À Bogotá, l’agriculture urbaine sème l’espoir dans le béton

8 septembre 2018 / Jérémie Lusseau (Reporterre)

Bogotá, la capitale colombienne, s’étend sur près de 2.000 km² et abrite plus de 8 millions d’habitants. Dans cette ville chaotique, polluée et bruyante où le béton a gagné les collines, des initiatives agricoles locales poussent au milieu du bitume. Reportage photo.

  • Bogotá (Colombie), reportage

Ici, une famille emmène ses vaches paître sur un bout de terrain militaire plus ou moins abandonné au cœur du quartier de Vitelma. Là, des habitants du barrio ("quartier") de Santa Rosa cultivent leur parcelle de jardin, arrachée entre le béton de leur habitation et la friche de la montagne. Plus loin, une Amap livre des paniers de fruits et légumes locaux et bio en s’appuyant sur un réseau de producteurs…

Si des raisons pratiques ou économiques motivent ces actions, il s’agit également de choix politiques et idéologiques revendiqués : ceux de sortir des circuits de consommation classiques afin de produire sa propre alimentation, de proposer au plus grand nombre un accès à une nourriture saine et locale, de s’affranchir de la dépendance à un système de distribution parfois opaque et de revendiquer un bien commun qu’est la terre.

Rencontre avec quelques-unes des personnes qui sèment ces graines de changement dans la ville.

Les producteurs laitiers

Emma et sa famille vivent dans le quartier de Vitelma, au sud de Bogotá, depuis bientôt 30 ans. Perchée dans les hauteurs de la ville, leur grande maison est entourée d’un mur vert sur lequel s’étale en larges lettres blanches le slogan « Esta vida me encanta » Cette vie m’enchante »). Une fois passé le portail, on découvre dans la cour un jardin en permaculture abritant des dizaines d’espèces végétales, ainsi que plusieurs vaches, étonnantes dans ce quartier populaire de la capitale.

Tous les jours, Maria et Horacio, la fille et le mari d’Emma, emmènent leurs quatre vaches paître dans un « champ » voisin, en réalité un bout de terrain militaire laissé à l’abandon. En surplomb de la ville, entourés de leurs vaches et de leurs chiens, ils expliquent vouloir produire et distribuer des produits sains, sans pesticide ni conservateur, comme ils le faisaient dans la campagne dont ils sont originaires.

Leur lait servira à la confection de yaourts, de fromages ou d’arequipe (confiture de lait) et assure un revenu à la famille. Au-delà de l’aspect économique, ils revendiquent leur activité comme un réel choix politique et militant, celui de donner accès à des produits sains et de qualité au plus grand nombre.

Maria vient de sortir deux vaches de la cour intérieure de sa maison. Elle les emmène paître à quelques centaines de mètres de là.
Horacio suit Maria sur la route qui mène de leur maison au « champ » qu’ils ont réquisitionné pour leurs animaux et dans lesquel les voisins se sont habitués à les voir chaque jour.
Maria, Horacio et leurs bêtes surplombent une partie de Bogotá depuis le quartier de Vitelma. Ils ont recréé en ville un bout de la campagne dont ils sont originaires et revendiquent l’aspect politique et social de leur mode vie dans un pays qu’ils jugent miné par la corruption et les inégalités.
Né dans l’État de Boyaca dans une famille d’agriculteurs, Horacio considère que les gens de Bogotá s’empoisonnent au quotidien sans même en avoir conscience alors que les espaces à revendiquer pour des cultures plus saines sont encore nombreux.
Emma sert un verre du yaourt qu’elle a produit. Entre les produits laitiers et le grand jardin en permaculture qu’abrite la cour de sa maison, sa famille et elle sont presque autosuffisantes.

Les potagers de quartier

Le quartier de Santa Rosa, dans la banlieue de Bogotá, abrite de nombreux déplacés intérieurs. Ils sont venus d’États du pays particulièrement touchés par le conflit armé, comme le Choco et le Cauca, fuyant la guérilla ou les groupes paramilitaires pour commencer une nouvelle vie dans la capitale colombienne.

Beaucoup de personnes se sont installées de manière illégale dans des logements construits par l’État et ensuite laissés à l’abandon car la zone est sujette aux glissements de terrain. Les habitants doivent payer une taxe à une bande qui contrôle le territoire et vivent dans un contexte social compliqué mélangeant différents acteurs du conflit (victimes et familles de victimes, anciens paramilitaires…).

Cependant, malgré ces difficultés, des jardins particuliers ont fleuri à côté des maisons et au milieu des ruelles, soutenus par l’expertise technique de l’association Sembrando confianza (« semant la confiance »). Plusieurs huertas (« potagers ») donnent pommes de terre, tomates, salades, oignons, blettes sur les quelques parcelles de terre arrachées aux broussailles hostiles et au béton… Gérés par les habitants, ces jardins leur permettent d’accéder à une certaine forme de sécurité alimentaire en réduisant leurs dépenses, tout en valorisant les compétences de nombreuses personnes venues de milieux ruraux.

Aida est originaire de l’État du Choco. Peuplé majoritairement d’afrodescendants, c’est l’un des États les plus pauvres de Colombie et qui a été sévèrement touché par le conflit armé. Aida participe au programme de « huertas » depuis plusieurs années maintenant.
Le fils ainé d’Aida pioche avant de semer des graines de courges.
Un habitant du quartier, de retour du travail, examine un des épis de maïs qu’il a fait pousser. L’altitude (environ 2.800 m) et le climat de Santa Rosa font de ces cultures un défi.
Des ateliers à destination des enfants du quartier sont organisés via un centre socioculturel. Ceux-ci participent à un cycle de sensibilisation à l’écologie.

L’Amap

À l’initiative de Sembrando confianza, une Amap est née à Bogotá il y a quelques années. S’appuyant sur un réseau de producteurs bios, comme Emma, basés dans la capitale ou dans sa banlieue proche, l’Amap propose à ses clients de venir chercher ou de se faire livrer un panier hebdomadaire contenant des fruits et légumes de saison. Les producteurs livrent tous les mercredis l’association, qui se charge de préparer les paniers, disponibles en taille individuelle ou familiale.

Bien que les clients soient pour l’instant issus de classes plutôt aisées, l’objectif est de diversifier petit à petit la clientèle et de permettre au plus grand nombre d’avoir accès à une alimentation saine et variée. En attendant, cette activité permet à plusieurs dizaines d’agriculteurs urbains et périurbains de renforcer leur indépendance économique et crée de l’emploi au sein de l’Amap, qui salarie plusieurs personnes.

Ruby et Javier préparent chaque semaine les paniers qui seront livrés le lendemain.
Ruby livre chaque mercredi les paniers qui ont été commandés dans différents foyers de Bogotá.

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Lire aussi : En Colombie, une lutte pour la terre entre paysans et grandes entreprises

Source : Jérémie Lusseau pour Reporterre

Photos : © Jérémie Lusseau/Reporterre

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