Dans le Vaucluse, des entrepôts géants menacent des espèces rares

Durée de lecture : 6 minutes

29 janvier 2020 / Christofer Jauneau

Des entrepôts et un site de stockage de produits dangereux sont en construction sur une friche agricole humide dans le Vaucluse. La zone abrite pourtant une biodiversité exceptionnelle et fragile, dénonce l’auteur de cette tribune.

Christofer Jauneau est journaliste de formation, passionné par les questions d’écologie et propose aujourd’hui des stages d’initiation à la permaculture. Il est aussi engagé dans plusieurs actions bénévoles, de la préservation de sols à la protection des océans.


À Courthézon (Vaucluse), dans la plaine du Comtat Venaissin, le projet de [ZAC|zone d’aménagement concerté] Grange Blanche prévoit la construction d’entrepôts de logistique et d’un site de stockage de produits dangereux. Le chantier a déjà démarré alors que le site choisi — une friche agricole de trente hectares — abrite une biodiversité particulièrement riche et fragile. Ce terrain d’un seul tenant est longé d’un côté par la Seille, affluent toujours en eau de l’Ouvèze qui à son tour se jette dans le Rhône, faisant de ce biotope un milieu d’une importance inestimable.

Au début de l’hiver, le cortège des migrateurs arrive des régions septentrionales. Le Pipit farlouse quitte la toundra arctique pour se poser en France à la saison froide. Cet oiseau assez rare est menacé par le changement climatique et, comme ici, par la destruction de ses différents habitats d’hivernage. L’Alouette des champs et le Bruant proyer viennent également passer l’hiver, alors que le Circaète Jean le Blanc et le Busard des roseaux reviendront aux beaux jours. Ce sont en tout 54 espèces oiseaux qui ont été recensées sur ce site grâce au travail de longue haleine et bénévole d’un naturaliste.

Le Pipit farlouse est un passereau migrateur.

Habituée des bords de rivières, la Loutre d’Europe est aujourd’hui au bord de l’extinction à l’échelle européenne. Depuis 2014, quelques individus ont été repérés à la confluence Ouvèze/Seille, à sept kilomètres en aval de la friche. Il est plus que probable que le site du projet soit également fréquenté puisque le domaine vital de l’espèce couvre jusqu’à trente kilomètres de cours d’eau. Deux espèces de sauterelles endémiques dépendent aussi de la préservation de ce milieu ouvert humide et pourraient disparaitre avec lui. Elles ne vivent qu’en Provence et nulle part ailleurs dans le monde. Il s’agit de la Decticelle des ruisseaux et de la Decticelle varoise, découverte seulement en 1983. Ces deux espèces de sauterelles faiblement mobiles car aptères (dépourvues d’ailes) sont à la merci des pelletées gloutonnes des machines.

Les inventaires ont révélé la présence d’une vingtaine d’autres espèces de criquets, de grillons et de sauterelles, comptant chacune des milliers d’individus, ainsi que 17 espèces d’odonates (libellules et demoiselles).

Loutre d’Europe.

Ces quelques hectares de friches à l’incroyable richesse recèlent également deux espèces d’amphibiens, dont la rainette méridionale, 27 espèces de papillons et 7 autres insectes ou arachnidés.

Malgré la présence d’une espèce d’oiseau protégée, les autorités ont donné leur aval

Cette biodiversité se retrouve concentrée ici, dans un de ces derniers havres de nature car partout le front de l’artificialisation avance. Les espèces détruites seront un peu plus encore poussées vers l’extinction.

Parmi celles-ci, l’Outarde canepetière, qui est inféodée aux steppes et aux prairies. Il n’en reste que 80 en Vaucluse et environ 1.500 en Europe. Elle fait pourtant partie des 70 espèces d’oiseaux protégées en Europe, sur les 850 que compte le continent. Pour avoir le droit de détruire l’outarde, il revient au ministère de l’Environnement, et non pas au préfet, d’accorder une dérogation. La présence de cet oiseau aurait dû suffire à faire capoter le projet. Dans le sillage de l’outarde, ce sont trente espèces d’intérêt patrimonial qui habitent la friche et dont la survie ne tient plus qu’à un fil. Pourtant, le préfet a validé le projet. La Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) a également donné son aval malgré la présence de l’oiseau. Peu surprenant étant donné que l’outarde et les autres espèces n’avaient même pas été signalées, faute d’étude d’impact environnemental sérieuse. Ce projet est donc illégal.

Les travaux ont débuté pour ce projet illégal.

Ce n’est pas la première fois qu’un préfet enfreint la loi en ce qui concerne la préservation d’une ou plusieurs espèces. C’est même une habitude :

  • En 2016, à la demande de la Fédération départementale des chasseurs, le préfet de Moselle avait autorisé la destruction du Renard roux par tirs de nuit. Cet arrêté a été déclaré illégal en 2018 par le tribunal administratif de Strasbourg.
  • Une décision du Conseil d’État de 2019 a confirmé l’illégalité de l’autorisation de destruction d’espèce protégées, délivrée par le préfet d’Occitanie, pour le projet de centre commercial Val Tolosa. 64 espèces protégées de faune et de flore ont été épargnées.

Les prêles présentes sur cette friche témoignent d’un sol gorgé d’eau, posé sur la nappe phréatique de l’Ouvèze. Des drains ont donc été posés pour déverser l’eau de la friche dans la Seille alors que ce milieu humide est vital pour de nombreuses espèces et que la nappe alimente les riverains en eau potable. Pourtant, bientôt, un site de stockage de produits dangereux, classé Seveso, sera implanté dans cette zone inondable qui a connu en 1951 et 1992 des crues meurtrières. Une prochaine inondation ne manquerait pas de répandre dans l’environnement les produits toxiques entreposés là. Un bassin de rétention a été prévu pour les eaux polluées, bien vain en cas de crue, mais là encore, rien d’inquiétant pour l’administration.
Si la fin semble justifier tous les moyens pour les pouvoirs publics, c’est que cette fin, c’est l’emploi.

La Seille longe le terrain. Le drain qui assèche la pairie s’y jette.

Pourtant, alors que la France est le pays le plus artificialisé d’Europe par habitant, son taux de chômage est aussi l’un des plus élevés et des plus structurels. Plusieurs études, notamment celle de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri) « Artificialisation des sols : quelles avancées politiques pour quels résultats ? », montrent que la consommation foncière n’est pas le corollaire des besoins économiques. À admettre que ce fût le cas, cela ne justifie pas la destruction, voire l’éradication d’espèces qui ont pleinement droit à la vie. L’humanité doit aujourd’hui contraindre ses besoins gargantuesques pour laisser une chance aux autres espèces, si elle veut elle-même survivre.

Contre cette ZAC, une pétition a été créée.



Lire aussi : Les friches urbaines sont d’étonnants réservoirs de biodiversité

Source : Courriel à Reporterre

Photos :
. chapô : Paysage de friche agricole humide au sol riche, très favorable à la biodiversité. © Christofer Jauneau
. Paysage © Christofer Jauneau
. Pipite farlouse / Mickael Dia / Flickr
. La Loutre d’Europe / Flickr

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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