A Dunkerque, on réfléchit à rendre l’eau en régie publique

Durée de lecture : 4 minutes

19 avril 2016 / Didier Harpagès (Reporterre)

Jusqu’en 2017, la gestion des eaux de la région de Dunkerque est déléguée à Lyonnaise des eaux. Or, des voix s’élèvent pour dénoncer la pratique tarifaire de la multinationale et demander un retour en régie publique de ce bien commun.

- Dunkerque (Nord), correspondance

Le 21 septembre 2012, le groupe Lyonnaise des eaux organisa, à Dunkerque, une opération de communication avec le soutien de Michel Delebarre, alors maire de la ville, et le syndicat mixte pour l’alimentation en eau de la région de Dunkerque (Smaerd), dont l’ancien ministre était également le président. Il s’agissait de promouvoir une nouvelle tarification, dite « écosolidaire » et de préparer subséquemment le renouvellement, jusque 2017, du contrat de délégation de service public (DSP) qui lie la ville de Dunkerque à Lyonnaise des eaux.

Dans un dossier de presse préparatoire à cette journée, Michel Delebarre avait déclaré : « Chacun peut faire un geste pour l’environnement et réduire son budget eau. Avec la tarification « écosolidaire », le territoire dunkerquois démontre une fois encore son attachement aux valeurs de solidarité et au développement durable. »

« Geste prétendument humanitaire d’une grande perversité »

Plus de trois ans plus tard, le Collectif eau du Dunkerquois a vu le jour à la fois pour dénoncer cette tarification qui, à ses yeux, est une supercherie, mais aussi pour réclamer une maîtrise publique de l’eau et le retour en régie le 31 octobre 2017. Plusieurs partis politiques, organisations syndicales, certaines associations de défense de l’environnement, d’autres associations de défense de locataires et de citoyens se sont unis pour, disent-ils, « retirer l’eau, ce bien commun, vital pour notre développement, des mains des sociétés multinationales ».

Trois tranches de tarification sont désormais en vigueur dans les 27 communes du Smaerd, depuis que la DSP a été reconduite : jusque 75 m3 par an, l’eau est qualifiée d’« essentielle », entre 76 et 200 m3, l’eau devient « utile », au delà de 200 m3, c’est une eau « de confort ». La progressivité rend la première eau moins coûteuse que les suivantes. De plus, les foyers titulaires de la CMU complémentaire (ils sont 8.600 sur un total de 84.000) bénéficient d’un tarif préférentiel. La démarche semble séduisante.

Le collectif fait pourtant valoir que le gain obtenu par les ménages modestes est dérisoire : un peu moins de 15 € pour 75 m3 d’eau annuellement consommés. De surcroît, certains de ces foyers qui, jusque-là, supportaient de manière indolore leur abonnement à Lyonnaise des eaux, étant donné leur séjour en immeuble collectif, sont désormais équipés d’un compteur individuel, facturé 65 €, qui fait inévitablement grimper la facture. Yvonne, membre du collectif, déclare : « Ce geste prétendument humanitaire est d’une grande perversité. Cette tarification progressive a surtout permis à la Lyonnaise de maintenir ses marges ! » Et d’ajouter : « L’eau, c’est 70 % de notre corps. On a donc droit à la main mise sur l’eau ! »

D’autres militants indiquent que la gratuité des premiers m3 consommés serait une proposition plus honnête et plus incitative : offrir 40 litres d’eau gratuits par jour et par personne, soit 15 m3 par an et par personne.

« Sortir des griffes des multinationales » 

Christian Muys, syndicaliste, résume dans ses grandes lignes la logique d’une gestion privée de la distribution de l’eau en France : « La gestion des multinationales de l’eau [Lyonnaise des eaux, Véolia et le groupe Saur — Société d’aménagement urbain et rural], qui s’accaparent 71 % du marché, ne s’écarte pas des logiques financières propres au secteur privé. Ici, l’excédent est appelé profit, il devient l’objectif prioritaire et, contrairement à la gestion publique, il ne retourne pas à l’eau mais aux actionnaires. L’eau n’est plus un bien commun mais un produit soumis aux lois du marché. »

La dimension écologique n’est pas étrangère aux préoccupations du collectif. À cet égard, Christian précise : « Demain, avec les modifications climatiques, les groupes comme Lyonnaise des eaux pourraient spéculer sur la rareté de l’eau et son prix augmenterait sensiblement, comme c’est le cas actuellement en Californie à cause de la sécheresse. Il nous faut absolument sortir des griffes des multinationales ! »

À ce jour, le Collectif eau de Dunkerque a interpellé à plusieurs reprises les élus. Seul, pour le moment, Damien Carême, maire (EELV) de Grande-Synthe, leur a ouvertement apporté son soutien. Il a fait voter par le conseil municipal de sa commune, le 10 décembre 2015, une motion demandant le retour en régie publique de l’eau domestique et industrielle, dans toutes ses composantes, sur l’agglomération dunkerquoise. Cette motion a recueilli l’assentiment de tous les conseillers municipaux.


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Lire aussi : Dans le monde entier, l’eau revient peu à peu sous régie publique

Source : Didier Harpagès pour Reporterre

Photos :
. chapô : Flickr (domaine public/CC0)
. Visuel promotionnel : L’Eau du Dunkerquois

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