Plages bétonnées, terres bouleversées : à Port-la-Nouvelle, le projet de port géant suscite l’indignation

Durée de lecture : 11 minutes

8 février 2020 / Marie Astier (Reporterre)

À Port-la-Nouvelle, dans l’Aude, le taux de chômage bat des records. L’agrandissement du port industriel et l’installation d’une activité de constructions d’éoliennes pourraient offrir un avenir radieux à la ville, promet la Région Occitanie. Mais des opposants dénoncent un projet démesuré et ravageur pour l’environnement.

  • Port-la-Nouvelle (Aude), reportage

Sur la jetée, lieu des promenades de fin de semaine, un couple s’enlace. À droite, s’étend une longue plage bordée de logements touristiques. À gauche, on distingue au loin les infrastructures du port puis une autre plage. Le tout est baigné d’une lumière orangée teintée par les nuages, se reflétant sur les vaguelettes.

On pense aux impressionnistes, mais Albert Cormary, natif de la petite cité balnéaire de Port-la-Nouvelle (Aude), nous rappelle à la réalité et dessine sur ce tableau maritime le projet d’agrandissement du port : « Cette jetée, celle du phare rouge, serait prolongée de 600 mètres. En face, la jetée du phare vert serait détruite et remplacée par une digue de plus de deux kilomètres. »

L’urbaniste retraité, se souvient encore de la première fois qu’il a entendu parler de ce projet d’extension du port. C’était au début des années 80… « Ils l’ont ressorti dans les années 2000, puis on s’est battu contre un projet d’y implanter une raffinerie d’huile de palme, au début des années 2010 », raconte-t-il. La raffinerie a été abandonnée, mais pas le projet d’agrandissement. Les travaux ont débuté en début d’année.

Bientôt, à la place de cette barrière sur la plage Sud pourrait s’élancer dans la mer une digue de plus de deux kilomètres.

En tout, trois kilomètres de digues seraient construites, s’avançant dans la mer pour former un gigantesque bassin. Il pourrait accueillir des mastodontes des mers, des navires de 225 mètres de long, 14,5 mètres de tirant d’eau, capables de transporter jusqu’à 70.000 tonnes de cargaison. Sa création nécessiterait le dragage de dix millions de mètres cubes de sables marins. Sur terre, environ 25 hectares de nouveaux terre-pleins sont prévus pour accueillir une zone logistique. Un kilomètre de plage de sable fin disparaîtrait sous les futurs quais pour bateaux géants.

Propriété de la Région Occitanie, le port de Port-la-Nouvelle se présente comme « le troisième port français de Méditerranée ». Environ deux millions de tonnes de marchandises y passent chaque année. Mais actuellement, seuls les navires d’un tirant d’eau maximum de huit mètres et de 145 mètres de long peuvent y accoster. Le port « pourrait mourir si on le laissait comme tel », assure André Lubrano, conseiller régional d’Occitanie. Avec le nouveau bassin et les nouveaux quais, la région espère doubler le trafic du port. À ce projet d’agrandissement est venue se greffer l’installation d’une plateforme de développement et de mise à l’eau d’éoliennes flottantes. Sept éoliennes expérimentales devraient ainsi s’élancer vers le large d’ici deux ans.

La région annonce 800 nouveaux emplois grâce à l’augmentation du trafic portuaire

Les promesses sont belles, pour un territoire comme Port-la-Nouvelle, où le tourisme populaire ne permet pas de résorber un taux de chômage à 28 % et un taux de pauvreté à 22 %. La ville redorerait son blason en accueillant une filière à la pointe du progrès et de la transition énergétique. La Région annonce 800 nouveaux emplois grâce à l’augmentation du trafic portuaire et jusqu’à 2.000 emplois « en lien avec la construction des fermes d’éoliennes flottantes ». Après enquête publique en 2018, le projet a ainsi obtenu sans encombre l’autorisation préfectorale.

Le chanteur HK (à gauche), venu apporter son soutien à la lutte.

« Les emplois c’est du pipeau », ont dénoncé les opposants au projet lors d’une manifestation dans la ville le samedi 25 janvier dernier. Le collectif organisateur, appelé Balance ton port, a réussi à réunir entre 250 et 300 personnes. Le chanteur HK était venu animer la déambulation dans les rues de la ville et soutenir les militants. Les branches locales de la Confédération paysanne, Alternatiba, Extinction rebellion ou encore des Gilets jaunes étaient présents, ainsi que quelques élus régionaux de la France insoumise (FI), et l’eurodéputé, également FI, Emmanuel Bompard. « C’est un projet périmé, d’une autre époque. Quant aux emplois annoncés, je pose la question de leur dimension sociale », a-t-il déclaré. « C’est de la folie des grandeurs, un tel projet, a expliqué Sébastien, des Gilets jaunes de Narbonne. On met 200 millions d’euros ici, et quand les urgences font grève, on ne trouve même pas 60 millions. »

« C’est la folie des grandeurs, un tel projet ! », assure Sébastien, des Gilets jaunes de Narbonne.

« Ils ont largement surévalué le nombre d’emplois créés », a estimé Laurence Carretero, membre du collectif et maraîchère sur la commune voisine de Sigean. Reporterre n’a en particulier pas trouvé le détail des 2.000 emplois créés via l’activité éolienne. « On ne peut pas précisément prévoir mais ce sera des dizaines voire des centaines d’emplois », nous indique M. Lubrano quand nous lui demandons l’origine du chiffre. « Déjà pas loin de 200 emplois ont été créés avec le début du chantier, qui vont se pérenniser sur 4 ans. »

La prévision de doublement du trafic serait aussi exagérée, selon le collectif. Le port actuel est spécialisé dans l’exportation de blé dur vers l’Afrique du Nord et dans l’importation d’hydrocarbures, appelés à se développer selon les plans de la Région. « Ce port met en concurrence les paysanneries du monde, a dénoncé Pascal Pavie, vigneron de la Confédération paysanne de l’Aude. Par ailleurs, la production de blé dur est en chute libre, il y a une baisse des subventions sur ce type de productions et une augmentation de la concurrence internationale – Ukraine, Canada, Argentine. »

Le collectif souligne aussi le paradoxal objectif d’aménager un port pour la fabrication d’éoliennes, tout en projetant d’y augmenter les importations d’hydrocarbures. Laurence Carretero renvoie malicieusement à l’avis donné par l’opérateur pétrolier du port, [EPPLN|Entrepôt pétrolier de Port-la-Nouvelle], lors de l’enquête publique : « "Le marché des produits pétroliers, au niveau national comme au niveau régional, a une tendance baissière", notait l’entreprise. EPPLN ne prévoit donc pas aujourd’hui une hausse de son activité de 60 à 70 % à horizon 2030. Cette hausse est de plus en complète contradiction avec tous les messages gouvernementaux  Plan climat », « loi de transition énergétique ») ou régionaux Région à énergie positive »). » « On ne va pas amplifier le pétrole. On va ouvrir ce port à des trafics plus vertueux », corrige M. Lubrano côté région. « Si on ne crée pas les conditions le trafic n’augmentera pas.
 »

« Ils vont bétonner un kilomètre de plage sauvage en bordure de réserve naturelle ! »

Les opposants listent également les impacts écologiques, qu’ils considèrent comme sous-évalués. Sur la grande plage au nord de la ville, une barrière a été installée pour interdire l’accès à la future zone de travaux. À l’arrière, les dunes ont laissé place à un terre-plein où s’entassent d’énormes blocs rocheux destinés aux digues. « Pour les construire, ils vont déplacer des millions de tonnes de matériaux, et ils n’ont même pas fait de bilan carbone », déplore Bertrand Claverie, ingénieur à la retraite membre du collectif. « Ils vont bétonner un kilomètre de plage sauvage en bordure de réserve naturelle ! », s’insurge Laurence Carretero. « Ils n’ont quasiment pas étudié l’impact sur les fonds marins et ne se sont intéressés qu’à une seule espèce, parce que protégée, la grande nacre », se désespère Albert Cormary.

Manifestation contre l'extension du port.

Le Conseil national de protection de la nature a donné un avis – uniquement consultatif – défavorable au projet. Il notait un inventaire de la biodiversité insuffisant, se limitant « à une analyse bibliographique pour la plupart des vertébrés (mammifères marins, ormes, poissons, ...) » et à la « seule analyse des vingt hectares objet de l’aménagement sans se préoccuper d’une zone d’étude élargie des fonds marins ». Reporterre a pourtant pu évaluer d’après les plans que le futur port impacterait une surface d’au minimum soixante hectares en mer, auxquels il faut ajouter les fonds marins sur lesquels sera relargué (« clapé » selon le terme technique) le sable retiré dans le port. L’Ifremer, lui, s’est intéressé aux travaux de dragage, soulignant qu’en l’état actuel, aucune garantie ne permettait d’affirmer qu’ils n’auraient pas d’impact, ou un impact faible, sur la qualité des eaux et « le milieu côtier ou lagunaire ». Autre difficulté, le port actuel est situé sur un chenal qui relie la mer à un fragile étang côtier. « La qualité de l’eau de cet étang est en cours de restauration, rappelle Albert Cormary. Le nouveau port aura un impact sur le renouvellement des eaux de l’étang, on joue aux apprentis sorciers. »

Plan du futur port.

La région assure que les études ont montré un impact faible sur l’étang. Elle met en avant de « nombreuses mesures de suivi », tant pendant le chantier qu’une fois le port mis en exploitation. Cela pourrait même être bénéfique, selon M. Lubrano, qui vante des quais conçus « pour accueillir la biodiversité » et un dragage qui « régénère les fonds marins ». Ce sera le « port de la transition écologique », assure-t-il.

Les opposants espèrent obtenir un moratoire sur les travaux

Dans le port actuel, un bateau muni d’une immense pelle mécanique est déjà amarré, prêt à aller creuser jusqu’à obtenir une profondeur de seize mètres à l’emplacement du futur bassin. Derrière, deux barges viendront recueillir le sable ainsi retiré et le relarguer au large. L’appel d’offres de la Région pour la construction des digues a été emporté par Bouygues, associé au néerlandais Boskalis, pour près de 200 millions d’euros. « Ils n’ont pas pu sortir aussi vite que prévu, ils ont été retardés par le mauvais temps », se réjouit Albert Cormary. Un peu plus loin, des bulldozers ont déjà commencé à aménager un terre-plein, destiné à accueillir les entreprises éoliennes, qui auront un quai dédié.

Les travaux sur le terre-plein, pour préparer l’activité éolienne, ont commencé.

Malgré tout, les opposants espèrent encore obtenir un moratoire sur les travaux, afin de repenser le projet à plus petite échelle. Pour eux, il est possible de maintenir le projet éolien sans s’engager dans les titanesques travaux d’agrandissement. « Le quai des éoliennes sera dans l’ancien port, pas dans le nouveau, argumente Laurence Carretero. Et les éoliennes expérimentales devraient être prêtes en 2021 alors que la grande digue nord le sera en 2023, c’est bien la preuve qu’elles n’en n’ont pas besoin. » La région présente elle les digues comme une « condition sine qua non pour que le projet d’installation d’éoliennes flottantes au large des côtes d’Occitanie ne soit pas remis en cause. »

Localement, la bataille semble difficile. Laurence Carretero l’a reconnu, peu d’habitants de Port-la-Nouvelle se trouvaient dans le cortège de la manifestation fin janvier. « C’est qu’il y a une grosse pression de la Mairie en faveur du port, l’opposition ne peut se faire qu’en sourdine », a-t-elle expliqué. Le maire de droite Henri Martin a refusé une interview à Reporterre en raison de l’approche des municipales, mais avait déclaré au Monde en janvier que « si on ne fait rien, le port est foutu ».

Des membres du collectif Balance ton port, opposé à l’extension du port.

Dans les allées du marché, les habitants ont observé le cortège avec des sentiments partagés. Roger aimerait voir le coin de tranquillité qu’il s’est choisi pour la retraite préservé : « On ne comprend pas trop le but de ces travaux, et ils ont interdit l’accès à toute une partie de la plage de la Vieille Nouvelle, ça m’énerve. » Au contraire, M. Date, natif de la ville, a bien retenu le chiffre du nombre d’emplois promis et soutient le projet : « On a assez souffert comme cela. J’ai été obligé de partir à l’armée parce qu’il n’y avait pas de travail. »

Au niveau politique, les élus écologistes régionaux, alliés de la présidente socialiste Carole Delga, ont d’abord soutenu le projet. Mais certains semblent rallier l’opposition et ont voté, en novembre, un amendement des élus de la France insoumise qui demandait de stopper les travaux afin de rediscuter le projet. « La moitié des élus Europe Écologie-Les Verts ont voté pour. Cela veut dire que les choses bougent. Il n’est pas trop tard pour stopper le projet », espère Guilhem Seyrieys, élu régional France Insoumise.


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Source et photos : Marie Astier pour Reporterre

. chapô : Le port, début 2020.

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