Pour aller skier, ils grimpent la montagne à vélo
Jean-Eric Mesmain, réparateur de vélos chez BicycloPresto, à Grenoble, a fabriqué un équipement pour tranporter ses skis sur le porte-bagage du vélo. - © Laury-Anne Cholez / Reporterre
Jean-Eric Mesmain, réparateur de vélos chez BicycloPresto, à Grenoble, a fabriqué un équipement pour tranporter ses skis sur le porte-bagage du vélo. - © Laury-Anne Cholez / Reporterre
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Pour diminuer leurs émissions de CO₂, des skieurs se rendent à la montagne à vélo. Une pratique que l’on pourrait penser réservée aux grands sportifs, mais qui soulève un engouement inattendu.
Grenoble (Isère), reportage
La première fois que Kelly Lavigne, 31 ans, s’est lancée à l’assaut de Chamechaude en vélo-ski, elle était seule. C’était une belle journée du printemps 2022. Elle connaissait déjà par cœur les pentes du plus haut sommet du massif de la Chartreuse, au nord de Grenoble. Elle est sortie de chez elle, a accroché ses skis sous sa selle et enfourché sa bicyclette. Direction le col de Porte, 15 kilomètres de route.
Coup de pédale après coup de pédale, elle a avalé les 1 100 mètres de dénivelé bitumés. Une fois au parking, elle a chaussé ses skis et entamé les 760 mètres de montée dans la poudreuse. « Je décomposais l’effort en comptant quart d’heure par quart d’heure. Et c’est passé plutôt vite », raconte-t-elle.
Arrivée au sommet, à 2 082 mètres d’altitude, elle est accueillie par le magnifique panorama sur Grenoble, le Vercors et le massif de Belledonne. « Une fois en haut, je me suis dit que c’était possible, alors qu’au départ, je n’étais pas sûre d’y arriver. Et la descente, c’était que du plaisir ! » s’enthousiasme-t-elle.
La jeune femme n’est pas la seule à pratiquer cette nouvelle forme de mobilité douce, consistant à transporter ses skis sur un vélo pour partir à l’assaut des cimes. Le 13 janvier, un groupe de trois amis a lancé un évènement Facebook baptisé Samedi, c’est vélo-ski. « On se demandait comment faire de la montagne en utilisant la voiture le moins possible », explique Damien, l’un des organisateurs de la sortie. Avec 347 personnes intéressées, le petit groupe s’est senti dépassé et a préféré reporter. « On ne s’attendait pas à un tel engouement. Cela montre que beaucoup de gens se posent des questions sur la mobilité en montagne », poursuit Damien.
Début janvier, Montagnes Magazine publiait un article expliquant comment équiper sa monture pour transporter ses skis. Un bricolage pas forcément évident, comme l’explique Jean-Éric Mesmain, réparateur de vélos chez BicycloPresto, à Grenoble. « J’avais essayé de faire du vélo-ski, mais c’était trop pénible. Les fixations du ski tapaient sans cesse contre ma jambe en montant au col. Je me suis dit que j’allais fabriquer cet équipement », raconte-t-il, en désignant deux plaques en métal accrochées au porte-bagages où il fixe ses skis. Lui aussi s’est étonné de l’enthousiasme suscité par l’évènement Facebook de Damien. « C’est la première fois que je voyais une sortie avec autant de gens intéressés », poursuit Jean-Éric Mesmain.
« On est face à des Grenoblois très sportifs »
Combien sont-ils à enfourcher leurs deux roues musculaires pour avaler du dénivelé avant d’aller skier ? « C’est un peu une élite sportive », remarque Paul Desgranges, membre de l’association ADTC — Se déplacer autrement. Mais depuis que son association a lancé un concours de photos de « skiclistes », en décembre, il a déjà reçu une centaine de clichés.
« C’est une pratique de niche. On est face à des Grenoblois très sportifs, avec une sensibilité écologique », tempère Louis Didelle, de l’association l’Escarpade. Depuis deux ans, il organise avec son association un challenge sportif de vélo-ski. L’objectif : initier des débutants à cette nouvelle pratique et les sensibiliser sur les enjeux climatiques en montagne. « Cet évènement nous sert de support de discussion pour aborder la problématique des mobilités douces dans ces territoires », poursuit-il.
Un sujet crucial pour celles et ceux qui s’interrogent sur leur pratique du ski au regard du réchauffement climatique, deux fois plus rapide dans les Alpes que dans le reste du pays. Car les transports jusqu’aux stations de ski représentent 57 % des émissions de gaz à effet de serre à la montagne selon une étude réalisée en 2009 par l’association nationale des maires des stations de montagne, en partenariat avec l’Agence de la transition écologique (Ademe) et l’association Mountain Riders.
On retrouve les mêmes ordres de grandeur dans une étude réalisée par le cabinet Utopies en collaboration avec les stations de la Clusaz, du Grand Bornand et de Tignes publiée en 2022. « Je me suis lancée dans ce projet par considération écologique. L’idée était de voir si j’étais capable de me passer de la voiture, abonde Kelly Lavigne. Si on ne se donne pas un objectif d’horaire, on peut prendre son temps. Cela sera juste plus long, mais il n’y a pas de raison de ne pas y arriver. »
Si elle n’a pas totalement abandonné sa voiture, la jeune femme a organisé d’autres sorties en vélo-ski, ainsi qu’une soirée-débat autour des mobilités douces au Gums, son club de sport. Parmi les freins évoqués par les participants, on peut citer le manque de matériel adapté, les capacités physiques face au dénivelé et les transports en commun mal organisés. Il faut également trouver des amis capables et motivés d’avaler du dénivelé à deux roues avant de chausser leurs skis.
« Beaucoup de pratiquants veulent également aller plus loin pour chercher de nouvelles courses dans des massifs qui nécessitent de faire plus de route. Il faudrait réenchanter le localisme », remarque Louis Didelle. Avec ses amis, ils tentent de faire du plaidoyer politique sur la question des mobilités douces en montagne. « Nous avons mené une enquête sur le massif de Belledonne pour comprendre les habitudes de mobilité et les besoins des habitants. Nous avons ainsi récolté des données à présenter aux élus locaux pour faire évoluer les transports en commun à la montagne » , poursuit-il.
Mais ce sont les vieilles habitudes qui sont les plus dures à changer selon Rémy Heliot, le fondateur du groupe Alpinisme éco-sensible au sein du Club alpin français. Ce jeune homme de 23 ans, passionné de montagne, s’était engagé en service civique au comité de Savoie des clubs alpins afin de pousser à une pratique plus durable de la montagne. Une tâche délicate. « Beaucoup sont réticents au changement et ne se posent pas trop de questions. Certains n’ont pas envie de s’embêter, car prendre un vélo ou les transports en commun demande plus d’organisation », déplore Rémy Heliot.
Pourtant, certains sportifs célèbres tentent de donner l’exemple, comme Pierre Gignoux, pionnier du vélo-ski en France, ou le guide de haute montagne néerlandais Roeland van Oss qui a gravi 82 sommets dans les Alpes en 78 jours à pied et à vélo. « Cela permet de faire changer les mentalités à propos de la performance dans la montagne. On revient aussi à l’histoire de l’alpinisme », poursuit Rémy Heliot. Déjà en 1931, la première ascension de la face nord du mont Cervin, dans les Alpes valaisannes, avait été effectuée par les frères Franz et Toni Schmid, qui avaient fait l’aller-retour depuis Munich… à vélo !