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ReportageHabitat et urbanisme

Rénover un immeuble insalubre en 5 jours : le pari fou de ces citoyens

Une centaines de personnes, professionnelles du bâtiment ou non, ont participé à la rénovation express de cet immeuble.

Pendant 5 jours, 100 personnes se sont réunies à Angoulême pour rénover un immeuble délabré et en faire des studios tout neufs. Le tout, en utilisant uniquement des matériaux écologiques.

Angoulême (Charente), reportage

« J’irai chercher ton cœur, si tu l’emportes ailleurs. » Sur un air de Céline Dion qui tourne à fond devant le chantier, la fourmilière s’active. Cent personnes se sont retrouvées à Angoulême pour rénover un immeuble de 450 m2 et ses quatorze studios délabrés… en cinq jours. Ce défi a réuni, du 9 au 14 juin, 30 artisans et 70 membres de la coopérative propriétaire du bâtiment, Investir ensemble.

« Pendant le Covid, je me suis beaucoup renseigné sur l’impact environnemental de l’immobilier, se souvient Frédéric Pedro, fondateur de la coopérative. J’ai notamment découvert que construire 1 m² de surface neuve génère en moyenne une tonne de CO2, soit l’équivalent d’un aller-retour Paris–New York en avion. C’est hallucinant. » La rénovation en émet deux fois moins. Poussé par cette prise de conscience, il a arrêté son travail dans les jeux vidéo avec, en tête, l’idée de rénover des passoires énergétiques avec des matériaux écologiques.

Le bâtiment rénové par la coopérative Investir ensemble du 9 au 14 juin à Angoulême. © Mathieu Génon / Reporterre

Et pour cela, il a misé sur le collectif, en créant une coopérative réunissant des passionnés d’immobilier, qui achètent, tous ensemble, des bâtiments à rénover. En plus de mettre de l’argent dans le projet, les collaborateurs doivent y mettre du temps. Chacun vient travailler plusieurs jours par an sur les chantiers, un système unique en France. « Être beaucoup, ça nous permet d’aller très vite », raconte le président et salarié de la coopérative. Frédéric Pedro a eu l’idée de raccourcir le délai à cinq jours, en repensant aux hôpitaux construits en trois jours en Chine pendant le Covid.

Isolant à base de bouteilles de plastique recyclées

Pour rester dans les temps, investisseurs et artisans redoublent d’efforts. Ils isolent, repeignent, retapent tout l’immeuble, avec une multitude de méthodes respectueuses de l’environnement. « Grâce à cela, on arrive à faire passer des immeubles avec un diagnostic de performance énergétique classé G au A », sourit Frédéric Pedro en entrant dans le bâtiment en travaux.

Frédéric Pedro, fondateur de la coopérative Investir ensemble. © Mathieu Génon / Reporterre

Pour isoler le vieil immeuble, la foncière a opté, au sol, pour un isolant à base de bouteilles en plastique recyclées. Et pour les murs et le toit, un mélange de laine de coton, lin et chanvre. Ce matériau naturel et fabriqué en France ne contient pas de composés organiques volatils, souvent toxiques et cancérogènes. En plus de polluer les appartements, ces substances toxiques — notamment présentes dans la laine de verre — irritent les bronches des artisans.

« Le mélange laine-lin-chanvre est beaucoup plus doux que la laine de verre, raconte Fakher Gargouri, plaquiste, qui installe les murs en plâtre d’une future salle de bain et travaille pour la première fois avec cet isolant. On ne tousse pas avec ça, c’est beaucoup plus agréable. »

« C’est une méthode que j’appelle éconologique : écologique et économique »

La plupart des 30 artisans embauchés sur le chantier n’ont pas l’habitude d’utiliser des matériaux écolos pour rénover des maisons. « On travaille avec ce que nous demandent nos clients et, souvent, ils prennent le moins cher », déplore Fakher Gargouri en essuyant son front à cause de la chaleur. Pour acheter de l’isolant laine-lin-chanvre, il faut compter 10 % de plus que pour la laine de verre.

Les matériaux utilisés sont respectueux de l’environnement et de la santé des artisans. © Mathieu Génon / Reporterre

D’autres ouvriers sont plus spécialisés dans les rénovations vertes. Casque blanc sur le crâne, Thierry Baruch a les yeux rivés sur la façade de l’immeuble. Il supervise la rénovation des murs, façades et sols en pierre sur des chantiers participatifs. « Ici, on travaille avec de la chaux, explique-t-il, le doigt pointé vers les échafaudages. C’est une méthode que j’appelle éconologique : écologique et économique. » La chaux n’est pas chère, naturelle et isole en régulant l’humidité d’un logement. Elle s’utilise en enduit, étalée directement sur les pierres.

Des artisans professionnels, comme Thierry Baruch, montrent les bons gestes aux membres de la coopérative venus travailler sur le chantier. © Mathieu Génon / Reporterre

Seul inconvénient : son utilisation prend du temps. « Un artisan seul ne pourrait jamais faire une isolation à la chaux. Sauf qu’ici on est beaucoup, alors on va très vite », précise l’artisan en souriant. Les professionnels du bâtiment embauchés pour la semaine collaborent avec les 70 membres de la coopérative. La grande majorité d’entre eux ne travaillent pas dans le bâtiment. Ils sont ingénieurs, comptables, jardiniers, en recherche d’emploi… et arrivent de toute la France, mais surtout de la Nouvelle-Aquitaine.

Des techniques à ramener chez soi

Ces bricoleurs du dimanche ont posé des congés pour venir sur le chantier. Drôles de vacances ! « On est très heureux d’être là, personne ne nous a forcés à venir », rigole Karen Broche, banquière et membre de la coopérative. Aujourd’hui, elle aide à poser les dernières plaques de plâtre. S’investir dans cette rénovation et travailler sur le chantier lui permet de découvrir des techniques qu’elle pourra réutiliser si elle veut rénover un bien de son côté.

Les travaux ont pour but de faire passer l’immeuble, vétuste, d’un diagnostic de performance énergétique G à A. © Mathieu Génon / Reporterre

Car pour démocratiser la rénovation écolo, il faut surtout savoir qu’elle existe, appuie Frédéric Pedro : « Quand j’ai commencé à m’intéresser au coût environnemental de l’immobilier, j’ai eu beaucoup de mal à trouver comment limiter l’impact », se souvient-il. En lançant la coopérative en 2021, il a passé du temps à chercher des matériaux à la fois écologiques, efficaces et à prix raisonnables. « Les matières premières sont parfois un peu plus chères, mais pas de beaucoup », explique l’investisseur.

Sur les premiers projets, il y a eu des tests, des galères, des ratés… L’équipe est désormais rodée : cet immeuble est la quatorzième rénovation de la foncière, la plupart en Nouvelle-Aquitaine. « Maintenant qu’on a une certaine expérience, l’objectif est de populariser l’utilisation de ces méthodes. Auprès des artisans, qui pourront parler de ces pratiques à leurs clients, mais aussi des investisseurs. »

« J’ai craqué mon assurance-vie pour pouvoir investir dans la coopérative »

Justement, Divya Muzumdar, membre d’Investir ensemble, a récemment retapé une vieille maison de famille. « J’ai utilisé tous les produits, pratiques, méthodes et habitudes qu’on met en place pendant les travaux », raconte, entre deux bouchées de lasagnes sur la pause de midi, celle qui a rejoint l’aventure à ses débuts.

Une centaine de personnes sont venues travailler sur le chantier en cinq jours. © Mathieu Génon / Reporterre

« J’ai craqué mon assurance-vie pour pouvoir investir dans la coopérative », se souvient-elle. Cette année, Investir ensemble a levé 4,5 millions d’euros auprès des 225 investisseurs. Les dix premières années de la coopérative, Divya et les autres ne percevront aucun dividende. Tout est réinvesti dans d’autres immeubles souvent inhabitables, la plupart n’ayant même plus de toiture.

« J’avais envie de savoir où allait mon argent. On entend souvent parler de fonds de développement durable, mais on n’en voit pas toujours le bout, raconte celle qui travaille dans la responsabilité sociétale des entreprises. Ici, j’investis de l’argent et je travaille à le faire fructifier en passant deux à cinq jours par an sur les chantiers. » Grâce à un système de roulement, les 250 membres d’Investir ensemble n’ont pas besoin de venir en même temps sur les chantiers, où la journée type est un 8 h 30-19 h 30, même si certains peuvent venir aider la nuit pour tenir les délais.

Les journées de travail peuvent être longues et épuisantes, surtout sous la chaleur qui frappait Angoulême à la mi-juin. © Mathieu Génon / Reporterre

Certains ne viennent même jamais sur les chantiers, s’occupant de l’administratif et de la comptabilité. « On a des profils hyper complémentaires, c’est ça qui fait notre force et nous permet d’aller vite et loin », soutient Divya Muzumdar. Et pour aller vite, pas de perte de temps. « On s’y remet tout le monde, allez ! » crie-t-elle à la fin du repas collectif. Le soleil et ses 30 °C cognent sur toutes les têtes. Pas le temps de se plaindre : plus que deux jours avant la fin des travaux.

Des loyers à moins de 450 euros

Les premiers murs des appartements commencent à être recouverts de blanc, avec une peinture en résine biosourcée à 95 %. Pinceau à la main, Kévin Touzeau peaufine les angles d’un des futurs studios. Le jeune homme a lui-même vécu dans l’un des appartements rénovés par la coopérative. « Je viens de Nantes et, quand je suis arrivé à Angoulême il y a deux ans, je galérais à trouver un appartement, raconte-t-il, avec sa chemise à carreaux rouge pleine d’éclaboussures de peinture. J’ai fini par trouver une colocation qui appartenait à Investir ensemble. »

Les logements rénovés par Investir ensemble sont destinés à des étudiants et des jeunes travailleurs. © Mathieu Génon / Reporterre

À cette époque, Kévin Touzeau était intérimaire. Son dossier a été retenu malgré son instabilité financière. « On m’a pris comme j’étais », se souvient l’ex-Nantais. Son cas n’est pas une exception : tous les appartements rénovés par la coopérative sont à destination d’étudiants ou de jeunes travailleurs.

« À Angoulême, il y a beaucoup d’intermittents du spectacle et de personnes embauchées dans des studios d’animation, explique Frédéric Pedro. C’est difficile de trouver un appartement dans ces conditions, car les propriétaires préfèrent louer à des personnes avec un job plus traditionnel. » Dans l’immeuble actuellement en rénovation, les loyers de ces studios solidaires iront de 380 à 450 euros, plus environ 50 euros d’électricité. L’arrivée des premiers locataires est prévue pour le 15 juillet.

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