350 interpellations arbitraires place de la République : salariés, étudiants, designers, clowns...

1er décembre 2015 / Barnabé Binctin (Reporterre)



Le bilan de l’opération policière de dimanche contre les manifestants écolos s’est alourdi, atteignant 341 interpellations et près de 320 gardes à vue. Aucun casseur ne figurerait parmi les personnes arrêtées.

C’est confirmé : la liste des interpellations et des garde à vue, après les manifestations de la place de la République dimanche 28 novembre, s’est allongée. De 289 interpellations annoncées hier soir (lire le récit des événements de dimanche sur Reporterre), le bilan est passé à 341, selon la préfecture, contactée par Reporterre.

Le nombre des garde à vue pourrait, lui, avoir presque doublé. Selon des sources policières relayées par différents médias, 317 personnes auraient été placées en garde à vue. Un chiffre que ni la préfecture – qui renvoie au Parquet, la justice ayant « pris la main sur la communication dans ce dossier » – ni ce dernier ministère, qui n’a pas répondu à nos sollicitations, n’ont pour l’instant confirmé. Lundi, en fin d’après-midi, la plupart des personnes retenues avaient été libérées – sauf neuf, dont la garde à vue a été prolongée, selon Le Monde.

À quelle suite judiciaire s’attendre ?

Pour l’instant, mis à part ces neuf personnes toujours détenues pour « violences », difficile de savoir s’il y aura des poursuites judiciaires. « À ma connaissance, il n’y en a pas pour l’heure, rapporte Raphaël Kempf, avocat au barreau de Paris qui a assisté sept personnes depuis dimanche soir. Elles ont été mises en garde-à-vue pour “participation à un attroupement non-armé suite à sommation de se disperser”. »

Les informations restent difficiles à vérifier, car les interpellés ont été disséminés un peu partout dans la région parisienne – Bobigny, Saint-Denis, Livry-Gargan dans le 93, mais aussi Rueil-Malmaison dans le 92, etc. « Ils ont été amenés dans le 18e arrondissement avant d’être ensuite redistribués dans différents commissariats », poursuit Me Kempf, qui pointe de grosses difficultés pour être mis en relation avec ses clients : « On n’a pu les voir que très tard dans la soirée ou seulement le lendemain matin. » Selon une information non encore vérifiée, un Belge aurait été emmené au centre de rétention de Vincennes avec une procédure d’expulsion en cours.

Qui sont les personnes interpellées ?

Comme nous le racontions dès hier, il y avait visiblement peu d’« hommes en noir » (ceux qui se sont confrontés à la police dimanche vers 14 h) parmi les interpellés. Un constat confirmé par Alice Becker, avocate parisienne qui a de son côté assisté quatre personnes depuis dimanche : « Parmi les gardés à vue, il y a des quidams de province et des Parisiens, de 25 à 65 ans. Des salariés, des étudiants, des designers, un clown. Ils ont des profils très disparates mais pas du tout de casseurs. Les enquêteurs que j’ai croisés reconnaissaient d’ailleurs qu’ils n’en ont pas interpellés. »

Selon plusieurs avocats, beaucoup se sont fait piéger en tentant de quitter la place de la République. « Ce sont juste des gens qui ne sont pas sortis assez vite de la nasse. Les enquêteurs leur “reprochent” d’être restés en spectateurs sur la place au lieu d’obéir aux sommations. L’aberration étant que les gens n’ont pas pu sortir ! » poursuit l’avocate. « Ils nous ont laissés entrer sans difficulté sur la place et quelques minutes plus tard, on ne pouvait plus en ressortir », raconte à Reporterre un manifestant qui s’est fait parquer pendant près de quatre heures au niveau de la rue du Faubourg du Temple. Ce dernier conteste par ailleurs qu’il y ait eu « la moindre sommation ».

L’arbitraire de l’opération pose par ailleurs question – pourquoi avoir scindé la foule des manifestants à cet endroit précis ? Pour Olivier Besancenot, qui est resté captif pendant 3 h 30 dans cette poche de la rue du Faubourg du Temple, il s’agit d’une « décision politique ». Joint par Reporterre, il raconte que le cortège – qui rassemblait des militants du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) mais aussi d’Alternatives libertaires et d’Ensemble ! – était identifié par les forces de l’ordre. « Nous avions fait le tour de la place plusieurs fois, et quand nous avons voulu sortir par le nord, nous en avons été empêchés. On s’est rendu compte alors qu’on était complètement encerclés. » Sur la centaine de militants concernés, près des trois-quart ont fini embarqués par la police. « Une journée noire pour le droit à manifester en France », conclut l’ancien porte-parole du NPA.

Peut-on y voir une manœuvre politique ?

Dans le contexte actuel, difficile d’imaginer, comme le dit Olivier Besancenot, que l’opération policière de dimanche n’ait pas eu quelques intérêts à très court-terme. Alors que s’ouvre la COP 21 et son lot d’actions depuis longtemps annoncées par la société civile, la mise en œuvre d’une telle répression pourrait d’abord en décourager plus d’un : « Ce sont des moyens de pression pour dissuader les gens de participer à ce genre d’événements », estime Me Kempf. Selon Me Becker, « le but est de rassurer l’opinion publique en disant “regardez, on a interpellé du monde” et d’annoncer du chiffre. Et entre le nombre d’interpellés, de gardes à vue ou de comparutions immédiates, il y a un effet d’entonnoir qui permet aux autorités de dire qu’elles font le tri. »

Si manœuvre politique il y a, elle ne rend pas gagnante la démocratie, rappelle ainsi Raphaël Kempf : « Être privé de liberté pendant 24 heures, parqués dans des bus sans pouvoir voir de médecin ni d’avocat quand on en a besoin, tout ça alors qu’on est non-violent, ce n’était pas nécessaire. »




Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre.

Lire aussi : La police a parqué et brutalisé des manifestants non-violents à Paris

Source : Barnabé Binctin pour Reporterre avec Marie Astier

Photos : Place de la République, dimanche. © Barnabé Binctin/Reporterre

DOSSIER    Climat : de COP en COP

THEMATIQUE    Libertés
17 juillet 2017
Les piscines naturelles se la coulent douce
Alternative
21 juillet 2017
La science n’est pas réservée aux scientifiques
Tribune
21 juillet 2017
Malgré la décision de justice, le préfet de Haute-Garonne s’obstine à détuire les espèces protégées à Val Tolosa
Info


Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre

Dans les mêmes dossiers       Climat : de COP en COP



Sur les mêmes thèmes       Libertés





Du même auteur       Barnabé Binctin (Reporterre)