À 28 ans, ce climatologue traverse les Alpes en 112 jours
Le climatologue Alban Planchat tente de rallier Ljubljana (Slovénie) à Nice (France) en 112 jours, à pied et à la nage, pour sensibiliser aux enjeux climatiques. Ici aux Déserts (Savoie), le 26 septembre 2024. - © Sophie Rodriguez / Reporterre
Le climatologue Alban Planchat tente de rallier Ljubljana (Slovénie) à Nice (France) en 112 jours, à pied et à la nage, pour sensibiliser aux enjeux climatiques. Ici aux Déserts (Savoie), le 26 septembre 2024. - © Sophie Rodriguez / Reporterre
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Climatologue de 28 ans, Alban Planchat s’est lancé dans un long périple pour rallier la Slovénie à Nice, à pied et à la nage. Les prélèvements d’eau qu’il réalise aideront à mieux comprendre notre impact sur les sols.
Les Déserts (Savoie), reportage
La rivière serpente à gros bouillons entre les pierres moussues. À l’horizon, les nuages s’amoncellent, rampant en sombre cortège contre le flanc des montagnes. Baskets plantés dans la rive boueuse, Alban Planchat farfouille dans son sac de randonnée. Il en extirpe une grosse seringue blanche et un chapelet de flacons. « Ce prélèvement, c’est le dernier », explique-t-il en versant quelques millilitres d’eau glacée dans ses fioles. Leur destination : le laboratoire du chercheur Mathieu Dellinger, dans les couloirs de l’université Savoie Mont Blanc.
Climatologue de 28 ans, auteur d’une récente thèse sur le cycle du carbone dans l’océan, Alban Planchat s’est lancé en juin dans une grande aventure sportive et scientifique : le projet Téthys, du nom du paléo-océan dont la fermeture a donné naissance aux Alpes il y a une trentaine de millions d’années. L’idée : sillonner la chaîne de montagnes, à pied et à la nage, de Ljubljana (en Slovénie) à Nice (dans les Alpes-Maritimes), en prélevant tout au long du chemin de l’eau des lacs et de leurs affluents.
Une fois analysés, ces échantillons permettront aux scientifiques du projet Lake-Switch d’identifier les meilleurs endroits où réaliser des carottes sédimentaires (des cylindres de boue utilisés pour comprendre les évolutions des écosystèmes). Cela leur permettra, in fine, d’étudier les effets des activités humaines et du changement climatique sur les sols alpins. Ils fourniront également des données sur la teneur en lithium de l’eau, afin de suivre les conséquences de l’éventuelle exploitation minière des Alpes.
Alban Planchat devrait terminer son voyage dimanche 13 octobre, au terme de 3 270 kilomètres de marche, 160 kilomètres de natation, et 193 000 mètres de dénivelé. Le tout, en moins de 112 jours, contrainte temporelle choisie en référence au numéro d’urgence européen et à l’urgence climatique. Au-delà de l’exploit sportif, le jeune homme espère ainsi montrer qu’il est possible de faire de la recherche de manière plus sobre, en étant connecté au milieu que l’on étudie.
L’avion, le hic des climatologues
À l’origine de ce projet autofinancé, parrainé par le climatologue Christophe Cassou, il y a un constat : celui de « l’énorme dissonance » entre les habitudes d’une grande partie de la communauté académique et ses résultats.
Alors que les études mettant en lumière la nécessité vitale de réduire nos émissions de gaz à effet de serre s’empilent, de nombreux chercheurs continuent de prendre l’avion « tous les trois mois » pour participer à des conférences à l’autre bout du monde, déplore l’ex-doctorant au département de géosciences de l’École normale supérieure. « C’est grotesque. D’accord, tu rencontres des gens, mais on peut faire des visios. À quoi ça sert de produire de la connaissance si l’on n’en tire pas des leçons ? »
Les subventions ont par ailleurs tendance à être octroyées aux projets menés à l’étranger, alors que des résultats tout aussi intéressants pourraient être obtenus localement, avance-t-il. Exemple avec l’étude des glaciers couverts de « débris », c’est-à-dire de petits cailloux et de particules. « En allant à la Mer de Glace ou au glacier de la Meije [massif des Écrins], on peut faire les mêmes études qu’en Himalaya. Sauf que les financements sont pour les projets à l’autre bout du monde. Je trouve ça absurde. »
Le jeune homme perçoit également une forme de « néocolonialisme » dans certains projets. Il évoque le cas d’une campagne océanographique à laquelle il avait songé participer, organisée par des scientifiques hollandais en Afrique du Sud. « Sur place, des chercheurs sont capables de faire la même chose sans souci. Il n’y a aucune raison pour qu’on y aille », estime-t-il. Peu d’efforts sont faits, dénonce-t-il, « pour aider d’autres pays à avoir des outils, du matériel et la capacité de faire de la bonne recherche indépendamment de nous ».
Via son périple transalpin, le jeune homme veut montrer qu’il est possible de faire avancer la science sans exploser son empreinte carbone. « Simplement, il faut transformer notre manière de faire ces activités-là. » Son voyage lui a permis de réaliser 138 prélèvements d’eau, qu’il a envoyés aux hydrologues avec lesquels il collabore dès que son chemin croisait un bureau de poste.
Procéder ainsi incite à « voir son objet de recherche différemment », confie-t-il. « Certes, à des moments, c’est un peu contraignant, parce que je galère à trouver un endroit pour prélever. Mais c’est agréable. Ce n’est pas comme si j’étais en voiture, à faire des prélèvements de manière machinale, sans regarder ce qu’il y a autour, et en partant juste après. Là, l’endroit, tu le bouffes. Tu le vois arriver petit à petit, tu regardes l’évolution du cours d’eau, sa couleur, sa turbidité... Tu es affecté par ce paysage. »
L’expérience n’en est que « plus belle », dit-il, malgré l’investissement « total » qu’elle requiert. « Parfois, des gens me disent “bonnes vacances”, rit-il. C’est des ouf ! Je ne me repose pas. »
« Un condensé extrême de ce qui devrait nous arriver »
Sur son dos, le jeune homme porte en permanence entre 18 et 28 kilos : tente, vêtements, nourriture, matériel scientifique… Un poids conséquent, même pour l’amateur de trail et de natation qu’il est. Il y a un peu plus de deux ans et demi, le climatologue a complètement renoncé à la voiture.
Cette décision l’a rodé aux défis sportifs, raconte son frère, Bastien, qui l’a rejoint pour les dernières semaines de son périple : « Quand on allait faire du ski de fond à Annecy, il prenait le vélo pendant 10 kilomètres, puis le bus, puis courait pendant quarante minutes pour rejoindre les pistes, alors qu’on montait en voiture avec les parents. Au début, quand on est dans son entourage, ça paraît inconcevable. Et puis au final, ça donne envie de passer aussi à l’action. »
Sur les étapes aquatiques, Alban tracte son épais paquetage derrière lui, grâce à un mini-zodiac gonflable, sur plusieurs kilomètres. Nager sur de si longues distances est à la fois un défi sportif, et une manière, pour lui, de prélever de l’eau des lacs. L’exercice peut s’avérer complexe : « Au lac de Bled [en Slovénie], mon embarcation s’est complètement retournée au bout de 50 mètres. Toutes mes affaires de recherche flottaient », raconte-t-il.
Tout au long de son chemin, le scientifique a été directement confronté aux effets du changement climatique : sentiers défoncés par les tempêtes, forêts décimées par les parasites, journées caniculaires, sommets dégarnis… « En Suisse, par endroits, j’avais vraiment l’impression de passer dans un cimetière de glaciers. »
En Italie, afin d’atteindre un de ses points d’étape, il s’est retrouvé à nager pendant sept heures dans le lac de Lugano, dont la température atteignait 29 °C. Résultat : un coup de chaud, le premier de sa vie. Après deux jours enfiévré, à enchaîner les malaises vagaux sans parvenir à s’alimenter, il a dû se résoudre à aller — en voiture — aux urgences, sous les conseils de sa famille, de passage dans la région pour les vacances. « Même là, il a essayé de négocier et d’y aller à pied », se souvient son frère. La douleur a fini par passer. « C’était hyper violent », confie le climatologue. Par ses limites corporelles, dit-il, « on ressent les limites de la planète ».
« J’avais l’impression de passer
dans un cimetière de glaciers »
Le jeune chercheur identifie « des ponts » entre son aventure et le « défi » climatique. Son sac, qui l’entrave autant qu’il lui permet de subvenir à ses besoins, est devenu, dans son esprit, une métaphore de la société. « C’est à la fois un énorme fardeau, il faut convaincre tout le monde, il y a une inertie énorme, et en même temps c’est un outil incroyable pour coopérer et avancer. »
Son projet de traverser les Alpes en 112 jours est quant à lui devenu une métaphore de l’Accord de Paris : « C’est un objectif colossal, qui fait flipper, et qu’on n’est pas sûr de pouvoir atteindre dans les temps. » Quand la fatigue guette, que les courbatures pointent le bout de leur nez, le climatologue songe aux efforts « monstres » que la société doit elle aussi faire pour réduire ses émissions de gaz à effet de serre. Cette expérience, dit-il, « c’est un condensé extrême de ce qui devrait nous arriver ».
Il espère en tirer un documentaire (financé de manière participative), voire peut-être une bande dessinée, nous explique-t-il en reprenant son chemin, fine ride de pierres et de poussière au milieu des alpages. En novembre, une fois les bâtons de marche raccrochés, il compte « retourner à ses premiers amours » — l’étude du cycle du carbone dans l’océan — dans le cadre d’un postdoctorat à Berne, en Suisse. D’une foulée rapide, il s’élance vers les cimes, malgré l’averse qui guette. Reste encore de nombreuses montagnes à gravir.