées). Mais, il ne nous rassure pas beaucoup plus sur le changement climatique : « Quand je regarde tous les ordinateurs allumés, ça consomme énormément. On n’est pas super bien partis pour limiter les consommations en trois ans. »

Anthony Maffert.

Bon, on décide de se tourner vers des gens un peu plus expérimentés en positivisme, comme Malene Rydhal, auteure de Heureux comme un Danois (éd. Grasset) : « L’individu peut faire la différence. Si aujourd’hui vous ne faites pas partie de la solution, vous faites partie du problème. » Alors, que dire aux gens qui n’ont pas de chance, qui sont victimes des pluies torrentielles en Asie, par exemple ? « Si vous vous positionnez en tant que victime et dites “je n’ai pas de chance et donc je ne me mobilise pas”, vous n’allez pas changer les choses. C’est sûrement difficile de trouver un angle positif. Mais il en y a toujours un : vous êtes en vie. »

Malene Rydhal.

Autre bon connaisseur de la pensée positive, Alain Deplaix, fondateur de TakeCare conseil, société de conseil en bien-être au travail. « Si une entreprise va mal, les salariés vont mal, c’est une évidence », avance-t-il. Il n’est pas satisfait des intervenants : « On ne voit que des politiques qui ont construit ce négativisme profond. En plus, ils n’ont pas d’autorité, ils sont simplement les outils du monde économique. » Pour lui, encore une fois, la seule solution réside dans l’individu.

Alain Deplaix.

Privatiser les parcs publics, une politique positive ?

C’est alors que des militants du groupe Alerte France Brésil viennent troubler les discussions pour dénoncer les agissements de l’un des invités de marque du forum : João Doria, maire de São Paulo, plus grande ville du Brésil. Il est venu témoigner de la « synergie des villes de demain » entre Nord et Sud. Millionnaire, à la tête d’un groupe de communication et marketing, João Doria entend gérer sa ville comme une entreprise et a prévu de privatiser de nombreux équipements et services municipaux.

L’altercation entre Joao Dorai et une militante.

« Il criminalise la pauvreté, privatise la santé et les parcs publics », dénonce Marcia Camargos, journaliste et membre du groupe militant. Une nuée de journalistes est justement en train de l’interroger. « C’est un nouveau type d’administration. Nous faisons des concessions aux entreprises sur les parcs publics pour les améliorer, répond-il à Reporterre, et nous avons des programmes sociaux importants pour donner du travail aux gens. » Que des politiques positives, donc !

À ses côtés au début de l’interview, Jacques Attali s’est éclipsé. On rattrape au vol le sage de la journée, espérant quelques éclaircissements et le mot de la fin. Alors, qu’est-ce qu’être positif ? La réponse tient en quelques secondes : « C’est travailler dans l’intérêt des générations suivantes », nous lâche-t-il. C’est à dire, peut-il développer ? « Mais là, je suis fatigué, je suis occupé, prenez rendez-vous », ajoute-t-il. Mince alors, est-ce ça une attitude positive ? Ayant d’autres activités prévues en ce vendredi soir, avouons-le, nous ne sommes pas restés pour creuser la question. Nous risquons donc, chers lecteurs, de poursuivre dans un négativisme obstiné — on l’espère attendri par des alternatives savamment distillées.

Jacques Attali.



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Lire aussi : Macron, le président du vieux monde

Source : Marie Astier pour Reporterre

Photos : © Marie Astier/Reporterre sauf
. Attali : @DonsSolidaires sur Twitter

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