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À Calais, chasse aux migrants et convergence entre zadistes et No Border

29 octobre 2016 / Delphine Kwiczor (Reporterre)



L’État achève la destruction de la « jungle » de Calais. Reporterre raconte cette semaine d’opération policière, entre « chasse aux migrants » et rencontre des activistes zadistes et de No Border.

- Calais (Pas-de-Calais), correspondance

Des exilés erraient le long des routes de la Côte d’Opale mercredi 26 octobre, d’autres dormaient dehors. Depuis jeudi, la police traque hommes et enfants dans les ruines de la « jungle », mais aussi en ville. L’« opération humanitaire » décrite par l’État, qui a commencé lundi la destruction de la jungle de Calais, n’en est pas une. On assiste à la destruction d’un bidonville de 10.000 habitants. Une ville dans la ville. Nombre d’exilés ont quitté le camp de la Lande avant l’expulsion, se réfugiant parfois à Paris.

Mercredi soir, la préfecture annonçait « 5.596 mises à l’abri », dont 1.215 en centres d’accueil et d’hébergement en France (CAO) pour cette même journée. Le démantèlement serait achevé. « Une bonne chose », selon l’association Salam. Un acharnement policier et des « contrôles racistes » en ville, dénoncent les activistes. « Une entourloupe, ces chiffres ! » grogne François Guennoc, de l’association l’Auberge des migrants. Il a toujours dit que cette évacuation était précipitée. Une « opération électorale », fustige Amin Trouvé-Bagdouche, coordonnateur de Médecins du monde à Calais, déplorant que les exilés soient traités « comme du bétail ». Et des enfants mineurs isolés dont le futur inquiète les ONG.

« Je vais près de Nantes. C’est bien, là-bas ? » 

Au petit matin, lundi, premier jour de l’évacuation. Baluchon sur le dos, des exilés par centaines, ne réclamant pour certains qu’à demander l’asile en France, s’engluent devant le hangar où ils seront triés pour partir en bus vers des CAO. Les médias — pas moins de 700 accréditations ont été délivrées — ont les yeux rivés sur cette vaste « opération humanitaire de mise à l’abri », selon l’expression de Fabienne Buccio, préfète du Pas-de-Calais. Une opération « transparente », qui prend parfois la tournure de visite guidée pour journalistes.

D’abord, la file d’attente, des exilés triés par catégorie : mineurs, majeurs isolés, familles, personnes vulnérables. En quelques minutes, ils doivent choisir entre deux régions. Bracelet de couleur au poignet, direction une grande tente. « Je vais près de Nantes. C’est bien, là-bas ? » interroge Motawakil, un Soudanais de 20 ans, l’air perdu, mais heureux de quitter la jungle. Dans le camp, couverture sur le dos, cet Afghan de 16 ans peste : « Je ne veux pas rester en France, j’ai des amis en Angleterre. Alors je veux y aller, je m’en fiche. »

Mardi, beaucoup de mineurs patientent devant le sas. Ils sont parqués, assis au sol, face à un cordon policier. Rapidement, Médecins sans frontières se retire d’une partie du dispositif, dénonçant le tri au faciès. La destruction des cabanes « vides d’occupants », assure l’État, commence. L’ambiance est moins calme que la veille. Les femmes manifestent. Le « circulez, il n’y a rien à voir » se met en marche avec la presse, même si la préfecture dément. « La liberté d’informer doit être totale, c’est essentiel. Et c’est important d’alerter », explique le journaliste Anthony Dufour, de Jungle News, un journal créé par des journalistes d’Arte et de l’agence Hikari Presse.

Dans la nuit, le camp s’embrase. Pareil mercredi. Quatre exilés ont été interpellés. Les incendies, « une tradition des migrants », commente la préfète. Un signe « de colère », selon un associatif. De « résignation », selon une militante No Border (« Pas de frontière »). Un geste de dignité, aussi : on préfére brûler soi-même ses affaires que de laisser l’État s’en charger. 

Des « gamins se font arrêter gratuitement » 

Jeudi en fin de matinée, une salariée de la Vie active, qui gère le centre Jules-Ferry d’accueil de jour et d’hébergement des femmes et des enfants, et dont la destruction a été annoncée par François Hollande, mais n’est pas encore effective, contredit l’État : « Non, la jungle n’est pas vide, des personnes dorment à même le sol, dans le sable. Tout ne s’est pas bien passé ! » L’opération « réussie » de l’État a ensuite viré à la violence et à la chasse à l’homme.

Les militants No Border, jeudi après-midi, dénoncent des contrôles au faciès à Calais, suivis d’interpellations massives d’exilés et d’envois dans divers centres de rétention en France. La préfecture confirme « une trentaine d’interpellations dans le centre-ville, mais aussi à la gare suite à des contrôles d’identité avec constatations de personnes en situation irrégulière sur le territoire avec des placements en centres de rétention administrative ». Des contrôles « aléatoires », minimise l’État. Des contrôles qui surviennent maintenant que le dispositif pour vider la Jungle est levé et laissant présager que la chasse aux migrants en ville commence. Et ça se confirme rapidement, maintenant que la foule de journalistes a quitté Calais.

En marge d’une conférence de presse d’associations aux abords de la jungle, des « gamins se font arrêter gratuitement », puis des activistes sont interpellés. La scène est filmée.

Le soir, même scénario. Deux fourgons sont stationnés devant la mairie, inhabituel. Plus loin, devant le parc Richelieu, deux véhicules de gendarmerie s’arrêtent. Un homme à la peau colorée est à vélo. Ce sera son tour. Depuis, la chasse continue. « C’est la chasse à l’homme partout, vraiment. Avec des gendarmes en ligne dans le parc, ils font une battue », raconte un militant, peu avant minuit, face à ces scènes de violences que les associations prévoyaient. « Ils chopent tout le monde, même les mineurs avec des bracelets, et ils se font embarquer », explique-t-il, vendredi matin. Et d’ajouter : « Dès qu’ils peuvent arrêter quelqu’un, ils le font. C’est une chasse aux migrants, une vraie chasse à l’homme. »

Le démantèlement dans la dignité assuré par l’État change de registre. « Ils laissent des gamins dormir dans la jungle sans protection, alors qu’il y avait une vingtaine de fachos juste à côté », se désole le militant. D’ailleurs, la situation des mineurs inquiète. Une pétition a été lancée jeudi, pour alerter sur la situation des enfants non enregistrés, sans protection et désormais à la rue.

La destruction de la Jungle s’est poursuivie vendredi, avec rapidité et aux bulldozers cette fois. Peu après 16h30, l’école est tombée en lambeaux. Est-ce légal ? Ces lieux de vie avaient été préservés "suite à un référé lors de la destruction de la partie sud", précise Martine Devries, responsable de la plateforme de services aux migrants (PSM).

Un référé a été déposé "par des associations pour contester la création de la zone interdite" (suite à l’arrêté préfectoral - NDLR), poursuit-t-elle. Un référé qui pourrait alors rendre impossible les poursuites des militants arrêtés à cet endroit jeudi.

Le camp de containers, qui abrite désormais des mineurs, serait saturé selon Philippe Wannesson qui affirme que "quelques dizaines de mineurs vont à nouveau dormir devant le camp de containers" ce vendredi soir.

Et à Paris, des centaines de migrants se regroupent : les files de tentes s’allongent sur 700 mètres avenue de Flandre. D’autres campements sont installés sous le pont aérien du métro place Stalingrad, et sur une partie du quai de Jemmapes. Entre 2.000 et 2.500 migrants dorment en ce moment dans les rues du XIXe arrondissement de Paris.

No Border : des « luttes » qui convergent, car « l’État crée des personnes pas désirables »

Sur les réseaux, Calais mobilise. L’appel à soutien lancé à la Zad de Notre-Dame-des-Landes a fait des émules avec des rassemblements dans plusieurs villes de France au premier jour du démantèlement de la jungle de Calais. À Calais, on fait croire à l’arrivée massive de No Border et de zadistes, « 150 personnes », selon une source policière. Des militants pointés du doigt comme des « manipulateurs des migrants », les « incitant à résister ». Qui sont-ils ? Que revendiquent-ils 

À Calais comme à la Zad de Notre-Dame-des-Landes, cette jeune femme est impliquée depuis des années. Elle est arrivée à Calais le 19 octobre, pour le procès « d’un copain », soupçonné d’avoir incité à l’émeute en novembre dernier, relaxé, et jugé à nouveau en appel. « On a envie d’un monde meilleur, ce qui se passe ici, ça parle à plein de monde ! »

Des « luttes » qui convergent, car « l’État crée des personnes pas désirables » : à la Zad avec des « agriculteurs qui défendent leur bout de patelin » et ici avec des personnes « marginalisées », poursuit la jeune femme. 

Depuis 2009, la présence du mouvement No Border est constante. Et depuis longtemps, No Border et zadistes se retrouvent à Calais, autour du droit des étrangers, du droit « inconditionnel au logement », des « violences policières », expliquent-ils. « C’est vraiment la catastrophe ici. » Un jeune militant craint qu’après le démantèlement suivent des retours forcés dans les premiers pays d’entrée en Europe, comme le veut le règlement Dublin. Voire des renvois ou tentatives de renvoi dans leurs pays d’origine.

Des Iraniens qui s’étaient cousu les lèvres 

Les activistes se retrouvaient aussi dans la jungle, à l’infopoint No Border. Lors du démantèlement de la zone sud, en mars dernier, ils avaient soutenu des Iraniens qui s’étaient cousu les lèvres. Ils protestaient contre la destruction de leurs abris, appuyés par des agriculteurs de Notre-Dame-des-Landes.

Cette activiste vit dans « la jungle depuis un an. Je suis passée par la Hongrie, l’Italie, à Vintimilia », explique-t-elle, des lieux où la lutte pour l’ouverture des frontières et le droit des étrangers est forte. « On est une quinzaine de No Border ici, et peut-être une trentaine de zadistes. Certains sont en ville. » Difficile de quantifier. 150 ? Ça la fait rire. Comme d’autres, qui ne préciseront pas s’ils sont No Border ou zadiste et qu’on verra jouer de la musique à l’entrée du camp : « On est des gens. »

« La cantine de la Zad est là », confirme Philippe Wannesson, observateur de la situation et qui la raconte sur son blog. Une semaine avant le démantèlement, les clowns de la Zad étaient à la jungle, et le weekend dernier, en ville.

Les militants se regroupent par affinités, par savoir-faire aussi : traumato, soins, juridique… Le but ? L’accès au droit pour les exilés en cas d’arrestation. Ils se préparent, ils anticipent. Et s’appuient sur la présence d’« avocats sans frontières ». Ces gens actifs inquiètent l’État, et sont qualifiés par certains associatifs de « parasites des luttes ».

Des électrons libres. Une nébuleuse qui n’affectionne pas les contacts avec la presse 

L’État a d’ailleurs récemment publié une circulaire renforçant la répression de masse. À Calais, la préfecture a émis un arrêté portant sur « la création d’une zone de protection » lors du démantèlement. Seules les personnes accréditées ont accès à cette zone. Au nom de l’état d’urgence, interdiction pour les « activistes d’ultragauche No Border » d’y pénétrer sous peine de 6 mois d’emprisonnement ferme et de 7.500 euros d’amende. Certains ont pris le risque.

- Télécharger l’arrêté :

PDF - 565.2 ko
Arrêté préfectoral « créant une zone de protection à Calais », 23 octobre 2016.

 
Depuis le début du démantèlement, la présence policière est forte autour des anciens squats calaisiens. Vider la jungle, c’est la peur du retour des squats en ville. Les militants No Border en ont ouvert un en 2013 pour les femmes et les enfants. Sa gestion a été reprise par l’État un an après. En 2014, il y avait un squat de 12.000 m2 en ville. Et le dernier date de l’expulsion de la zone sud, en mars, il a été évacué aussitôt que créé.

Derrière le mouvement international de No Border, on trouve des électrons libres. Une nébuleuse qui n’affectionne pas les contacts avec la presse, et qui préfère agir dans l’ombre. On y trouve des étudiants, des gens au RSA (revenu de solidarité active), des salariés de l’Éducation nationale, du monde médical, des militants de longue date ou non. Dévoués à leur cause : la défense des droits, l’ouverture des frontières, la libre circulation dans une société où « le capitalisme » règne. Le réseau No Border est sans hiérarchie, non déclaré. Il agit par consensus et s’autogère.
 
Les activistes veillent. Ils alertent sur les contrôles au faciès à la gare de Calais, démentis par la préfecture. Sur les nombreuses arrestations depuis des semaines, les placements en centre de rétention.

À Calais, « ça fait 12 ans que la situation dure et ça va continuer, hélas », dit Amin Trouvé-Bagdouche. « Il n’y a pas de destruction de lieux de vie qui soit “humanitaire”. Il n’y a pas de tri humain respectant la dignité humaine », indiquent les No Border sur leur site.

Et un activiste calaisien de conclure : « On veut une société plus saine, plus humaine. » Aujourd’hui, l’État fait la chasse aux squats à Calais. Les exilés sont déjà dispersés. On suppose déjà la création de petits campements discrets en campagne. Un retour en arrière ?


« UNMANTÈLEMENTFLÉCHI DE MANIÈRE POLITIQUE »

Quelques jours avant le démantèlement, Solenne Lecomte, juriste à la Cabane juridique, une association qui aide les exilés à s’informer sur leurs droits, s’interrogeait notamment sur les conditions et les délais prévus. Ses propos ont été recueillis par Barnabé Binctin, pour Reporterre.

Solenne Lecomte, la Cabane juridique.



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Lire aussi : A Calais, le démantèlement de « la jungle » commence dans l’incertitude

Source : Delphine Kwiczor pour Reporterre

Photos : © Delphine Kwiczor/Reporterre



Documents disponibles

  Solenne Lecomte, la Cabane juridique.   Arrêté préfectoral « créant une zone de protection à Calais », 23 octobre 2016.
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