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Deux mois après la rupture d’un barrage, la catastrophe continue au Brésil

Durée de lecture : 8 minutes

20 mars 2019 / Émilie Massemin (Reporterre)

La rupture, le 25 janvier, du barrage de la mine de Córrego do Feijão, à Brumadinho, au Brésil, a fait plus de 300 morts et disparus. De nombreux habitants sont sans logement et les pollutions aux métaux lourds touchent cinq États. Face à l’inaction du gouvernement et de l’entreprise, une organisation se démène pour défendre les victimes.

Le 25 janvier 2019, le barrage de la mine de Córrego do Feijão, dans l’État du Minas Gerais, au Brésil, cédait. Treize millions de tonnes de boues contenant des métaux lourds engloutissaient la ville de Brumadinho, où vivent 39.000 habitants. Et pour Leticia Oliveira, membre de la coordination nationale du Movimento dos atingidos por barragens (mouvement des personnes affectées par les barrages, MAB), et Moisés Borges de Oliveira e Silva, coordinateur national du MAB, la catastrophe se poursuit jour après jour, au rythme de la progression de la coulée de boue toxique dans le fleuve San Francisco.

Le bilan humain définitif n’est toujours pas établi. Pour l’heure, « 169 morts et 141 disparus ont été recensés et les chiffres changent tous les jours. Les pompiers continuent à rechercher les corps », indique M. Borges à Reporterre, lors d’une rencontre à l’association France Amérique latine, le 12 mars, à Paris. 138 familles ont vu leur maison détruite et 24.000 ont été évacuées, selon l’association. En théorie, c’est à l’entreprise Vale, premier producteur de minerai de fer au monde et propriétaire de la mine, de les reloger. Le 28 janvier, la justice locale et fédérale a saisi 11,8 milliards de réaux (environ 2,75 millions d’euros) sur les comptes de la compagnie, au titre de réparation. « Mais pour l’instant, les familles sont hébergées à l’hôtel », explique Mme Oliveira. Idem pour l’accès à l’eau et à la nourriture : « L’approvisionnement en bouteilles d’eau et en paniers de nourriture est assuré par le groupe, mais nous avons besoin d’une solution de plus long terme pour que les gens puissent se débrouiller seuls », insiste M. Borges.

La gestion catastrophique de la rupture du barrage de Samarco, copropriété de Vale et du groupe anglo-australien BHP Billinton, en novembre 2015, leur laisse présager le pire. « 19 personnes sont mortes et 700 km de fleuve ont été contaminés, se souvient Mme Oliveira, elle-même originaire de Mariana, la commune voisine du barrage. 300 familles ont perdu leur logement. Alors qu’elles habitaient surtout en zone rurale, elles ont été relogées en ville dans des appartements loués par Vale et n’ont plus de travail. » La justice peine à contraindre le groupe : trois ans après, Vale a attaqué en appel toutes les décisions judiciaires prises à son encontre et n’a payé aucune des amendes infligées par l’Ibama, la police de l’environnement au Brésil.

« Le gouvernement n’a rien dit sur ce qu’il compte faire, ni pour le renforcement de ces barrages ni sur l’évacuation des populations exposées » 

Ces ruptures de barrages ont des conséquences qui dépassent largement les communes minières voisines, puisqu’elles ont entraîné la contamination durable de l’eau potable dans des territoires extrêmement étendus. Après la rupture du barrage de Samarco, 700 km du fleuve Rio Doce ont été pollués. Selon le MAB, un million de personnes ont été affectées dans les États du Minas Gerais et Espírito Santo. « À Mariana, l’eau est contaminée aux métaux lourds : arsenic, plomb, zinc, cadmium, mercure et nickel, décrit Mme Oliveira. Vale prétend qu’elle traite l’eau mais depuis la catastrophe les habitants souffrent de problèmes de peau, de problèmes respiratoires, de maux de tête et de ventre. » Les conséquences de la rupture du barrage de Córrego do Feijão pourraient être pires encore : « Après Brumadinho et la rivière Paraopeta, la boue s’est déversée dans le fleuve San Francisco. Lequel traverse ensuite une zone très aride, où le fleuve est la seule source d’eau. La contamination des habitants est inévitable. En tout, 14 millions de personnes pourraient être affectées dans cinq États différents », s’indigne M. Borges.

Leticia Oliveira et Moisés Borges de Oliveira e Silva, de Movimento dos atingidos por barragens, le 12 mars.

Pour les représentants du MAB, les réactions du président du Brésil, Jair Bolsonaro, et du gouvernement de l’État fédéral n’ont pas été à la hauteur. Le 26 janvier, M. Bolsonaro a survolé le site en hélicoptère mais n’a fait aucune déclaration à la presse. « Le gouvernement de Bolsonaro dit que ce n’est pas le problème de l’État fédéral, mais celui de Minas Gerais, dit M. Borges. C’est absurde, parce qu’on parle de dommages environnementaux dans cinq États. » Pire : alors qu’une étude publiée en 2017 par l’Agence nationale des eaux alertait sur la menace de rupture de 45 barrages brésiliens, « le gouvernement n’a rien dit sur ce qu’il compte faire, ni pour le renforcement de ces barrages ni sur l’évacuation des populations exposées », accuse le coordinateur national du MAB.

Au contraire, le gouvernement prévoit un assouplissement de la réglementation sur les barrages. « Normalement, la loi brésilienne sur la licence environnementale soumet les projets à trois permis successifs : le permis préalable, le permis d’installation et le permis d’exploitation. Mais le projet de réhabilitation du barrage de la mine de Córrego do Feijão a été autorisé sur une simple analyse de documents, en 2018, en vertu d’une loi spécifique à l’État du Minas Gerais. Et le ministre de l’Environnement voudrait que cette disposition soit étendue à tout l’État fédéral, au motif que les trois étapes découragent les multinationales et les investissements étrangers », s’inquiète M. Borges. Par ailleurs, « le gouvernement souhaite accélérer le rythme des privatisations des entreprises d’État alors qu’on voit bien que les catastrophes sont plutôt le fait d’entreprises privées » [1]. De son côté, Vale ne semble pas décidé à renforcer ses installations. « Dans un document interne destiné aux actionnaires, le groupe indique que ses dépenses pour la sécurité ont baissé ces dernières années, alors que les profits ont augmenté », s’insurge Mme Oliveira.

« Au niveau national les multinationales et les États sont complices dans le processus néolibéral de recherche de profits au détriment des droits des peuples » 

Constitué au niveau national depuis 1991, le MAB se démène pour que justice soit faite aux victimes. Premier levier, l’action judiciaire. « À Brumadinho, le MAB a aidé les victimes à porter plainte et a coordonné les enquêtes du procureur de la République et du Défenseur des droits, explique M. Borges. Nous avons obtenu une première victoire importante le 20 février, avec une décision de justice imposant l’indemnisation de chaque habitant de Brumadinho — contrairement à Mariana où les indemnités devaient être versées par famille. Mais pour l’instant, rien n’a été payé. » Pour faire pression sur la filiale brésilienne, M. Borges et Mme Oliveira sont allés brandir l’accord signé au siège de la multinationale Vale, le 6 mars dans le canton de Vaud (Suisse). Par ailleurs, le MAB a organisé des manifestations devant le palais de justice le jour de la signature de l’accord, ainsi que chaque 25 du mois, jour anniversaire de la catastrophe. « On espère que de telles manifestations seront également organisées en Europe », dit Mme Oliveira.

Enfin, le MAB milite en faveur d’une loi pour les personnes affectées — « droit de donner son avis au moment de la construction, droit à des négociations justes au niveau des réparations, droit à une assistance juridique et technique indépendante de l’entreprise » —, explique Mme Oliveira. La proposition de loi avait été examinée une première fois en 2013, avant d’être abandonnée en 2014. « Elle va bientôt être représentée et cette fois, l’opinion publique en sa faveur est plus forte », assure M. Borges. L’organisation soutient aussi le projet de traité sur la responsabilité des multinationales. « Un traité international est nécessaire, car au niveau national les multinationales et les États sont complices dans le processus néolibéral de recherche de profits au détriment des droits des peuples, explique le coordinateur national du MAB. Ce traité devra encadrer les activités des multinationales et responsabiliser leurs dirigeants. Car ces ruptures de barrages ne sont pas un accident, mais un crime ; et doivent être jugées comme tel. Nous continuons la lutte pour que justice soit faite. »


BNP Paribas et Crédit agricole, soutiens financiers de Vale

Selon le rapport « Dirty profits 6 » publié par Facing Finance, en coopération notamment avec les Amis de la Terre Europe, les banques françaises BNP Paribas et Crédit agricole auraient soutenu financièrement le groupe Vale :

  • Entre 2010 et 2017, BNP Paribas a soutenu financièrement Vale à hauteur de 935 millions d’euros (prêts et émissions d’obligations), ce qui représente 16 % des soutiens financiers des banques européennes à Vale. BNP Paribas est ainsi la deuxième banque européenne à soutenir Vale sur cette période (derrière HSBC) ;
  • Entre 2010 et 2017, le Crédit agricole a soutenu financièrement Vale à hauteur de 898 millions d’euros (prêts et émissions d’obligations), soit 15 % des soutiens financiers des banques européennes. Ce qui la hisse à la troisième place des soutiens de banques européennes à Vale pendant cette période ;
  • En 2014, six banques ont émis des obligations pour Samarco, la coentreprise impliquée dans la catastrophe de Mariana, à hauteur de 389 millions d’euros. BNP Paribas était comanager et a pourvu environ 64 millions d’euros de cette émission d’obligations, dont le terme est en 2024.

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[1Pour rappel, Vale a été privatisée en 1997.


Source : Émilie Massemin pour Reporterre

Photos :
. chapô : un fleuve noyé de boue à Brumadinho après la rupture du barrage de la mine de Córrego do Feijão, en janvier 2019. Wikipedia (Guilherme Venaglia/CC BY-SA 4.0)
. portrait : © Émilie Massemin/Reporterre

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